Homélie pour la fête de St Vincent – 24 septembre 2017

 

 

Le 24 septembre 2017, Mgr Pascal Roland a présidé la messe à Châtillon-sur-Chalaronne, pour ouvrir la semaine de la fête de saint Vincent de Paul, 400 ans après sa venue comme curé dans cette paroisse.

 

 

Soyez honnêtes ! Avouez que, spontanément, à l’écoute de cette histoire, vous vous êtes volontiers identifiés aux ouvriers embauchés au début de la journée ! Vous avez estimé que ceux qui ont « enduré le poids du jour et de la chaleur  » ont bien eu raison de récriminer contre leur employeur, en trouvant le système de rémunération injuste et scandaleux. Et puis reconnaissez que le maître abuse en faisant distribuer le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers ! C’est une véritable provocation à l’égard de ceux qui ont travaillé toute la journée !

 

 

Mais, précisément la parabole exerce un rôle provocateur. Celle-ci a pour objet de révéler ce qu’il y a en vérité dans notre cœur : à savoir que nous sommes bien loin des pensées de Dieu ! “ Mes pensées ne sont pas vos pensées et vos chemins ne sont pas mes chemins ”, vient-il de nous déclarer par la bouche du prophète Isaïe, dans la première lecture (Isaïe 55, 6-9). Et, par la bouche du maître de la vigne, Dieu nous interpelle : “ Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? “ La parabole manifeste que nous avons tous besoin de nous convertir pour entrer dans la manière de voir et de faire de Dieu !

 

 

La parabole de ce jour nous conduit à découvrir la façon singulière dont Dieu est juste. Il nous faut avoir sous les yeux, comme ici, des gens à qui Dieu fait grâce (c’est-à-dire donne gratuitement, sans aucun mérite de leur part), pour que, nous-mêmes, nous soyons conduits à prendre conscience que tout est grâce pour chacun de nous, comme pour les ouvriers de la parabole. Il nous faut la confrontation à cette situation limite pour réaliser que la grâce divine n’est jamais un dû ; que nous n’avons absolument aucun droit sur Dieu ; que nous n’avons aucun mérite personnel : »As-tu quelque chose sans l’avoir reçu « , interroge l’apôtre Paul lorsqu’il s’adresse aux Corinthiens (1 Co 4,7).

 

 

Je vous invite à relever un détail qui n’est anodin qu’en apparence. Lors de la première sortie, le maître précise le salaire : “ Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée ”. Il n’en va pas de même lors de la deuxième sortie. Le maître déclare simplement : “ Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste ”. Plus étonnant encore, la troisième fois, le maître se contente de dire :“ Allez à ma vigne, vous aussi ! ”. Le maître ne promet rien et les ouvriers vont pourtant travailler à la vigne !

 

 

Dès lors se pose la question suivante : pourquoi y vont-ils ? Qu’est-ce qui les décide à se lever et à partir ? Alors que les premiers embauchés avançaient sur la base d’un contrat spécifiant le montant précis de la rétribution promise, à savoir un denier, voici que le second et le troisième groupe ont avancé dans la foi pure. Ils ont accepté d’être dans l’ignorance totale au sujet de la récompense. Par leur exemple, ils témoignent ainsi de la priorité de la foi sur les œuvres. La foi précède toujours les œuvres, car c’est la foi qui rend les œuvres possibles. Plus encore, la grâce de Dieu précède toujours le mérite de l’homme, car, sans la grâce divine, nul ne peut mériter quoi que ce soit devant Dieu.

 

 

Ultimement, les ouvriers de la dernière heure ont vraiment aimé le maître. Au fur et à mesure que le jour décline, il devient de plus en plus évident que le maître de la vigne n’a pas véritablement besoin d’embaucher de nouveaux ouvriers. Ceux-ci le savent bien, qui déclarent leur détresse de chômeurs : “Personne ne nous a embauchés ”. Ils savent bien que si le maître les embauche, alors que le travail est presque achevé, c’est en raison de sa délicatesse de cœur. La miséricorde du donateur et le donateur lui-même comptent donc autant à leurs yeux que la rétribution que celui-ci leur donnera. Tandis que pour les premiers ouvriers embauchés, le maître n’avait manifestement de l’intérêt que dans la mesure où il leur payait ce qu’il leur devait. En ce qui concerne les suivants, leur cœur était davantage attaché au maître qu’au salaire que ce dernier pourrait leur procurer.

 

 

Au terme, le salaire sera le même pour tous : une pièce d’argent. Dans le royaume de Dieu, il n’y a pas de smicards ni de cadres supérieurs ! Ce n’est pas pour autant un nivellement à la manière d’un régime communiste ! Le converti de la dernière heure s’entendra dire, comme le fidèle des débuts : “ Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis “ (Luc 23, 43). Mais réfléchissez bien : que représente ce salaire identique pour tous, dans la parabole ? Quel est ce salaire unique que le Seigneur entend donner au dernier venu, comme à l’ouvrier de la première heure ? Le “ salaire ” n’est pas un bien matériel, comptable, éphémère ; mais en fin de compte, il s’agit du donateur lui-même ! N’est-il pas évident qu’il est alors le même pour tous ? Dieu nous a tout donné en nous donnant son Fils Jésus et en nous faisant entrer avec lui dans son héritage divin. La seule chose qui fasse la différence, c’est la manière dont l’homme reçoit le don que Dieu lui fait.

