Femmes et prêtres, coeurs ouverts

Le pèlerinage Catherine Lassagne; marche d’une journée réservée aux femmes de tous âges et tous états de vie, fêtait ses 10 ans le 2 mai dernier. Denise-Catherine Epis, laïque consacrée, enseignante au Séminaire d’Ars, est intervenue sur le thème « Femmes et prêtres, soeurs ouverts », lié à l’année sacerdotale. Voici le contenu de son intervention.

 

 

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Le sujet qui nous intéresse aujourd’hui met en relation deux réalités que sont les femmes et les prêtres. Pour mener cette réflexion je vais essentiellement m’appuyer sur un document de Jean-Paul II : sa lettre annuelle adressée aux prêtres à l’occasion du jeudi saint de l’année 1995.

 

Dans ce document, Jean-Paul II se propose de réfléchir « sur le rapport entre le prêtre et la femme » (cf n°2). Cela tombe bien puisque c’est précisément notre sujet. J’aurai presque pu m’effacer entièrement derrière cette lettre. Cela aurait peut-être été plus sage ! Car j’ai bien l’impression que je ne vais faire que balbutier certaines choses sans vraiment pouvoir faire le tour du sujet. En effet, le thème est bien vaste et surtout tellement riche que je prie surtout le Seigneur de me donner de ne pas passer à côté de l’essentiel.
Dès le début de sa lettre, Jean-Paul II mentionne « l’importance de la femme dans la vie de l’homme et, à un titre spécial, dans l’existence du prêtre ».

 

La complémentarité de la femme et du prêtre

 

Dans un premier temps, je voudrais m’arrêter sur la notion d’aide mentionnée dans le livre de la Genèse 2, 18 : « Le Seigneur Dieu dit : ?il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée’ ». Vue un peu superficiellement, cette notion d’aide peut être fort mal comprise comme étant simplement un secours pour éviter à l’homme l’ennui de la solitude. Un bon palliatif à la solitude et à toutes les dérives découlant de celle-ci, voilà ce que serait la femme. Je pense qu’une telle vision de la femme n’est pas seulement erronée mais qu’elle est dangereuse pour la femme elle-même qui se trouverait là instrumentalisée mais également pour l’homme et particulièrement pour l’homme particulier qu’est le prêtre. A partir de telles interprétations certains pourraient s’empresser de justifier le mariage des prêtres !
Pour comprendre correctement cette notion d’aide je vais reprendre ce que Jean-Paul II a dit dans sa lettre apostolique Mulieris dignitatem, sur la dignité de la femme et sa vocation (1988) dont je vous recommande bien sûr la lecture.

 

Tout d’abord, cette aide n’est pas une aide unilatérale. Jean-Paul II insiste sur le fait que « l’homme et la femme sont appelés depuis le commencement non seulement à exister ?l’un à côté de l?autre’ ou bien ?ensemble?, mais aussi à exister réciproquement ?l’un pour l’autre’ » (n°7 de MD). Lorsque dans le récit de la création, la femme est présentée comme étant une aide, il s’agit d’une aide réciproque entre l’homme et la femme. Autrement dit, il y a un principe qui régit le rapport entre l’homme et la femme qui est que chacun vit « pour » l’autre. Ceci me semble être un point capital que l’esprit du monde pourrait trop facilement nous faire oublier. Nous sommes chacun appelé (homme et femme) à vivre pour l’autre. C’est en cela que nous sommes réellement humains : « Dire que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est dire aussi que l’homme est appelé à exister ?pour’ autrui, à devenir un don », insiste Jean-Paul II. « C’est en femmes_3effet spécialement en se donnant aux autres dans la vie de tous les jours que la femme réalise la vocation profonde de sa vie, elle qui, peut-être encore plus que l’homme, voit l’homme, parce qu’elle le voit avec le soeur » (Jean-Paul II, Lettre aux femmes de 1995). « Etre un don », voilà un point qui vient à mon sens rejoindre profondément une particularité du prêtre que pointait le saint curé d’Ars : « Le prêtre n’est pas prêtre pour lui, mais il l’est pour vous », disait-il à ses paroissiens.

 

Une stimulation réciproque

 

Nous pouvons donc déjà saisir quelque chose d’important : en vivant une relation conforme au dessein de Dieu, les femmes et les prêtres peuvent se stimuler l’un l’autre dans le don de soi radical auquel chacun est appelé de par sa vocation propre. La stimulation réciproque dans la dimension du don est donc un fruit d’une relation ajustée entre les femmes et les prêtres.

