Le Curé d’Ars et la multiplication des pains

Homélie de la messe du 10 février 2018 à la basilique d’Ars, dans le cadre de la marche pour les vocations, pour le 200° anniversaire de l’arrivée de saint Jean-Marie Vianney à Ars.  

Lectures du samedi de la 5° semaine du temps ordinaire (Marc 8, 1-10)

 

 

« En ces jours-là… il y avait une grande foule, et les gens n’avaient rien à manger ».  Une grande foule de gens qui n’ont rien à manger… Telle est la situation du village d’Ars, il y a 200 ans ! La population n’a alors effectivement rien à manger pour se nourrir spirituellement. Elle a pourtant grand besoin d’être alimentée de toute urgence, car elle ne vise pas d’autre horizon que celui de la vie matérielle.

 

« J’ai de la compassion pour cette foule » dit alors Jésus. Jésus manifeste effectivement de la compassion pour les villageois d’Ars, comme il éprouve de la compassion pour la foule évoquée dans l’évangile de ce jour. Il ne peut pas supporter de voir les habitants d’Ars errer comme des brebis sans berger. Il ne peut pas se satisfaire de les voir négliger le soin de leur âme, et courir à leur perte quotidiennement.

 

C’est pourquoi il leur envoie Jean-Marie Vianney comme prêtre à leur service. « Vous allez dans une paroisse où il n’y a pas beaucoup d’amour de Dieu, mais vous en mettrez » lui avait dit M. COURBON, le vicaire général. De fait, « Il trouva la paroisse dans la plus grande pauvreté spirituelle – témoigne Catherine LASSAGNE – La vertu n’y était ni connue, ni pratiquée. Les jeunes gens et les personnes du sexe ne s’occupaient que de plaisirs et de danses. Toutes les fois qu’elles pouvaient en saisir l’occasion, presque tous les dimanches, ils s’assemblaient pour ces vains plaisirs. Presque tous oubliaient la bonne voie, c’est-à-dire Dieu et son salut ».

 

En arrivant ici, comme desservant de la chapellenie d’Ars, il y a 200 ans, le 13 février 1818, juste avant le temps du carême, Jean-Marie Vianney était bien démuni pour nourrir les quelque 230 habitants, tout comme les disciples qui accompagnaient Jésus 1.800 ans auparavant. La question posée par les disciples était certainement aussi celle de Jean-Marie Vianney : « Où pourra-t-on trouver du pain pour les rassasier ici, dans le désert ? », car le village d’Ars est alors un vrai désert spirituel, dans le pays de la Dombes déchristianisée.

 

 

« Combien de pains avez-vous ? » interroge Jésus, comme pour mettre en relief le dénuement des disciples. « Sept » répondent-ils. C’est-à-dire quelque chose de vraiment ridicule pour nourrir 4.000 hommes ! De son côté, Jean-Marie Vianney n’est pas mieux loti !

 

A presque 32 ans, ordonné prêtre il y a seulement deux ans, il arrive d’Ecully, où il été vicaire de l’abbé Balley. Il répète volontiers qu’il est ignorant, car il dispose d’un mince bagage théologique. Il sait qu’il a été ordonné de justesse et n’a pas reçu tout de suite le pouvoir de confesser. Il manque d’assurance, suite aux échecs humiliants au séminaire. Il n’a pas de qualités d’orateur. Bref, pas grand-chose pour réussir, à vues humaines !

 

Il sait qu’il est envoyé par le vicaire général dans un secteur abandonné de la Dombes, devenu, comme la écrit Catherine Lasagne  « Une sorte de Sibérie pour le clergé du diocèse, où il plaçait les sujets qui lui semblaient présenter moins de garantie ».

 

Mais cet humble prêtre, conscient de sa pauvreté, est cosncient que ce n’est pas lui qui va sauver le peuple qui lui est confié. Il a une profonde confiance en son Maître et Seigneur, Jésus. Et il sait que, dans sa Providence, le Père du Ciel, lui donnera les grâces nécessaires à l’accomplissement de sa mission : « Le Bon Dieu, en nous appelant à telle ou telle vocation, nous donne l’abondance de grâces pour bien en remplir les fonctions », enseignera-t-il plus tard.

 

Puisque Jean-Marie Vianney est un homme obéissant dans la foi, il va donc laisser le Seigneur accomplir son œuvre et y coopérer humblement selon ce qui lui sera demandé. C’est pourquoi son ministère connaîtra une fécondité inouïe, dont il est clair qu’elle vient de Dieu seul.

 

Le premier réflexe de Jean-Marie Vianney n’est pas d’imaginer quelque stratégie pastorale élaborée. Il ne cherche pas par quel moyen il pourrait séduire les gens. Il va tout simplement se confier à Dieu et l’implorer pour son peuple. Il a recours à la prière et à la pénitence.  Il supplie Dieu de lui accorder la grâce de la conversion de ses paroissiens : « Mon Dieu, convertissez ma paroisse ! », demande-t-il. Il vient prier devant le Saint Sacrement, où on le trouve de jour comme de nuit. Autrement dit, il vient à la Source : il vient recueillir la miséricorde du Père s’écoulant du cœur ouvert du Christ.

 

Ainsi, jour après jour, sera-t-il en mesure de distribuer aux villageois et aux nombreux pèlerins qui viendront de loin, ce que le Seigneur lui-même lui confiera pour qu’il le leur redonne : « Le Bon Dieu a placé dans ses mains tous les mérites de sa mort et passion pour nous les distribuer comme un empereur qui remettra à son ambassadeur un trésor à distribuer comme bon lui semblerait ».

 

Dans l’évangile, il nous est signifié que, non seulement les gens mangèrent et furent rassasiés, mais il est ajouté qu’à la fin il resta sept corbeilles. Vous le savez, dans la tradition biblique, le chiffre sept évoque la plénitude. Cela veut dire que la réserve est abondante et inépuisable. Elle est un don de Dieu destiné à nourrir tous ceux qui auront encore besoin d’être nourris.

 

De fait, saint Jean-Marie Vianney a reçu du Seigneur ce qui était nécessaire aux villageois de son temps, et à tous les pèlerins, 41 ans durant. Mais il continue de distribuer le contenu des sept corbeilles aujourd’hui encore, partout à travers le monde !

 

 

Le trésor qu’il a reçu de Dieu ne cesse pas de nourrir ceux et celles qui ont besoin d’éprouver la miséricorde divine. Il ne cesse pas de nourrir les prêtres qui ont besoin d’être renouvelés dans leur ministère pour être des pasteurs zélés et donnés, selon le cœur de Dieu : « Le Curé d’Ars demeure pour tous les pays un modèle hors pair, à la fois de l’accomplissement du ministère et de la sainteté du ministre » a répété par trois fois Saint-Jean-Paul II. Il ne cesse pas non plus d’éveiller des vocations de prêtres, mais également de personnes consacrées, à l’image de Catherine Lassagne.

 

Alors venons puiser dans ce trésor : par l’intercession de saint Jean-Marie Vianney, demandons au Seigneur les vocations diverses dont notre diocèse et toute notre Eglise ont ardemment besoin pour que la Bonne Nouvelle soit proclamée de manière renouvelée à notre société qui en a tant besoin !

 

+ Pascal ROLAND