 

 

Le secret de Dieu dans cette affaire, c’est que la justice de Dieu ne consiste pas à rendre justice, comme nous savons plus ou moins bien le faire. Mais c’est une justice qui rend juste, en apprenant à penser, à vouloir, à agir comme Dieu, le seul Juste.

 

Et puis, n’oublions pas que ce qui constitue la différence de situation entre les hommes, c’est l’opportunité que chacun a ou n’a pas de rencontrer le Seigneur, la possibilité ou non de le connaître et de pouvoir entrer dans son amitié. La parabole met en relief la persévérance du maître de la vigne, qui ne cesse pas de “sortir“ pour aller inlassablement au-devant des hommes, afin de les embaucher à sa vigne. C’est le signe de Dieu qui a toujours l’initiative de venir à nous, qui fait preuve de persévérance pour manifester sa miséricorde. “ Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ? “, demande le maître de la vigne aux chômeurs rencontrés en fin de journée. “ Parce que personne ne nous a embauchés “, répondent ceux-ci. Cela pose la question du relais. Nous qui avons eu la chance d’être embauchés, c’est-à-dire de connaître Dieu, nous avons reçu la mission de relayer l’appel de Dieu et de faire entendre à tous la Bonne Nouvelle : Dieu vous invite à sa vigne ! Tel est le défi de la nouvelle évangélisation !

 

 

Aujourd’hui, alors que nous faisons mémoire de saint Vincent de Paul et que nous célébrons le 400ème anniversaire de sa venue à Châtillon, nous avons face à nous un bel exemple de relais et nous ne pouvons que rendre grâce à Dieu pour cet homme qui offre une magnifique illustration de la parabole entendue à l’instant. Saint Vincent de Paul constitue en effet comme une icône de ce maître de domaine, qui ne cesse pas de sortir, en allant au-devant des personnes laissées pour compte, afin de les inviter à entrer dans la joie du royaume de Dieu.

 

 

Tout au long de sa vie, nous voyons saint Vincent de Paul se préoccuper de ceux et celles qui n’ont pas encore pu goûter la charité divine. Enfant, nous le voyons déjà offrir quelques poignées de farine au pauvre rencontré sur la route du moulin. Nous le voyons offrir une part de son pain tiré de la musette et même, une fois, donner toutes ses économies.

 

Devenu prêtre, nous le voyons se préoccuper des pauvres de la campagne, des personnes malades, des galériens, des enfants trouvés, des filles sans instruction, des soldats blessés, des esclaves qu’il rachète, des populations victimes de la guerre, de la famine et de la peste, mais également des séminaristes et des prêtres sans instruction.

 

 

“ Catalyseur de la charité hors pair“, “ chef d’orchestre de la charité “, comme le décrit Marie-Joëlle GUILLAUME  , Saint Vincent de Paul fonde les Confréries de la Charité, la congrégation des Prêtres de la Mission, la compagnie des Filles de la Charité, l’œuvre des Enfants Trouvés de Paris, l’aumônerie militaire, un hospice pour les vieillards pauvres, des séminaires… Bref, comme le maître de la vigne de la parabole, nous le voyons en sortie permanente, pour rejoindre ceux et celles qui n’ont pas encore été bénéficiaires de la Bonne Nouvelle du Christ.

 

 

Saint Vincent de Paul a exercé un rôle civilisateur, et il constitue une figure marquante de l’histoire de notre pays, car il a su allier les œuvres de miséricorde spirituelle et les œuvres de miséricorde corporelle. S’il est, à juste titre, considéré comme l’initiateur de la première forme organisée d’assistance sociale dans notre pays, il est aussi un protagoniste majeur de la réforme du clergé, qu’il a fait sortir de sa misère morale et spirituelle : en organisant des retraites pour ordinands, en développant la formation permanente avec les Conférences des Mardis, puis en œuvrant dans la création et l’animation de séminaires. Il a montré l’exemple en dépensant lui-même beaucoup d’énergie pour la prédication, le catéchisme, la visite aux malades, la confession, la direction spirituelle, l’assistance aux mourants.

 

 

Le pape François nous demande d’imiter saint Vincent de Paul, en ce sens où il nous interdit de nous accommoder de la misère et où il nous enseigne à être une “ Eglise en sortie“. Alors, mettons-nous à l’école de saint Vincent de Paul, en adoptant, comme lui, une humble obéissance à Dieu pour être les témoins inventifs de l’infinie Miséricorde de Dieu ! Pour cela, prenons toujours davantage conscience que nous sommes bénéficiaires de la Miséricorde de Dieu sans absolument aucun mérite de notre part et que nous ne pouvons donc que partager à tous cette Bonne Nouvelle !

 

+ Pascal ROLAND 

(Matthieu 20, 1-16)