Homélie pour la fête de l’Immaculée Conception

Solennité de l’Immaculée Conception                                           

8 décembre 2015

Clôture de l’année jubilaire à ARS

 

Mgr Pascal Roland à Ars

Mgr Pascal Roland à Ars

 

Vous connaissez certainement ce fameux épisode de la vie de saint Jean-Marie Vianney, lorsqu’il est enfant : sa mère le cherche et finit par le trouver en train de prier, dans l’étable. Il est à genoux, pieusement recueilli devant une statuette de la Vierge Marie. Mais vous ignorez peut-être qu’une fois devenu prêtre, saint Jean-Marie Vianney avait pris l’habitude de célébrer la messe en l’honneur de la Vierge Marie tous les samedis, pour se placer sous sa protection. Le curé d’Ars avait donc une grande dévotion mariale. On peut même affirmer que la dévotion mariale constitue le deuxième élément dominant de sa spiritualité, après le culte de l’Eucharistie. Il faut également préciser que lorsqu’il contemple Marie, c’est le mystère de l’Immaculée Conception de Marie qui retient toute l’attention de saint Jean-Marie Vianney.

 

Ainsi déjà, lorsqu’il était vicaire de l’abbé Charles Ballet à Ecully, saint Jean-Marie Vianney avait fondé une association en l’honneur de l’Immaculée Conception de Marie. Ceux qui y adhéraient s’engageaient à prier 3 Ave le matin + 1 Pater et 1 Ave le soir. Et vous savez que lorsqu’il est devenu curé d’Ars, il a consacré toute sa paroisse à Marie conçue sans péché. Il a aussi fait bâtir dans son église une chapelle latérale en l’honneur de la Vierge Marie. Il a acquis un cœur en vermeil qui a été suspendu à la statue de la Vierge. Dans ce cœur se trouvent des papiers sur lesquels sont inscrits les noms de tous ses paroissiens, qu’il a ainsi confiés à la Vierge Marie. Saint Jean-Marie Vianney incite chaque famille à placer dans la maison une image de la Sainte Vierge, qu’il a lui-même signée. Et lors des épidémies de choléra, il fait frapper une médaille représentant la Vierge Marie, avec l’inscription : « Oh ! Marie conçue sans péché, préservez-nous de la peste !« 

 

Ars Jean Marie Vianney Une

 

Cette place importante de la Vierge Marie dans la vie, dans la prédication et dans l’apostolat du curé d’Ars est étonnante. Aux yeux de certains elle peut paraître excessive dans un premier regard. Pourquoi donc cet intérêt majeur pour la personne de Marie ? Tout simplement parce que Marie est notre Mère. Saint Jean-Marie Vianney la nomme « la portière du ciel« . A ses yeux, comme toute bonne mère, Marie n’a d’autre désir que de nous voir heureux et elle se montre pleine de tendresse et de compassion pour les pauvres pécheurs que nous sommes. Si Saint Jean-Marie Vianney est attaché à la Vierge Marie, c’est parce que celle-ci est la seule créature humaine qui a aimé Dieu réellement et parfaitement. Auprès de celle qui est la perfection de l’amour, auprès de celle qui nous entoure et nous encourage, comme une bonne mère sait le faire, on est rassuré et stimulé. L’ambition de saint Jean-Marie Vianney est donc d’imiter Marie, surtout en pratiquant les vertus de pureté, d’humilité et de charité.

 

Ce n’est pas seulement Jean-Marie Vianney qui attache une importance à la Vierge Marie. Mais c’est toute l’Eglise – dont Marie est la Mère et la figure – qui est étroitement liée à Marie. Pourquoi ? La réponse est simple : c’est parce que lorsque nous regardons Marie, même si nous n’en sommes pas expressément conscients, nous percevons l’alliance inouïe que Dieu réalise avec l’humanité, et cela nous touche nécessairement au plus secret de notre cœur. Marie est une créature humaine comme chacun d’entre nous. Or nous voyons comment Dieu l’appelle à collaborer de près avec lui. Il la sollicite pour que le Christ vienne en ce monde. Et ensuite Jésus l’associe de près à sa mission de salut universel. Pourquoi vivons-nous une telle proximité et une telle familiarité avec Marie ? Sinon parce dans la relation que Jésus entretient avec cette femme, qui est vraiment une créature humaine comme nous, nous découvrons un Dieu qui se fait tout proche des hommes. Nous rencontrons un Dieu qui entre en dialogue avec l’être humain et qui fait de lui un partenaire.

