Suivre le Christ

Ordinations à la basilique d’Ars le dimanche 30 juin 2013 :
– Patrick CLEMENT (prêtre)
– Martin SOBOUL et Vincent JIANG Qui Min (diacres)
(Textes bibliques du 13ème dimanche du Temps Ordinaire (C) : 1Rois 19, 16-31 ; Psaume 15 ; Galates 5, 1-18 ; Luc 9, 51-62)

« Il se leva, partit à la suite d’Elie et se mit à son service… », dit l’Ecriture à propos d’Elisée (1ère lecture). « Je te suivrai partout où tu iras… », déclare un homme à Jésus, dans l’évangile. « Suis-moi ! », ordonne Jésus à un autre. « Je te suivrai, Seigneur… », affirme encore un troisième. Suivre : tel est le leitmotiv de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre. Patrick, Martin et Vincent, au moment où le Seigneur vous consacre à son service, je vous propose de réfléchir à ce que représente cette suite à laquelle vous êtes appelés : suivre qui ? Suivre comment, dans quelles conditions ? Suivre pour quoi faire ?

Tout d’abord, si nous écoutons ce que nous rapporte le 1er livre des Rois, et si nous examinons ce qui se passe entre les prophètes Elie et Elisée, nous constatons que c’est Dieu lui-même qui opère le choix d’Elisée. « Le Seigneur avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafate, comme prophète pour te succéder ». Elie ne fait que transmettre l’appel de Dieu en jetant son manteau sur Elisée. Il y a quelques instants, je vous ai moi-même solennellement choisis, mais dans un moment, plusieurs éléments de la liturgie nous signifieront clairement qu’au travers de mon action, c’est Dieu lui-même qui vous choisit et vous consacre à son service. Ainsi, par exemple, la préface nous fera dire : « C’est lui, le Christ…qui, dans son amour fraternel, choisit ceux qui auront part à son ministère en recevant l’imposition des mains… »

En vous appelant, l’Eglise n’a fait que vous manifester l’appel de Dieu. Cet appel vous l’aviez déjà éprouvé intérieurement. Tout comme autrefois il est venu chercher Elisée, dans le champ que celui-ci achevait de labourer, le Seigneur est venu vous chercher au milieu de vos activités… Comme Elisée, vous avez été libres de votre réponse. Cette réponse, vous le savez, implique un choix radical. Autrefois, Elisée a pris « sa paire de b?ufs pour les immoler et les a fait cuire avec le bois de l’attelage ». Geste hautement significatif de la rupture définitive avec son passé. « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu », vient de vous dire Jésus. Si vous choisissez de répondre à l’appel, cela veut dire que vous abandonnez librement et joyeusement tout ce qui vous mobilisait jusqu’ici, afin d’être totalement disponibles à Dieu.

Vous êtes donc appelés. Mais appelés à quoi ? Appelés à suivre Jésus-Christ. Appelés à marcher à sa suite. Il conviendra donc que vous conserviez le regard fixé sur lui, Jésus, et que vous observiez attentivement comment il se comporte, afin de l’imiter. Car, en étant configurés au Christ Serviteur et Pasteur, vous aurez à adopter le même comportement que lui.

Observez bien ! Que fait Jésus ? Nous le voyons « prendre avec courage la route de Jérusalem ». Littéralement, l’évangile dit : « Il durcit sa face pour prendre la route », expression qui peut évoquer la figure du serviteur souffrant (Isaïe 50, 7) (1) et que certains biblistes traduisent ainsi : « Il prit résolument la route de Jérusalem ». On imagine les traits du visage de Jésus qui se durcissent, le front qui se plisse, les sourcils qui se froncent, le regard qui se fait plus intérieur. Jésus concentre toutes ses forces pour aimer, à la perspective d’un affrontement avec la souffrance et la mort. C’est la perspective d’une expérience de la déception extrême, devant la dureté de coeur des hommes. C’est la perspective de rencontrer l’opposition radicale à l’amour absolu. C’est aussi la perspective de la tentation suprême : celle de douter de l’amour du Père devant la réalité de l’abandon par tous et de la solitude totale.

