« Sans la croix, nous ne sommes pas des disciples du Seigneur »

Homélie de Mgr Pascal Roland pour l’Office de la Passion, le Vendredi saint 29 mars 2013.

Sans la croix, nous ne sommes pas des disciples du Seigneur

Si vous avez suivi de près l’élection du nouveau pape, vous avez du percevoir que celui-ci nous a immédiatement conduits à l’essentiel, en nous centrant sur la personne de Jésus Christ et nous focalisant plus précisément sur le mystère de sa croix. Le lendemain de son élection, lors de la messe d’action de grâce avec les cardinaux, le nouveau pape a tenu les propos suivants : « Nous pouvons édifier de nombreuses choses, mais si nous ne confessons pas Jésus Christ, cela ne va pas. Nous deviendrons une ONG humanitaire, mais non l’Église, Épouse du Seigneur ».Et il a ajouté : « Quand nous marchons sans la Croix, quand nous édifions sans la Croix et quand nous confessons un Christ sans Croix, nous ne sommes pas disciples du Seigneur : nous sommes mondains, nous sommes des Évêques, des Prêtres, des Cardinaux, des Papes, mais pas des disciples du Seigneur ».

Le programme qu’il nous a fixé est on ne peut plus clair : « Je voudrais que tous, après ces jours de grâce, nous ayons le courage, vraiment le courage, de marcher en présence du Seigneur, avec la Croix du Seigneur ; d’édifier l’Église sur le sang du Seigneur, qui est versé sur la Croix ; et de confesser l’unique gloire : le Christ crucifié. Et ainsi l’Église ira de l’avant ». C’est pourquoi, afin que nous allions de l’avant, comme le pape le demande, je vous invite à méditer ce soir sur cette croix du Christ. D’autant plus que la célébration de ce jour centre notre regard sur la croix. Elle est notamment marquée par un rite inhabituel, la vénération de la croix. Rite assez long qui focalise toute notre attention, au point qu’il prend même la place de la célébration de l’Eucharistie !

Avez-vous remarqué que la croix englobe l’existence chrétienne ? C’est le premier rite qui ouvre la vie chrétienne, lors du baptême. C’est aussi le dernier signe que l’on tracera sur notre corps défunt. Entre deux, ce signe de croix est constamment présent. Normalement, c’est lui qui ouvre et clôt la journée du chrétien, comme il ouvre et clôt toute assemblée de prière. Cette croix est omniprésente : depuis le crucifix porté en pendentif, jusqu’au calvaire qui marque la croisée des chemins, en passant par le crucifix fixé au-dessus du lit ou dans une pièce d’habitation. On peut affirmer que la croix constitue comme le code d’accès et le résumé de notre identité chrétienne. C’est d’ailleurs la croix qui est présentée aux candidats au baptême, lors de leur premier accueil dans la communauté chrétienne, quand ils se présentent à la porte de l’église.

Ecoutez plutôt comment la croix est présentée aux catéchumènes : « Approchez avec ceux qui vous présentent pour recevoir le signe de votre nouvelle condition. Recevez sur votre front la croix du Christ; c’est le Christ lui-même qui vous protège par le signe de son amour et de sa victoire. Appliquez-vous, désormais, à le connaître et à le suivre ». Cette présentation de la croix est ensuite considérablement détaillée : « Que vos oreilles soient marquées de la croix
pour que vous écoutiez la voix du Seigneur. Que vos yeux soient marqués de la croix, pour que vous voyiez la lumière de Dieu. Que votre bouche soit marquée de la croix, pour que vous répondiez à la parole de Dieu. Que votre coeur soit marqué de la croix, pour que le Christ habite en vous par la foi. Que vos épaules soient marquées de la croix, pour que vous portiez joyeusement le joug du Christ. Et le prêtre conclut en signant toute la personne : « Je vous marque du signe de la croix, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, afin que vous ayez la vie pour les siècles des siècles. » (rituel des sacrements de l’initiation chrétienne des adultes)

Pour commencer, notez que les candidats au baptême sont d’emblée invités à considérer cette croix comme « le signe de (leur) nouvelle condition ». La croix est donc d’abord signe d’appartenance et de reconnaissance. De même que les brebis sont marquées, de manière indélébile, du signe de leur propriétaire – ceci afin qu’on distingue à quel troupeau elles appartiennent – ainsi, la croix manifeste qui est notre maître : nous appartenons au Christ. C’est-à-dire que nous reconnaissons en lui notre chef et Seigneur. Le signe de la croix manifeste également à quel groupe nous sommes incorporés : nous sommes membres de l’Eglise, le troupeau dont le Christ est le Pasteur.