 

Et voici qu’aujourd’hui, avec l’Eglise entière, nous vénérons Marie dans son Immaculée Conception. Cette expression d’Immaculée Conception a été définie solennellement le 8 décembre 1854, il y a plus de160 ans, par le Pape Pie IX en ces termes : « La Bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel ».

 

Vierge Marie Coeur Ars

 

Pour comprendre le sens profond de cette affirmation de la foi chrétienne et saisir la raison de notre attachement à cette donnée importante de la foi, je vous invite à considérer l’ensemble des textes bibliques de ce jour.

 

La 1° lecture constitue ce que la tradition nomme le protévangile. Tiré du récit de la création, au chapitre 3 du livre de la Genèse, ce passage annonce le triomphe de la descendance d’Eve : « Je mettrai une hostilité entre la femme et toi, entre sa descendance et ta descendance : sa descendance te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »

 

En réponse à cette annonce que la descendance d’Eve triomphera du mal, nous avons donc acclamé le Seigneur victorieux avec le psaume 97: « Chantez au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles ! (…) Acclamez le Seigneur Terre entière, acclamez votre Roi, le Seigneur ! »

 

La deuxième lecture, tirée de la lettre de St Paul aux Ephésiens, nous a situés devant l’inouï dessein éternel de Dieu et nous a révélé que « Dans les cieux, le Père de notre Seigneur Jésus Christ (…) nous a comblés de sa bénédiction spirituelle en Jésus Christ » ; qu’ « en lui, il nous a choisis avant la création du monde (…) « pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard ».

 

Enfin, l’évangile selon St Luc nous a donné d’entendre le récit de l’Annonciation. L’accent avec lequel il faut l’entendre cette page d’Evangile a été clairement indiqué par le verset de l’Alléluia : « Réjouis-toi, Vierge Marie, comblée de grâce : le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre les femmes»

 

Au sujet de ces lectures, j’attire maintenant votre attention sur un point qui pourrait paraître un détail mais s’avère être capital. Il y a en effet un lien à mettre en évidence entre la lettre aux Ephésiens et le récit de l’Annonciation, car ce sont les deux seuls passages de toute la Bible où se trouve employé le verbe grec charitoo, que nous traduisons en français par l’expression combler de grâce. Pardonnez-moi une petite précision technique qu’il est essentiel de mentionner : il s’agit en grec d’un verbe que l’on dit causatif. C’est-à-dire qu’il indique une action qui opère un changement. L’emploi de ce verbe évoque donc ici le merveilleux changement opéré par la grâce divine ! Dans l’évangile, nous entendons la salutation de l’ange à Marie : « Je te salue, comblée de grâce : le Seigneur est avec toi ». Il faudrait dire, plus précisément : « Je te salue, toi qui as été rendue pleine de grâce ». Car, en fin de compte, il nous est dit que Marie a été transformée par la grâce de Dieu.

 

Annonciation couleur

 

Nous voyons donc se réaliser en Marie d’une manière privilégiée ce qui est affirmé par l’apôtre Paul, dans l’épître aux Ephésiens, savoir que « Dans les cieux, (le Père de notre Seigneur Jésus Christ) nous a comblés de sa bénédiction spirituelle en Jésus Christ. En lui, il nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard. Il nous a d’avance destinés à devenir pour lui des fils par Jésus Christ : voilà ce qu’il a voulu dans sa bienveillance à la louange de sa gloire, de cette grâce dont il nous a comblés la merveille du don gratuit qu’il nous a fait en son Fils bien-aimé ». En d’autres termes, tous les chrétiens sont touchés et transformés par la grâce de Dieu, tout comme l’est Marie. Celle-ci représente donc le modèle de ce à quoi est appelée toute personne humaine. On peut affirmer qu’en elle est pleinement réalisée la vocation de tous.