 

« Parmi les valeurs fondamentales qui sont rattachées à la vie concrète de la femme, il y a ce qui est appelé sa ?capacité de l’autre’. La femme garde l’intuition profonde que le meilleur de sa vie est fait d’activités ordonnées à l’éveil de l’autre, à sa croissance, à sa protection » (Lettre aux Evêques sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde, de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi). Lorsqu’on écoute ceci en ayant en tête les trois charges du prêtre que sont l’enseignement, la sanctification et le gouvernement, nous pouvons percevoir de quelle manière la femme et le prêtre peuvent s’enrichir mutuellement en vivant pleinement leur vocation. La femme naturellement religieuse, sensible à l’éveil de l’autre, à sa croissance, peut être une aide réelle pour le prêtre chargé d’enseigner. Et je pense là particulièrement à l’enseignement catéchétique des enfants qui fait partie de la charge pastorale du prêtre. Une étroite collaboration avec des femmes peut être un réel enrichissement mutuel. Je parle bien de collaboration et non pas de délégation… Le prêtre se doit d’enseigner son troupeau !

 

Voyons maintenant à quel type de relation la femme et le prêtre sont appelés.
Jean-Paul II retient deux figures : celle de la mère et celle de la soeur. « La condition de mère et celle de soeur sont les deux dimensions fondamentales du rapport entre la femme et le prêtre. Si ce rapport est établi de manière sereine et responsable, la femme n’éprouvera aucune difficulté particulière dans ses relations avec le prêtre » (n°5, Lettre jeudi 1995).

 

La mère

 

La mère est celle qui donne la vie, qui donne son corps à son enfant. La maternité est liée à un don désintéressé de soi. La femme n’est pas seulement concernée par l’engendrement, elle est impliquée dans l’engendrement (différence entre la poule et le cochon dans l’omelette). Elle donne de soi, de sa force, de son énergie, de ses souffrances. Dans l’engendrement, l’homme demeure toujours extérieur. La femme, non.

 

femme_et_pretreCela signifie donc que la femme est appelée d’une façon qui lui est propre et unique à engendrer les prêtres.

 

« Combien parmi nous doivent également à leur mère leur vocation au sacerdoce ! » s’exclame Jean-Paul II (n°1, Lettre jeudi). Ce peut être par sa vie offerte, sa prière, une parole ajustée qu’une mère enfante son fils ou d’autres garçons au sacerdoce.

 

Témoignage : ma grand-mère a longtemps prié pour avoir un fils prêtre. Elle n’en a pas eu mais je demeure convaincue que ma vocation de consacrée et celle de mon cousin qui est prêtre sont des fruits de ses prières et de ses pénitences.

 

Sainte Monique a beaucoup prié et pleuré pour son fils Augustin. Il est devenu prêtre, et saint ! 

 

 

Il s’agit parfois d’une simple parole de sagesse qui de façon juste et opportune rappelle au prêtre qui il est. J’ai regardé une émission retraçant la vie du cardinal Van Thuan. J’ai été frappée par le témoignage qu’il a donné : quand il a été appelé à la charge épiscopale, sa mère lui a dit : « Et alors ! Tu es toujours prêtres, avec un peu plus de travail et de responsabilité », et quand il a été fait cardinal, elle lui a dit : « Tu es toujours prêtre, avec encore plus de travail et encore plus de responsabilité ». Elle a su lui rappeler ce qu’il était fondamentalement : un prêtre, et ainsi le garder de vaine gloriole !

 

Autre caractéristique de la féminité : « La femme est plus capable que l’homme d’attention à la personne humaine concrète » (n°18, MD). L’homme doit apprendre de la mère sa propre « paternité ». Il y a donc une maternité d’ordre spirituel que tout femme est appelée à vivre : « La virginité, au sens de l’Evangile, comporte le renoncement au mariage et donc également à la maternité physique. Cependant le renoncement à ce type de maternité, qui peut impliquer pour le soeur de la femme un grand sacrifice, ouvre à l’expérience d’une maternité dans un sens différent : c’est la maternité ?selon l’esprit’ (cf Rm 8, 4). La virginité, en effet, ne prive pas la femme de ses caractéristiques propres. La maternité spirituelle revêt de multiples formes » (n°12, MD). Or le prêtre a la vocation de donner la vie de Dieu. « Je te montrerai le chemin du ciel ». En vivant cette grâce propre, la femme est donc également appelée à soutenir de son charisme l’engendrement à la vie de Dieu que le prêtre a vocation d’accomplir.