Or Jésus ne se dérobe pas, car il veut accomplir jusqu’au bout la volonté du Père pour le salut des hommes. Aussi rien ne pourra le détourner de sa route. L’adversité ne le fera pas changer de cap. On perçoit clairement que Jésus se laisse vraiment conduire par l’Esprit. Jésus accomplit en sa personne ce que St Paul recommande aux Galates : « Vivez sous la conduite de l’Esprit de Dieu. Alors vous n’obéirez pas tendances égoïstes de la chair ». Jésus prend donc avec courage la route de Jérusalem. C’est sur ce chemin là et pas un autre, qu’il vous invite à le suivre. C’est le chemin du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis (cf. Jn 10, 11).

Vous aurez noté que la suite de Jésus présente un caractère paradoxal. Car Jésus « envoie ses messagers devant lui ». Oui, vous aurez à suivre Jésus en marchant devant lui, « pour préparer sa venue ». voilà une situation bien dangereuse pour vous ! En ce sens que vous aurez à vous souvenir constamment qu’il y a derrière vous quelqu’un qui est plus grand que vous et dont vous n’êtes « même pas digne de défaire la courroie de sa sandale. » (Jn 1, 27). Votre objectif devra toujours être celui de Jean-Baptiste : « Lui, il faut qu’il grandisse, et moi que je diminue » (Jn 3, 30). Vous aurez à être vigilants et ne pas laisser les gens s’attacher à votre personne. Votre mission consistera avant tout à désigner le Christ, comme le fait Jean-Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 36) et viser à ce que les chercheurs de Dieu s’attachent à lui et à lui seul.

Le Seigneur vous demandera de marcher devant lui pour annoncer la Bonne Nouvelle. Il vous fera entrer dans des « villages de Samaritains, pour préparer sa venue ». C’est-à-dire qu’il vous enverra auprès de personnes qui ne sont pas toujours disposées à recevoir le Christ… parce que celui-ci se dirige vers Jérusalem, c’est-à-dire vers sa mort et sa résurrection. Vous rencontrerez indifférence et hostilité. Vous serez choqués et profondément peinés en constatant qu’on refuse souvent de recevoir le mystère de la croix et de la résurrection. Ce qui vous tient le plus à coeur, ce qui vous a vous-même mis en route, ce qui vous fait vivre, beaucoup je jugeront irrecevable : car, à la suite de St Paul, vous aurez à proclamer « un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les peuples païens » (I Co 1, 23).

Vous pouvez interroger vos frères aînés. Ceux-ci vous diront combien c’est éprouvant, lorsque l’on rencontre des personnes qui sollicitent simplement des rites religieux, alors que vous leur proposez la rencontre du Christ vivant. Combien c’est dur, lorsqu’après tous les efforts que vous aurez déployés vous verrez des collégiens abandonner la pratique sacramentelle… Combien c’est frustrant, lorsque certains prétendront limiter votre apostolat à une action sociale ou humanitaire.

Vous pourrez alors être tentés par le découragement. Ou parfois devant ce refus du Christ, vous pourrez être comme Jacques et Jean, surnommés « les fils du tonnerre » et dire à Jésus au fond de votre coeur : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ? ». C’est-à-dire que vous serez tentés de condamner et d’exclure. A ce moment-là, Jésus, le Bon Pasteur, vous interpellera vivement et vous rappellera que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn 3, 17). Et il vous invitera à exercer la patience avec lui. Il vous rappellera que le serviteur de Dieu « n’éteint pas la mèche qui faiblit » (Mt 12, 10).

Patrick, Martin et Vincent, puisque vous prétendez suivre le Christ et que vous vous disposez à son service ainsi qu’à celui de vos frères, il convient que vous soyez bien au fait des conditions de vie à la suite du Christ. Observez donc Jésus dans les rencontres que, chemin faisant, il vit avec trois hommes, comme vous. A travers ces trois rencontres, Jésus vous initie aux exigences de la vie de disciple du Christ. Celles-ci concernent au plus haut point celui qui est appelé à être prêtre.