 

La question que nous devons nous poser maintenant est la suivante : de quelle grâce s’agit-il ? Il ne s’agit pas de la grâce de la maternité divine, comme on pourrait le penser spontanément. En effet, au début de la salutation de l’ange, il n’est pas encore question de la conception de Jésus dans le sein de Marie, puisque celle-ci va précisément être annoncée par l’ange. Il s’agit d’une grâce qui a déjà eu lieu, avant même l’événement de l’Annonciation. Si nous nous reportons à la lettre aux Ephésiens, cette grâce est explicite. Il nous est dit, en effet, au verset 7 (malheureusement omis dans la lecture de ce jour) : « En lui, par son sang, nous avons la rédemption, le pardon de nos fautes ».

 

Il est donc explicite que la grâce de Dieu enlève le péché. Marie a été transformée par la grâce de Dieu signifie donc : Elle a été rachetée et purifiée par le sang du Christ. D’après le contexte biblique, le récit de l’Annonciation, Marie a été transformée par la grâce de Dieu en vue de la tâche qui l’attendait : devenir la Mère du Sauveur et le devenir tout en demeurant vierge. Ainsi nous découvrons dans la solennité de l’Immaculée Conception le mystère de l’amour de Dieu plus fort que le mal. Nous contemplons l’amour de Dieu capable de prévenir le mal, de préserver du péché une de ses créatures, afin de sauver sa création, pour faire toutes choses nouvelles…

 

Sur notre chemin vers Noël, aujourd’hui, nous rencontrons donc avec joie Marie, la créature qui, dès sa conception, appartient totalement à Dieu, qui, dès le premier instant de son existence, bénéficie par avance de la sainteté que le Christ vient répandre sur nous tous par le don de l’Esprit Saint, fruit du mystère de sa mort et de sa résurrection. Sur le chemin de l’existence, Marie notre Mère est là, elle nourrit notre espérance, elle nous stimule pour que nous sachions accueillir nous aussi son Fils et recevoir ainsi la vie éternelle, c’est-à-dire la perfection de l’amour.

 

Il convient de souligner que la situation originale et unique de Marie, le fait qu’elle soit l’Immaculée Conception, ne l’éloigne pas ni ne la sépare du reste des hommes. Bien au contraire ! Nous le savons tous par expérience : c’est le péché qui fait que l’on se replie sur soi et qu’on se sépare des autres. Tandis que la grâce épanouit et unit. Elle fait grandir la communion fraternelle. D’ailleurs les gens ne s’y trompent pas, puisque beaucoup de personnes, même non chrétiennes, se tournent spontanément vers Marie et trouvent un grand réconfort en sa présence.

 

Enfin, pour achever cette méditation, je tiens à souligner, avec le Concile Vatican II, que Marie n’apporte « pas simplement la coopération d’un instrument passif aux mains de Dieu, mais la liberté de sa foi et de son obéissance » (Lumen Gentium n° 56). Dans un bel acte de liberté et de généreuse disponibilité, exprimé avec totale confiance, Marie répond en effet à l’ange : « Voici la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi selon ta parole »

 

L’exemple de Marie nous renvoie à la vocation personnelle de chacun. Comme elle, chacun d’entre nous est appelé à consentir à l’action de l’Esprit Saint, pour laisser se déployer en lui l’amour gratuit du Père et le mettre au service de tous, pour la plus grande gloire de Dieu ! C’est ce que Jean-Marie Vianney a fait. Nous continuons d’en recevoir les fruits. Alors, avec lui, demeurons proches de Marie, notre Mère, qui nous aidera à devenir de véritables « disciples-missionnaires » afin que la miséricorde de Dieu se répande davantage dans le monde.

 

+ Pascal ROLAND

 

Jubilé Ars