 

La soeur

 

A côté de la figure de la mère, il y a celle de la soeur (n°4 et 5, Lettre jeudi 1995).

 

« Tout candidat au sacerdoce, lorsqu’il franchit le seuil du séminaire, arrive enrichi de l’expérience de sa famille et de son école, où il a eu l’occasion de rencontrer beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles de son âge. Pour vivre dans le célibat d’une façon mûrie et marche_femmessereine, il semble qu’il soit particulièrement important que le prêtre cultive profondément en lui l’image de la femme comme soeur » (n°4).

 

En effet, dans le Christ, nous sommes tous frères et soeurs ! En « cultivant » cette image de la femme soeur le prêtre évite le risque de se trouver enfermé dans une relation particulière et exclusive avec une personne en particulier, une femme en particulier. « Il s’agit d’un lien universel, grâce auquel le prêtre peut s’ouvrir à tout milieu nouveau » (n°4).

 

L’enjeu est vraiment de l’ordre d’une parfaite liberté : « Il ne fait pas de doute que ?la soeur’ représente une manifestation spécifique de la beauté spirituelle de la femme, mais elle révèle, en même temps, son ‘intangibilité’ », c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être touchée, qu’elle doit rester intacte (n°5).

 

Mais également d’une fidélité de chacun à sa vocation. Par exemple, le prêtre se doit de défendre sa vocation au célibat. « Quand un rapport avec une femme met en danger le don et le choix du célibat, le prêtre ne saurait se dispenser de lutter pour se garder fidèle à sa vocation… Si le prêtre n’entretient pas en lui des dispositions authentiques de foi, d’espérance et d’amour pour Dieu, il peut facilement céder aux séductions du monde » (n°5).

 

Une femme regardée comme une mère ou une soeur par un prêtre sera habitée d’un sentiment de confiance vis-à-vis de celui-ci : « Le prêtre verra son ministère accompagné d’un sentiment de grande confiance précisément de la part des femmes, qu’il aura regardées, dans leurs diverses conditions de vie, comme des soeurs et comme des mères » (n°5).

 

L’enjeu est donc de préserver la confiance mutuelle si importante pour que le prêtre puisse vraiment être prêtre et la femme bénéficier de la grâce du sacerdoce.

 

Femmes dans la Bible

 

Arrêtons-nous un instant sur l’attitude de quelques femmes dans les Evangiles.

 

1.- Lorsque Jésus rencontre la Samaritaine, il n’hésite pas à lui parler des mystères de Dieu : de Dieu qui est amour (Jn 4, 14), de Dieu qui est Esprit, de ce qu’est l’adoration véritable (Jn 4, 24), il lui révèle même qu’il est le Messie (Jn 4, 26). L’effet immédiat : elle se fait son disciple et elle va témoigner de ce qu’elle a découvert aux Samaritains qui à leur tour adhèrent au Christ. De même, avec Marthe et Marie, les soeurs de Lazare, il va s’entretenir du soeur de la foi : Il est la résurrection et la vie et Marthe proclame sa foi en lui (Jn 11, 21-27).

 

Donc Jésus parle des choses de Dieu avec ces femmes et d’autres encore et elles comprennent. Elles sont dans une démarche de foi, « une réceptivité authentique de l’esprit et du soeur ». Jean-Paul II parle d’une « grande foi imprégnée d’amour » qui est « adhésion féminine de l’esprit et du soeur » (n°15, MD).

 

2.- Ce n’est pas un hasard si ce sont les femmes, et non les hommes, pas même les apôtres (sauf Jean, le disciple bien-aimé), qui sont restés au pied de la croix. Jean-Paul II écrit au n°15 (MD) : « On voit qu’au cours de cette épreuve de la foi et de la fidélité, qui fut la plus dure, les femmes se montrèrent plus fortes que les Apôtres : en ces moments de danger, celles qui ?aiment beaucoup’ réussissent à vaincre la peur ». Ce sont encore les femmes qui ont été les premières à croire, et dont la foi a provoqué, enfanté à la foi les apôtres eux-mêmes.

 

frmmes_2La femme est naturellement religieuse et tournée vers les choses de Dieu. Jean-Paul II dit « qu’elle montre à l’égard du Christ et à l’égard de tout son mystère une sensibilité particulière qui correspond à l’une des caractéristiques de sa féminité » (n°16, MD).