Le premier homme rencontré s’offre de lui-même à suivre Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras ». Jésus lui répond : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Suivre Jésus, c’est se conformer à sa manière de vivre. Jésus ne possède pas d’autre demeure que le coeur du Père. Sur terre, il est marcheur, pèlerin ; il ne se fixe pas et ne possède rien en propre. Avec Jésus, le chrétien doit choisir la pauvreté, renoncer à toute possession, jusqu’à renoncer à disposer de sa propre vie : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra,mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16, 24-25). Vous ne trouverez votre sécurité et votre richesse qu’en Dieu et Dieu seul : « Tu es mon Dieu, Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort (…) Je n’ai pas d’autre bonheur que toi ! », déclarait tout à l’heure le psalmiste (psaume 15).

Patrick, Martin et Vincent, méfiez-vous ! D’une part, vous serez tentés de vous organiser votre univers matériel et affectif ; et de vous complaire dans un confort petit-bourgeois. D’autre part, vous serez tentés de vous installer dans votre ministère et de vous approprier votre mission.Or le prêtre doit être un apôtre zélé, toujours prêt à quitter ce qu’il fait, pour répondre à une nouvelle mission. Vous manifesterez cette disponibilité dans quelques instants, en promettant obéissance à votre évêque et à ses successeurs. J’espère que les chrétiens qui vous entoureront sauront vous aider en ne vous sollicitant pas de manière indue et en vous soutenant dans l’exercice de l’obéissance concrète.

Dans les deux autres rencontres dont nous sommes témoins, cette fois-ci, c’est Jésus qui a l’initiative d’appeler. Mais les appelés entendent poser des conditions, que Jésus n’accepte pas. Ils sont disposés à suivre Jésus, mais pas immédiatement. Ils subordonnent la suite du Christ à quelque autre activité qu’ils jugent prioritaire. Or le temps presse : Jésus est en route vers sa Pâque. Il ne souffre aucun délai. Sa réponse est ferme, au risque de paraître dure : « Laisse les morts enterrer les morts ! ». « Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu ».

Avec le Christ, il n’y a certes pas de compromis possible. La décision exigée doit être immédiate et indivisible. Même pour des motifs pieux (enterrer son père) ou affectifs (faire des adieux aux gens de sa maison). « Qui se sait appelé n’a plus le droit d’argumenter avec Dieu de l’appel. Il faut qu’il s’en tienne à son oui, simplement comme un enfant » (2). Cette exigence peut paraître excessive. Mais elle ne l’est pas quand on considère bien qui est celui qui la pose : « C’est seulement parce que le Christ donne tout, un tout divin, qu’il exige tout, qu’il demande au croyant le tout humain » (3), écrit le théologien Hans Urs von Balthasar.

Etre prêtre de Jésus-Christ suppose un engagement sans réserve de toute votre personne. Vous l’avez déjà manifesté en vous engageant librement au célibat pour Dieu. L’apôtre Paul vous l’a rappelé dans la seconde lecture de ce jour : « Vous avez été appelés à la liberté ». Cette liberté, c’est celle qui caractérise les relations entre les personnes divines. Celle-ci ne connaît qu’une loi : « Mettez-vous par amour au service les uns des autres ».

Dieu va donc répandre en vous son Esprit une nouvelle fois. « Chacun reçoit la grâce de l’Esprit pour le bien du Corps entier ». En vous laissant conduire par l’Esprit Saint, vous participerez au ministère du Christ qui « de jour en jour, construit ici bas l’Eglise pour qu’elle soit Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple du Saint-Esprit » (4). Configurés au Christ Prêtre, rendus « capables d’agir au nom du Christ Tête en personne », vous participerez « à l’autorité par laquelle le Christ lui-même construit, sanctifie et gouverne son Corps » (5). Ainsi, vous pourrez aider ceux qui vous seront confiés à grandir en sainteté, à progresser dans la communion fraternelle, et à s’investir pour proclamer la Bonne Nouvelle.

+ Pascal ROLAND

Retrouvez les images de ces ordinations.

(1) « Le Seigneur me vient en aide… Dès lors, j’ai durci ma face comme un silex…
J’ai su que je n’éprouverai pas de honte. » (voir aussi Ezéchiel 3, 8)
(2) Adrienne von Speyr  » Ils suivirent son appel « , Ed. Culture et Vérité, 1990, page 29
(3) Hans Urs von Balthasar préface à  » Ils suivirent son appel « , page 6
(4) Concile Vatican II,  » Presbyterorum ordinis « , n° 1
(5) Concile Vatican II,  » Presbyterorum ordinis « , n° 2