Vendredi Saint : hier et aujourd’hui !

On ne saurait mieux expliquer le sens de la liturgie que nous célébrons aujourd’hui. Mais ce que nous faisons est-ce, là aussi, une image, la représentation d’une réalité du passé, ou est-ce la réalité même? Les deux à la fois! Saint Augustin disait : « Nous savons et croyons avec certitude que le Christ est mort une seule fois pour nous (…). Vous savez parfaitement que cela ne s’est accompli qu’une fois. Or, cette fête est renouvelée périodiquement (…). Il n’y a pas opposition entre la réalité historique et la fête liturgique ; l’une ne dit pas vrai pour faire mentir l’autre, mais ce que l’une représente comme n’étant arrivé qu’une fois effectivement, l’autre le rappelle aux coeurs pieux pour le leur faire célébrer plusieurs fois ».

La liturgie « renouvelle » l’événement: que de discussions, depuis cinq siècles, sur le sens de ce mot, surtout lorsque celui-ci s’applique à la croix et à la messe ! Paul VI a utilisé un verbe qui pourrait ouvrir la voie à une entente ?cuménique sur la question: le verbe « représenter », compris au sens fort du mot re-présenter, c’est-à-dire rendre à nouveau présent et actif ce qui a déjà eu lieu.

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Il y a une différence substantielle entre la représentation de la mort du Christ et celle, par exemple, de la mort de Jules César dans la tragédie, du même nom, de Shakespeare. Personne n’assiste en tant que vivant à l’anniversaire de sa propre mort; le Christ oui, car il est ressuscité. Lui seul peut dire, comme il le fait dans l’Apocalypse: « J’étais mort, mais me voici vivant pour les siècles des siècles » (Ap 1,18). Il nous faut faire attention ce jour-là, lorsque on visite les reposoirs, ou on participe aux processions du Christ mort, à ne pas mériter le reproche que le Ressuscité a fait aux pieuses femmes au matin de Pâques: « Pourquoi cherchez vous le Vivant parmi les morts ? » (Lc 24,5).

« L’anamnèse, c’est-à-dire le mémorial liturgique ?certains auteurs ont affirmé ? rend l’événement encore plus vrai que lorsqu’il s’est accompli la première fois dans l’histoire ». Autrement dit, plus vrai et plus réel pour nous qui le revivons « selon l’esprit », que pour ceux qui l’ont vécu « selon la chair », avant que l’Esprit Saint ne révèle à l’Eglise sa pleine signification.

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Ce n’est pas seulement un anniversaire que nous célébrons mais un mystère. Et c’est encore S. Augustin qui explique la différence entre les deux choses. Pour une célébration « anniversaire », il n’est besoin, dit-il, que « de marquer par une fête religieuse le jour où l’évènement s’accomplit »; pour une solennité qui célèbre un mystère (« in Sacramento »), « non seulement nous commémorons l’événement, mais nous y joignons tout ce qui peut en faire connaître la mystérieuse signification et l’accueillir saintement ».

Cela change tout. Il ne s’agit pas seulement d’assister à une représentation, mais « d’en accueillir » la signification, de ne plus être spectateurs mais acteurs. C’est donc à nous de choisir quel rôle nous voulons jouer dans le drame, qui nous voulons être: si c’est Pierre, Judas, Pilate, ou la foule, le Cyrénéen, Jean, Marie … Personne ne peut rester neutre ; ne pas prendre position c’est en prendre une bien précise: celle de Pilate qui s’en lave les mains ou de la foule qui, de loin « restait là à regarder » (Lc 23,35).

Si, en rentrant chez nous ce soir, quelqu’un nous demande: « D’où viens-tu? », répondons tranquillement, au moins dans notre coeur: « du Calvaire! »

P. Raniero Cantalamessa

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