 

Dans la même ligne Louis Bouyer écrit dans son livre « Mystère et ministères de la femme » (p 64) : « La femme est comme naturellement religieuse, alors que l’homme doit le devenir et, chose plus difficile encore, le rester par un effort toujours à poursuivre, voire à rependre ». La loi juive prescrit à l’homme des obligations religieuses, alors qu’elle n’impose rien de défini à la femme. Un rabbin lui a un jour expliqué qu’il ne s’agit pas là de l’affirmation d’une supériorité de l’homme vis-à-vis de la femme. Mais bien plutôt la reconnaissance que l’homme ne servirait pas Dieu si celui-ci ne prenait pas la peine de le lui rappeler sans cesse, alors que la femme n’a pas besoin qu’on le lui dise !

 

Jean Marie Vianney Ars

 

Le curé d’Ars et Catherine Lassagne

 

Appelée à tenir la Providence : « Catherine allait en devenir la ‘directrice’, mais surtout l’âme pendant de nombreuses années. Elle était à la fois la maman des jeunes filles accueillies, la maîtresse qui enseignait, celle à qui l’on pouvait tout dire, qui avait un ?il et un soeur bienveillants sur tout et sur tous, et qui travaillait toujours en pleine communion avec son curé » (p 7, Annales d’Ars n°283).

 

Appelée à être présence priante après de passage de la direction de la Providence aux soeurs de Saint Joseph : « Elle devint ainsi une présence priante et toute donnée près du saint Curé, surchargé par l’afflux des pèlerins ou les charges paroissiales. Elle sera près de lui au quotidien, recevant ou partageant ses confidences, portant ses fardeaux autant qu’elle le peut » (p8, Annales).

 

Après la mort du Saint Curé : « Elle va rester humble et priante, au service de ?son » église et des pèlerins ».

 

« Catherine a vécu une véritable collaboration avec Saint Jean-Marie Vianney ; en un certain sens, elle a prolongé l’activité pastorale de son Curé. Comment ?

 

En nommant Catherine à la tête de la Providence, le Curé d’Ars a su discerner chez elle une capacité à assumer une responsabilité qui engageait l’Eglise par la formation chrétienne de jeunes filles appelées à être de solides mères de famille. Catherine était vraiment responsable de la maison de formation. Elle ne pouvait rien faire sans l’appui de son Curé qui était l’âme de la maison ; mais elle assumait ce qui lui revenait.

 

Au moment où, aujourd’hui, la collaboration prêtres-laïcs est appelée à se développer, le Curé d’Ars et sa dirigée nous donnent un merveilleux témoignage : ils ont su véritablement travailler ensemble dans une mission commune, l’exemple de la Providence, entre autres, où rien ne pouvait se faire l’un sans l’autre, chacun restant à sa juste place, est un beau visage de l’articulation sacerdoce baptismal et sacerdoce ministériel vécue dans une pleine communion. Communion spirituelle où tout est vécu par grâce et est d’abord reçu dans la prière : messe quotidienne, catéchismes quotidiens, sans parler de la prière commune comme les chapelets régulièrement assurés le soir…

 

Quand, à la fin de sa vie, le Curé d’Ars ne pouvait plus recevoir tout le monde, Catherine assurait une écoute précieuse. Comme on l’a souvent noté, Catherine était devenue une vraie mère pour beaucoup. Pourquoi ne pas noter qu’il y avait une réelle complémentarité entre elle et le Curé d’Ars ? Les filles, dont beaucoup étaient orphelines, avaient besoin de l’un et de l’autre ».

 

« L’essentiel pour Catherine ? Recevoir la vie de Dieu et être soutenue par un prêtre qui l’appelle à aller toujours plus loin dans le dépouillement à la suite du Christ. La joie pour le Curé d’Ars ? Voir grandir « la plus belle fleur », de son jardin. Comment ne pas se réjouir de voir l’arbre porter du fruit ? »

 

 

Je finis en vous invitant à prier pour les prêtres et à demander au Seigneur la grâce d’une féminité pleinement vécue en harmonie avec la vocation profonde qui nous habite. Qu’en nous le Seigneur vienne guérir, affermir ce qui a besoin de l’être, particulièrement dans la dimension de votre maternité et dans la dimension de la relation fraternelle. Sommes-nous de « bonnes soeurs » pour les prêtres ?

 

Denise-Catherine Epis