Discours de Clôture du colloque 2025 « Les religions partenaires de la laïcité »
Colloque "Les religions partenaires de la laïcité"
Clôture du colloque 2025
« Les religions partenaires de la laïcité »
L’an dernier on a célébré le centenaire de l’accord Poincaré-Ceretti de 1924. Deux colloques, l’un à Rome (en mai 2024, au siège de l’ambassade de France près le Saint-Siège), l’autre à Paris (en janvier 2025, au Quai d’Orsay), ont marqué la célébration de ce centenaire. Les actes de ces deux colloques ont été rassemblés dans un ouvrage publié en septembre dernier. Je vous invite à en prendre connaissance. Ces colloques ont été l’occasion de relire le chemin parcouru et de faire un point d’étape, afin d’apprécier où nous en sommes et de se donner des repères pour la poursuite de la route.
Les divers intervenants de ces deux colloques ont pratiquement tous souligné combien l’accord de 1924 entre l’État français et le Saint-Siège avait heureusement mis fin à un conflit et avait permis de sortir d’un vide juridique qui grevait la relation depuis la loi de séparation de 1905. Les parties en présence avaient en effet eu la sagesse et l’intelligence de dialoguer et de faire chacune des pas décisifs pour débloquer la situation. Ces pas décisifs ont été l’aboutissement d’un long processus, le fruit d’un double mouvement, prenant ses racines dans la voie diplomatique et le pragmatisme. D’une part, l’Eglise catholique a accepté le principe de la séparation. D’autre part, l’État a accepté de tenir compte de la spécificité de la religion catholique, savoir son organisation sous l’autorité d’un évêque et en communion avec le Saint-Siège, en conformité avec les règles du Droit canonique. Cet accord de 1924 a été le repère qui a éclairé le dialogue durant 100 ans et a permis des relations généralement paisibles et harmonieuses.
En matière de religion le paysage de notre société a connu des changements notables ces dernières décennies, avec d’une part la forte baisse du catholicisme et une forte progression du nombre de citoyens qui se déclarent sans religion (plus de 50 % d’entre eux) ; et d’autre part, l’accroissement de la diversité religieuse et l’émergence de nouveaux cultes, pratiquement l’islam, les évangéliques et le bouddhisme. Soulignons au passage qu’en Europe, la France compte numériquement à la fois la 1° communauté juive et la 1° communauté musulmane. Une difficulté majeure provient du fait que les autres religions ont une organisation propre qui n’a pas grand-chose de commun avec celle de la religion catholique, qui, soit dit au passage, ne se limite pas à l’aspect cultuel, mais comprend aussi un volet éducatif et un volet caritatif absolument indissociables.
La Loi du 24 août 2021 a revisité celle de 1905, pour conforter le respect des principes de la République. Il est intéressant d’observer et de noter qu’en 2022-2023 cette nouvelle loi a donné l’occasion à un nouvel échange de lettres entre l’État français et le Saint-Siège, concrètement entre la Première ministre, Mme Elisabeth Borne, et le nonce apostolique, Mgr Celestino Migliore. Et il est important de souligner que cet échange de lettres a confirmé la continuité et l’actualité de l’accord Poincaré-Cerretti de 1924. Il y a donc eu pérennisation des garanties exprimées en 1924.
Comme vous avez pu le constater, le présent colloque s’est inscrit dans la continuité des réflexions conduites l’an dernier autour du centenaire du statut qui règle la relation entre l’État français et l’Eglise catholique. En nous partageant le fruit de leurs travaux et recherches universitaires, des personnalités compétentes en histoire et en droit nous ont aidés et encouragés à continuer d’entretenir un climat de dialogue en prenant appui sur les acquis de l’histoire et du Droit.
Si nous voulons éviter le retour de crispations, voire d’oppositions, il nous revient maintenant à tous de diffuser largement les lumières que nous avons reçues. Mercredi dernier les évêques de la Province de Lyon (c’est-à-dire des 8 diocèses qui correspondent à la Région Rhône-Alpes) étaient réunis à l’archevêché de Lyon avec leurs vicaires généraux et leurs économes. À l’issue d’un temps d’échange sur le thème de la laïcité, tous ont conclu à l’urgence de former et d’informer, tant en interne qu’à l’externe, car il y a une profonde méconnaissance de ce que sont la laïcité, la liberté de culte, le contenu de la loi de 1905... Pour aller dans ce sens, nous qui avons bénéficié de l’apport précieux de ce colloque, nous avons donc maintenant le devoir impérieux de partager ce que nous avons reçu. Nous savons combien il est essentiel d’aider nos concitoyens à prendre du recul, en prenant acte de tout ce qui nous a précédé ; en tirant les leçons de l’histoire ; en dépassant les réactions épidermiques pour aller considérer la réalité objective ; en appréciant le positif et les avantages de ce qui a été mis en place au fil du temps.
