Homélie pour les 900 ans de la Chartreuse de Meyriat

900 ans de la Chartreuse de Meyriat                                                  Dimanche 12 juin 2016

Philippiens 3, 8-14 ; Psaume 1 ; Luc 9, 57-62

 

Chartreuse de MEYRIAT (Ain) 024

Pourquoi être présents en ce lieu aujourd’hui ? Pourquoi attacher autant d’importance à ce site de Meyriat ? Pourquoi faire mémoire de l’implantation des Chartreux ici il y a 900 ans et de leur présence en de domaine durant plus de 600 ans ? Il ne s’agit certes pas de nous attacher à de vieilles pierres : nous ne sommes pas venus entretenir la nostalgie d’un passé révolu. Il ne s’agit pas davantage de rêver reconstituer un monastère ici.

 

Mais si nous sommes rassemblés à Meyriat ce matin, c’est parce que les quelques ruines qui demeurent sont un témoignage qui constitue un véritable appel. Le manque douloureux que ces ruines nous font éprouver réveille une aspiration commune à l’absolu et à l’éternel. Le vide qu’elles manifestent constitue comme une porte ouverte sur le ciel. Ces modestes restes sont en effet une référence salutaire à la transcendance, dans une société tristement repliée sur elle-même ; une société autoréférentielle, comme dirait le pape François.

 

Même si les Chartreux n’habitent plus ce lieu depuis plus de 200 ans, les traces qu’ils ont laissées devant nous s’inscrivent dans le paysage comme un appel à accueillir celui qui a motivé leur venue à Meyriat. Un appel à accueillir Dieu, qui donne sens à notre humanité. C’est une véritable convocation à un pèlerinage intérieur. Ces pierres nous interrogent, comme le pape François nous interpelle : «  Regarde au plus profond de ton cœur, regarde au plus profond de toi, et demande-toi : as-tu un cœur qui désire quelque chose de grand ou un cœur endormi par les choses ? Ton cœur a-t-il conservé l’inquiétude de la recherche ou l’as-tu laissé s’étouffer par les choses qui finissent par l’atrophier ? «  [1]

 

En évoquant la présence multiséculaire des disciples de saint Bruno, ce lieu retiré est signe de ce qu’on appelle la vie consacrée. Il évoque des hommes qui ont librement consacré leur vie à Dieu, selon les trois vœux de célibat, de pauvreté et d’obéissance. Cette vie consacrée est un témoignage de la radicalité évangélique, un témoignage de la vie à la suite du Christ.

 

Il faut savoir que la radicalité évangélique, la vie à la suite du Christ, ne concerne pas seulement les religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur d’une manière spéciale, sur un mode prophétique. C’est-à-dire qu’ils vivent d’une manière quelque peu provocante l’authenticité de l’Evangile. Ils rendent visible la manière de vivre du Christ, de façon à réveiller le monde, de manière à interroger nos modes de vie parfois engourdis et somnolents !

 

Les lectures bibliques proclamées à l’instant nous disent en quoi consiste cette vie à la suite du Christ. Pour commencer, l’évangile nous expose la rencontre que, chemin faisant, Jésus fait avec trois hommes, deux qui viennent à lui et un que Jésus interpelle. Ces trois rencontres mettent en relief les exigences et les dispositions nécessaires pour être un disciple authentique.

 

Le premier homme rencontré s’offre de lui-même à suivre Jésus :  » Je te suivrai partout où tu iras.  » Jésus lui répond :  » Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » Jésus renvoie son interlocuteur à son exemple propre :  » Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête « . Jésus est en effet plus pauvre que les animaux, qui, eux, ont une demeure : un terrier, un nid… Jésus ne connaît pas la sécurité d’un lieu à lui. De la crèche au tombeau, il n’a pas de demeure personnelle. Sur terre, il ne se fixe nulle part et ne possède rien en propre. Tout simplement parce que Jésus n’a pas d’autre demeure que l’amour du Père.

 

Comme lui, le disciple doit opérer le choix qui consiste à ne trouver sa sécurité qu’en Dieu seul :  » Tu es mon Dieu ; Seigneur, mon partage, ma coupe, de toi dépend mon sort (…) Je n’ai pas de plus grand bonheur que toi ! «  (Psaume 15). Le disciple doit, comme dit saint Paul,  » Rechercher les réalités d’en-haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu.  » (Colossiens 3, 1).

 

Dans la deuxième rencontre, cette fois-ci, c’est Jésus qui a l’initiative d’appeler. Mais l’appelé entend poser des conditions que Jésus n’accepte pas. Il est disposé à suivre Jésus, mais pas immédiatement. Il subordonne la suite du Christ à une activité qu’il estime prioritaire. Cet homme veut d’abord aller enterrer son père.  » Laisse les morts enterrer les morts ! « , lui répond brutalement Jésus. L’annonce du Règne de Dieu ne souffre en effet aucun délai. Comme Jésus est brûlé du désir de manifester l’amour du Père et de réaliser pleinement sa mission, le disciple doit être immédiatement et totalement disponible pour la mission que le Christ lui confie.

 

Il ne faut pas oublier qu’au moment où il parle, Jésus est en route vers Jérusalem, où il va vivre sa Pâque. Le temps lui presse de manifester pleinement l’amour de Dieu. Rien ne doit retarder cet impératif de salut. Comme il dira à son troisième interlocuteur :  » Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu.  » Il n’y a pas de compromis possible. La décision exigée doit être immédiate et indivisible. Même pour des motifs pieux (enterrer son père) ou affectifs (faire des adieux aux gens de sa maison). Cette exigence peut paraître excessive. Mais elle ne l’est pas quand on considère bien qui est celui qui la pose :  » C’est seulement parce que le Christ donne tout, un tout divin, qu’il exige tout, qu’il demande au croyant le tout humain.  » [2]

 

Saint Paul, dans la première lecture, explique combien la rencontre et la fréquentation du Christ est la seule réalité qui compte désormais pour lui. Il considère tout le reste comme secondaire. Il relativise donc les honneurs, la réputation. Il situe à leur juste place les biens matériels, qui sont des réalités caduques. Il considère tous les avantages d’autrefois comme des ordures ! Sa vie n’est pas conçue comme une recherche de perfection personnelle, comme une recherche de réalisation de soi, mais comme un témoignage rendu à la fécondité de la croix du Christ. Il s’agit, comme il dit, d’éprouver la puissance de sa résurrection.

 

Les lectures bibliques de ce jour nous initient donc aux exigences de la vie chrétienne. Etre disciple du Christ suppose un engagement sans réserve de toute sa personne. C’est ce que nous rappellent d’une manière prophétique les Chartreux et tous ceux qui sont appelés à la vie religieuse. Leur manière de suivre le Christ dans une vocation spécifique qui implique une rupture radicale, un détachement sans compromis, un déracinement social, une priorité absolue au service de l’Evangile, nous signifie que tous, d’une certaine façon, nous avons également à vivre des ruptures et à opérer des choix pour répondre véritablement à l’appel du Seigneur.

 

En nous tournant vers 900 ans d’histoire, nous avons finalement indiqué le chemin vers l’avenir.

 

Puisse le témoignage des Chartreux d’hier à Meyriat et d’aujourd’hui à Portes ou ailleurs nous réveiller pour que nous soyons tous d’authentiques disciples du Christ !     

 

+ Pascal ROLAND

 

Chartreuse_de_Meyriat

 

[1] Homélie pour la messe d’ouverture du chapitre général de l’ordre de St Augustin, Rome, 28 août 2013

 

[2] Hans Urs von Balthasar, préface à  » Ils suivirent son appel « , page 6