La fraternité de Noël

Homélie de la nuit de Noël 2014 à la Co-Cathédrale de Bourg-en-Bresse

Noel Crèche

Dernièrement, lors de mes visites pastorales dans le pays de Gex, mais également à l’occasion d’une récente rencontre des responsables de mouvements d’évangélisation en monde rural, de notre Province, ou encore au cours de diverses conversations avec des élus municipaux, un officier de gendarmerie, des enseignants, il m’est apparu avec force que le grand défi de notre temps était celui de la fraternité.

Certes, le mot de fraternité figure en bonne place sur les façades de nos édifices publics, derrière ceux de liberté et d’égalité. Ces trois mots constituent ensemble la devise de la République française, qui entend ainsi définir comme un principe régissant notre vie en société.

Il ne s’agit malheureusement que d’un vœu pieux, car nous constatons chaque jour combien cette fraternité est mise à mal, particulièrement en notre époque où se met en place une législation inique, qui ne protège plus les personnes les plus faibles, celles qui sont incapables de se défendre : depuis l’embryon dans le sein maternel, jusqu’au malade en fin de vie, en passant par le sans-abri.

La fraternité n’est pas seulement mise à mal par des lois qui transgressent gravement l’interdit fondateur du meurtre et anesthésient les consciences en banalisant cette transgression. Mais elle l’est également par le comportement individualiste et consumériste qui érode les solidarités naturelles, et cela parfois jusque dans les communautés chrétiennes.

Les historiens sont généralement d’accord pour affirmer que le mot fraternité a été un apport tardif dans la triade de la devise républicaine. La réticence à cette insertion n’est pas étonnante, puisque les deux premiers termes sont d’abord revendiqués comme des droits, tandis que la fraternité est plutôt perçue comme relevant d’une obligation morale et a des relents évangéliques qui dérangent les esprits chagrins.

Aujourd’hui des gens militent pour ajouter à la triade républicaine le terme de laïcité (notion qui – soit dit au passage – dissimule alors un athéisme militant). Il conviendrait plutôt de s’attacher à faire figurer en premier lieu le mot de fraternité, comme celui qui appelle les deux autres, car sans la fraternité, il n’y a ni respect de la liberté, ni véritable égalité.

Mais ayons conscience qu’il n’y a d’authentique fraternité entre les humains que celle qui est fondée sur une paternité commune, savoir la paternité bienveillante du Dieu de l’univers, révélée en Jésus-Christ qui s’est fait petit enfant en cette nuit de Noël et qui est accueillie avec joie par tout homme au cœur ouvert : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’il aime » (Luc 2, 14).

Vous le savez, la fraternité naturelle est la parenté du sang. Au sens strict sont frères et sœurs ceux qui ont même père et même mère. Au sens figuré, les frères sont les compatriotes, les sujets d’une même nation. Ce sont aussi les coreligionnaires qui s’abritent autour d’un même dieu protecteur, comme dans la cité antique. C’est enfin le groupe d’amis, qui se constitue sur une affinité élective.

Dans ces diverses manières de concevoir et de vivre la fraternité, le frère se distingue alors assez radicalement du non-frère. C’est-à-dire que la fraternité ainsi constituée est exclusive. Elle crée une frontière avec celui qui ne fait pas partie du groupe. Et nous ne connaissons que trop les exclusions, les injustices et les crimes qui peuvent être commis au nom de cette fraternité là ! Qu’il s’agisse de la vengeance de l’honneur familial dans le sang, des conflits armés entre nations, ou bien des ententes mafieuses.