Mais nous sommes également conscients qu’il est aussi capital de demeurer vigilants pour que les principes qui ont prévalu durant cent ans ne soient pas remis en cause, au risque de briser un équilibre intelligent et respectueux de tous. La loi de 1905 a instauré un régime plutôt libéral, assurant la liberté de conscience et garantissant la liberté de culte, ce qui est facteur de paix sociale et d’unité nationale. On peut souligner que, depuis 1905, l’application libérale du Droit a toujours prévalu et que le Conseil d’État a toujours tranché en ce sens.
Mais la loi de 2021 confortant le respect des principes de la République (qu’on nomme parfois en abrégé « loi CRPR » ou encore « loi de séparatisme ») a quelque peu infléchi la manière d’envisager le rapport aux religions. Pour des raisons contextuelles qu’on comprend aisément, on a en effet observé un certain glissement d’un régime de confiance mutuelle à un climat de réserve et de contrôle.
Par ailleurs, la notion de laïcité n’est pas perçue de la même manière par tous.
Mgr Eric de Moulins-Beaufort, ex-président de la CEF, disait lors du colloque de Rome : « On voit apparaître une nouvelle figure de la laïcité, figure éclatée, l’accent étant mis parfois sur la lutte contre le radicalisme islamiste, parfois sur la résistance à toute idée de religion, parfois encore la méfiance séculaire face à l’Eglise catholique se combinant assez bien avec la complaisance pour l’islam. »
Nous avons à faire valoir que le principe de la séparation et de la laïcité de l’État ne signifie ni indifférence, ni ignorance, ni hostilité, mais respect de toutes les religions et dialogue avec chacune. Nous avons également à rappeler que la loi dispose que les citoyens français ont le droit d’avoir une religion, d’en changer, ou de ne pas en avoir. Ils ont le droit d’exprimer leur opinion religieuse, d’afficher publiquement leur foi et de pratiquer le culte à la fois seuls et en groupe.
Seule une bonne formation permettra d’éviter que soit rallumée la guerre scolaire ; que l’expression religieuse soit restreinte au domaine privé ; et que la clause de conscience se trouve niée. Une bonne formation permettra de ne pas oublier, pour faire référence au titre de notre colloque, que les religions veulent être des partenaires loyaux de la laïcité. On se souviendra en particulier que l’Eglise catholique est un partenaire historiquement engagé au service du bien commun. On rappellera utilement qu’au fil des siècles, l’Eglise catholique a manifesté cet engagement au service du bien commun par ses initiatives nombreuses dans les écoles, le scoutisme, les patronages, les hôpitaux, les universités, les prisons, l’accueil et l’accompagnement des migrants, les œuvres caritatives et sociales, comme par exemple le Secours Catholique. Sans oublier non plus à présent sa contribution active au dialogue interreligieux et son implication dans le domaine de l’écologie intégrale. Il est à souligner que ces initiatives bénéficient à tous les citoyens sans acception de leurs croyances.
Pour terminer, soyons conscients que deux sujets majeurs se présentent maintenant devant nous : d’une part la gestion des églises communales ; d’autre part le respect de ce qu’on nomme, sans trop bien le définir d’ailleurs, le caractère propre de l’Enseignement catholique. Afin de résoudre de manière satisfaisante pour tous ces deux questions, il nous revient d’entretenir un climat de dialogue et de coopération s’inscrivant délibérément dans l’esprit de l’accord Poincaré-Ceretti de 1924.
+ Pascal ROLAND
Discours prononcé par Mgr Pascal Roland, évêque de Belley-Ars, en Clôture du colloque 2025 « Les religions partenaires de la laïcité », le samedi 22 novembre 2025 à la Scène Nationale de Bourg-en-Bresse.
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