Quelles sont les pensées de Dieu ? Homélie du Jeudi Saint

Jeudi Saint 2014, Cathédrale de Belley

 

« Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ! Tu ne me laveras pas les pieds, non, jamais ! » Pierre, dans sa générosité naïve et son enthousiasme juvénile. prétend savoir mieux que Jésus ce que celui-ci doit faire !

 

Mais rappelez-vous ! Déjà, une fois, il était intervenu à contre-courant. Il s’était mis à faire de vifs reproches à Jésus, parce que celui-ci annonçait sa passion… Souvenez-vous comment Jésus est alors intervenu vigoureusement : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mc 8, 33)

 

Aujourd’hui, dans un moment aussi grave que lorsque Jésus annonce sa passion, puisque, précisément, le Christ s’apprête à entrer dans sa passion, Pierre ne parvient toujours pas à entrer dans les pensées de Dieu.

 

 » Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant, plus tard tu comprendras  » lui répond le Seigneur. Ces paroles de Jésus à Pierre au moment du lavement des pieds, s’adressent également à chacun de nous ce soir. Elles sont valables pour chacun de nous aujourd’hui.

 

Car il est vrai que, comme Pierre, nous nous trouvons fréquemment en décalage. Comme lui, nous éprouvons de la difficulté à entrer dans les vues de Dieu. Nous cherchons à appréhender les réalités à partir de nous-mêmes, à partir de nos pensées humaines, étroites et limitées, au lieu de nous laisser patiemment introduire dans les projets de Dieu, au lieu de nous laisser enseigner par l’Esprit Saint, qui, seul, nous rendra capables de comprendre – comme dit St Paul – « ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur … et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin d’être comblés pour entrer dans toute la plénitude de Dieu » (Eph.3, 18-19)

 

Quelles sont donc les pensées de Dieu ? celles qui habitent la pensée et le cœur de Jésus au moment de la Cène ? L’évangile vient de nous le montrer : Jésus sait ce qui est juste et bon : « Jésus, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père… « Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est venu de Dieu et retourne à Dieu »

 

Tout d’abord, Jésus est conscient que le Père a tout remis entre ses mains. Qu’est-ce à dire ? Ailleurs, Jésus affirme : « Tout m’a été confié par mon Père… Personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » (Mt 11, 27)

 

Autrement dit, le Père a confié à son Fils de le révéler. Il a remis entre ses mains tout son amour et il lui demande de répandre cet amour infini sur l’humanité. En d’autres termes, il vient pour répandre l’Esprit Saint sur l’humanité. Jésus est conscient que le Père a tout remis entre ses mains, cela signifie également que Jésus perçoit bien que la création, œuvre d’amour du Père, est remise entre ses mains et qu’il a pour objectif de réunir cette création en lui, pour la tourner résolument et définitivement vers le Père, dans l’action de grâce.

 

Puisqu’il ne fait qu’un avec son Père, dans l’Esprit, il partage avec lui le projet du Créateur : Ce projet dont nous rend compte St Paul en disant : (Eph 1, 10): « Il projetait de saisir l’univers entier (…) en réunissant tout sous un seul chef, le Christ » Il ne poursuit donc qu’un unique objectif : Il cherche à tout soumettre au pouvoir de l’amour infini.. C’est pourquoi Jésus avance résolument vers l’heure de sa passion « Jésus, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » Il aspire à ce que soit mené à son terme le projet divin : « Quand tout sera sous le pouvoir du Fils,  il se mettra lui-même sous le pouvoir du Père qui lui a tout soumis et ainsi, Dieu sera tout en tous » (I Co 15, 28)

 

Ensuite, mais ce n’est guère différent de ce que nous venons de contempler, Jésus se situe dans un mouvement de sortie et de rentrée. « Jésus, sachant (…) qu’il est venu de Dieu et retourne à Dieu » Jésus, est celui qui vient du Père. Il est celui qui quitte les avantages de la condition divine (voir Ph 2, 6s) afin de nous rejoindre dans notre condition de créatures. Il est envoyé en mission Mais tout ceci, pour retourner au Père, en nous ramenant avec lui auprès du Père. Ce mouvement de sortie et de rentrée ou bien de descente et de remontée, n’est autre que le mouvement de l’amour. Il manifeste dans notre monde crée le mouvement éternel qui unit le Père et le Fils dans l’Esprit. C’est un mouvement eucharistique Le Fils reçoit tout l’amour du Père et il lui retourne tout cet amour, dans un mouvement d’éternelle action de grâce. Et notre monde créé se trouve inclus dans ce mouvement d’amour.