L’idéologie des Lumières a développé l’idée d’une fraternité unique et universelle. Mais en s’éloignant de la paternité divine commune et en prétendant s’auto-construire, celle-ci s’est dramatiquement fourvoyée. Ce programme idéaliste a été démenti de façon sanglante par les réalisations révolutionnaires, qui distinguaient entre le cercle fraternel des révolutionnaires et les autres… Ainsi l’idéologie marxiste qui accepte une humanité coupée en deux, traitant les uns en frères et les autres en ennemis, en attendant des jours meilleurs, au-delà de l’histoire…

C’est la Révélation biblique qui nous ouvre à l’authentique fraternité. Pour la Bible, la fraternité a son origine dans le fait que Dieu, le Créateur, le Dieu unique et universel, est le Père de tous les peuples de la terre. La fraternité est fondée sur la paternité universelle de Dieu. Et cette paternité de Dieu n’est pas une notion vague et impersonnelle, car elle prend corps et acquiert un visage concret dans la médiation réalisée par Jésus, le Fils unique du Père, qui se fait l’un d’entre nous précisément en cette nuit de Noël.

En venant aujourd’hui à notre rencontre, le Christ nouveau-né nous donne pleine connaissance de la paternité divine. Il nous dit : « Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu » » (Jean 14, 7). Et il ajoute : « Celui qui m’a vu a vu le Père (…) Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jean 14, 9+11). Et cette bouleversante rencontre avec le Père, par son Fils Jésus, inclut indissociablement dans ce dernier l’unité fraternelle avec tous ceux et celles auxquels le Christ s’est uni.

Tel est l’enjeu profond de la fête de Noël. Si le Fils de Dieu naît cette nuit dans notre humanité, c’est pour nous révéler l’amour infini du Père afin de nous faire renaître avec lui dans l’amour filial et dans l’amour fraternel. Son incarnation rend accessible à tous ce qui lui est propre à lui, le Fils Unique. Incorporés au Christ qui s’unit à nous, nous devenons fils dans le Fils et donc frères dans le même corps du Christ.

Nous devenons en effet un être nouveau dans le Christ. En lui, toutes les divisions passées ne comptent plus : « Le mystère du Christ, c’est un mystère de frontières supprimées » (Joseph Ratzinger, Frères dans le Christ, Cerf, p. 73). Comme l’affirme saint Paul, toutes les frontières sociales sont désormais abolies : « Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans la Christ Jésus » (Galates 3, 27-28).

Comme vous le savez, Jésus seul peut appeler Dieu « mon Père ». Quant à nous, Jésus nous a appris à dire « Notre Père ». C’est une façon de nous signifier clairement que « Dieu n’est un Père pour nous, que pour autant que nous faisons partie de la communauté de ses enfants. Il est Père pour moi uniquement parce que je suis dans le nous de ses enfants » (Joseph Ratzinger, Frères dans le Christ, Cerf, p. 66).

Dans une société qui menace l’éclatement et est sujette à des phénomènes de communautarisme, ce n’est pas par hasard que le pape François vient d’ouvrir une année de la vie consacrée. Dans la vie consacrée, les membres sont appelés frères et sœurs, parce qu’ils manifestent que la parenté spirituelle évangélique prend la place de la consanguinité. Sont véritablement frères et sœurs, ceux qui, comme eux, « Écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Luc 8,20). Car Jésus déclare : « Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mc 3, 35).

Parce qu’ils ont radicalement choisi de s’unir intimement au Fils de Dieu ; parce qu’avec lui ils ont choisi de se soumettre à la volonté du Père ; parce qu’ils se donnent les moyens de vivre réellement en enfants de Dieu ; parce qu’ils se convertissent en travaillant au dépouillement de leur moi ; parce qu’ils s’attachent à vivre la communion fraternelle avec les compagnons que Dieu leur donne et qu’ils n’ont pas choisis ; parce qu’ils ont à cœur d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour du Père à tous, les consacrés nous manifestent en effet qu’il est possible de vivre la fraternité universelle.

Alors, tout au long de l’année qui s’ouvre, à leur école, vivons une fraternité attractive et ouverte dans chaque paroisse. A leur suite, exerçons une charité gratuite à l’égard de tout être humain, particulièrement des plus fragiles, en qui nous reconnaissons le Christ présent.

Contribuons activement à l’avènement de la fraternité authentique à laquelle aspirent ardemment tant de nos contemporains ! Faisons davantage connaître la Bonne Nouvelle du Christ venu en notre chair : « Bien aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes » (saint Paul, 2° lecture). « Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur ! » (Évangile).

 

+ Pascal ROLAND

Mgr Roland