La tunique de Raïcha
C’était un jour de marché. Toute la ville bourdonnait. On se bousculait dans les ruelles étroites. Les ânes chargés de ballots disputaient le peu d’espace aux hommes et aux femmes pressés de faire leurs emplettes. Près de la grand-place, la rumeur était différente. La foule là-bas faisait cercle. Des enfants lançaient en sautillant : « ils s’en vont, ils s’en vont, ils s’en vont… ». Des femmes s’informaient les unes les autres : « C’est à cause d’une étoile… »Des vieillards répétaient gravement : « ils disent que le Roi du monde est né… »
Un jeune garçon agile, nerveux, parvint à se faufiler au premier rang. Il avait 12 ans. Il s’appelait Raïcha.
Des hommes, visiblement des étrangers, s’affairaient. Ils surveillaient le chargement de coffres précieux, de provisions diverses sur leurs chameaux, s’apprêtant à reprendre leur voyage. Raïcha ne les quittait pas des yeux. Il écoutait, fasciné : « Ils s’en vont les savants qui parlent aux étoiles… on dit qu’ils s’appellent Gaspard, melchior et Balthasar… ils s’en vont derrière une étoile… ils vont voir le Roi du monde… » Une femme sermonnait son fils : « ne regarde jamais cette étoile. Elle t’attirerait aussi… »
« Je voudrais tant voir l’étoile, pensait Raïcha. Je sens que je la suivrais sans hésiter ». Bravant sa réserve naturelle, il s’approcha d’un des étrangers : « Monsieur, emmenez-moi… je veux moi aussi aller là-bas… » « Tu es bien jeune, répondit Gaspard, celui qui savait lire dans le ciel. Et puis, qu’offrirais-tu au Roi du monde ? Regarde nos cadeaux. Ils sont déjà prêts. » Raïcha baissa la tête. Lui, le pauvre gamin, il n’avait que ses mains. C’est alors que Baltasar s’approcha : « C’est enfin prêt. Nous attendrons tout de même l’aube prochaine pour partir. » Gaspard acquiesça.
Préoccupé, Raïcha rejoignit la petite maison où se trouvait sa mère filant le chanvre comme de coutume. Il s’approcha et lui raconta sa rencontre. Il lui confia son désir de partir, sa déception de n’avoir aucun trésor à offrir… Sa mère écoutait, silencieuse, mais un sourire naissait sur ses lèvres. Sans un mot, elle abandonna son ouvrage et se dirigea vers un vieux coffre qu’elle conservait précieusement. Elle l’ouvrit et en tira une tunique à larges bandes colorées.
Raïcha regardait avec étonnement cette tunique qui scintillait. C’était de la soie. Comment sa mère possédait-elle une telle merveille, elle qui était une humble tisserande de chanvre ? Celle-ci enfin parla : « Raïcha, cette tunique, je l’ai tissée pour toi, pour qu’un jour, tu sois le plus beau. Maintenant, je te la donne, elle est à toi mon fils. Et si le cœur t’en dit, tu peux la donner à qui tu voudras.
Après un silence, elle reprit : « Sache, Raïcha, que cette tunique a toute une histoire. Assieds-toi, je vais te raconter… »
Et tout en parlant, elle caressait chaque bande de couleur.
« Cette tunique, vois-tu, est un peu la tunique d’Arka, le vieux semeur. Un jour, j’ai soigné sa fièvre. Pour me remercier, il m’a donné un écheveau de soie. De la bleue, la couleur de l’amitié… C’est aussi un peu la tunique de Septira, la vieille mendiante que ses fils et ses filles avaient oubliée. Je l’ai beaucoup écoutée. C’est elle qui m’a donné un écheveau de soie grise, couleur de la solitude…. C’est encore la tunique de Rila, le serviteur qui bêchait durement la terre. Le maître, sans pitié, n’accordait aucun repos. Avec lui, j’ai bêché jusqu’au milieu de la nuit pour l’aider. Il m’a donné un écheveau de soie jaune, la couleur de la sueur…
« Et c’est aussi la tunique de Malenda, elle qui pleurait près de son enfant mort. Je ne pouvais rien pour elle. Je lui ai simplement pris la main et nous avons pleuré ensemble. Plus tard, elle m’a donné cet écheveau de soie blanche. C’est la couleur de la peine. C’est elle aussi qui m’a apporté ces quelques fils d’agent pour les larmes partagées… C’est encore la tunique de Yogi et Vrenello ; si beaux et si jeunes en leur matin de noces. Ils m’ont dit : « Viens chanter avec nous, viens danser avec nous. » Le soir, ils m’ont donné un écheveau de soie verte, la couleur de l’espoir. J’ai tissé longuement ces écheveaux en pensant à toi, mon fils qui serait si beau quand il porterait la tunique. Et j’ai vendu le peu que j’avais pour acheter un écheveau de soie rouge. Car c’est la couleur de l’amour, de la tendresse de chaque jour…
« Voilà, termina la mère de Raïcha, cette tunique raconte toute ma vie, une vie de rencontres. D’eux tous elle contient les peines, les espoirs, les larmes et les joies. Si tu décides de l’offrir au Roi du monde, je suis sûr qu’il devinera. »
A l’aube, discrètement la caravane des mages Gaspard, Melchior et Balthasar s’est ébranlée. Raïcha s’est glissé parmi eux. L’étoile brillante les a guidés. Et quand elle s’est arrêtée à Bethléem, ils sont tous entrés dans la maison.
« Voilà de l’or pour le Roi nouveau-né », a dit Gaspard.
« Et voilà de l’encens pour ce fils venu du ciel », a dit Melchior.
« Et que la myrrhe te soit hommage », a dit Balthasar.
Et Raïcha, tout ému, s’est penché et a murmuré : « voici ma tunique, la tunique de soie que ma mère a tissée. »
L’enfant a souri devant le chatoiement des couleurs. Soudain, il a attrapé la tunique, l’a ôtée des mains de Raïcha et serrée contre lui. C’est alors que l’enfant Jésus, pour la première fois et à pleines mains, a saisi la vie des hommes pour qu’elle devienne sa joie.
L'Église