 

Mais revenons à l’événement du lavement des pieds le soir de la Cène ! « Tu ne me laveras pas les pieds; non jamais ! » proteste Pierre. Comme Pierre, nous avons bien du mal à nous laisser faire ! Car, comme lui, nous estimons que ce devrait être à nous de laver les pieds du Seigneur ! Comme lui, nous sommes généreux et entreprenants, nous sommes disposés à faire des choses pour Dieu. Mais voilà qu’avec Pierre il nous faut accepter un renversement de situation ! Et cela est capital : « Si je ne lave pas, tu n’auras point de part avec moi. » déclare Jésus. Cela signifie que ce n’est pas nous-mêmes qui avons l’initiative d’aimer. Nous ne savons pas en vérité ce que c’est que l’amour. Et nous n’avons pas l’aptitude par nous-mêmes à aimer en vérité. Pierre le prouvera bien, lui qui dans quelques heures reniera son Maître et l’abandonnera lâchement. « Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu. Mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés. » (1 Jn 4, 9-10) Voilà la principale conversion que nous avons à opérer : apprendre à recevoir, apprendre à laisser faire le Seigneur. En d’autres termes, renoncer à vouloir maîtriser les choses, cesser de prétendre savoir ce que c’est qu’aimer cesser de prétendre réaliser notre propre salut.

 

Avec Pierre, il nous faut accepter de reconnaître que l’Amour que Dieu a pour nous est toujours premier et toujours plus grand que nous ne l’imaginons. Avec Pierre, il nous faut accepter humblement de nous laisser aimer… Lorsque Jésus ressuscité demandera à Pierre : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Pierre confessera humblement son amour, sans prétendre l’emporter sur autrui et il en appellera à la connaissance que Jésus a de son cœur :  » Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t’aime  » (Jn 21, 15 et 17) Alors Jésus lui déclarera :  » Quand tu étais jeune, tu nouais ta ceinture et tu allais où tu voulais; lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et c’est un autre qui nouera ta ceinture  et qui te conduiras là où tu ne voulais pas ( …) et sur cette parole, il ajouta : suis-moi ! » (Jn 21, 18 et 19 b)

 

Nous aussi, il nous faut parvenir à cette maturité. Avec Pierre, nous avons à évoluer et à laisser le Seigneur disposer de nous. Nous avons à nous laisser conduire par Jésus dans l’obéissance filiale. Nous avons à suivre le Fils unique. A suivre celui qui seul nous révèle l’amour divin et nous le communique. Celui qui seul peut nous rendre capables d’aimer. Celui qui peut nous entraîner dans la dynamique du don de soi. Celui qui, seul, peut nous faire entrer dans la vraie vie en nous donnant d’avoir part à sa Pâque. « Si je ne lave pas, tu n’auras point de part avec moi. » Une autre manière de dire : »Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5)

 

« Ceci est mon corps qui est pour vous… Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang… Faites cela en mémoire de moi ! (…) Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » L’Eucharistie est la prière de L’Eglise par excellence. Plus nous y participons, plus elle nous place au cœur de l’Amour. Plus nous nous laissons agir le Christ, plus nous comprenons l’amour de Dieu. Plus nous accueillons le don qui nous est fait, plus nous pouvons nous donner Plus nous nous laissons aimer gracieusement, plus nous pouvons aimer en retour. Plus notre existence quotidienne devient eucharistie !

 

+ Pascal ROLAND