Signe de notre nouvelle condition, la croix est aussi, par le fait même, la marque de l’engagement au service du Christ. « Appliquez-vous, désormais, à le connaître et à le suivre ». De même que les recrues de l’armée romaine étaient tatouées sur la main ou l’avant-bras au nom de leur général, comme marque de leur enrôlement dans son armée, ainsi, le chrétien reconnaît-il dans la croix le signe de son engagement au service de Jésus, la marque de son entrée dans le combat spirituel du Christ et de l’Eglise. Des initiales ou un dessin particulier établissaient une relation unique et identifiable entre la brebis et son propriétaire ou bien entre le soldat et son général. Etre marqué du signe de la croix, c’est être identifié au Christ. Mais par dans n’importe quelle situation : le Christ dans sa Pâque. Etre marqué du signe de la croix, c’est entrer dans une relation étroite avec Jésus crucifié, c’est accepter d’être uni à Jésus dans sa mort, pour avoir part à sa résurrection. C’est s’engager à suivre le Christ et à lui être configuré dans sa Passion, afin de participer à sa victoire.

« C’est le Christ lui-même qui vous protège par le signe de son amour et de sa victoire », déclare-t-on ensuite aux catéchumènes. Signe d’appartenance et d’engagement, la croix est également signe de protection : Comme le véhicule tatoué se trouve protégé, parce qu’il n’offre pas une proie facile pour les voleurs, de même, le chrétien peut compter sur la protection du Christ. Il n’a rien à craindre, tant qu’il demeure à l’ombre de la croix de Jésus. Désormais le mal et la mort n’ont plus de prise sur lui. Lorsque nous traçons le signe de la croix sur nous-mêmes, « nous nous revêtons de Jésus, nous nous couvrons de son amour » (Jean Noël Bezançon, Dieu n’est pas solitaire, p. 12).

Nous assistons donc ici à un renversement des plus étonnants ! Car n’oublions pas qu’à l’origine la croix est un instrument de supplice, auquel on attachait les condamnés à mort. La crucifixion était un supplice réservé aux esclaves par la justice romaine. C’était non seulement une mise à mort cruelle, mais mourir sur une croix constituait le déshonneur suprême. Or cette croix, dont St Paul déclare qu’elle est « scandale pour les juifs et folie pour les païens » (1 Cor. 1, 23), nous, chrétiens, en sommes fiers, parce qu’elle est le sommet de la révélation de l’amour divin. Elle n’est plus synonyme d’opprobre ni d’humiliation ; elle n’évoque plus pour nous d’abord la souffrance, mais nous la percevons en premier lieu comme le signe de l’amour infini. La croix est devenue pour les disciples du Christ le signe de l’amour victorieux.

Elle est le lieu privilégié de la révélation du Dieu Amour, le Dieu Trinité. La preuve en est que chaque fois que nous nous signons de la croix, nous accompagnons toujours le geste de signation de ces paroles : « Au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit ». Dans la croix, nous est en effet révélé l’amour incommensurable du Père : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. » (Jn 3,16). Dans la croix, nous découvrons aussi l’obéissance rédemptrice du Christ : « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » (Jn 13, 1). Dans la croix, nous accueillons enfin le jaillissement de l’Esprit qui vivifie : « L’amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 5). Dans le signe de croix, nous confessons donc, comme l’écrit St Jean que « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8) et que « Dieu est, par nature, vie donnée, partage, relation, communication, désir de communion » (Jean Noël Bezançon, Dieu n’est pas solitaire, p. 13).

La croix du Christ, dit-on encore aux catéchumènes, est « le signe de son amour et de sa victoire ». « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé », dit l’Evangile (Jn 19, 37, reprenant Zacharie 12, 10). Lorsque nous levons les yeux et tournons notre regard vers la croix, nous pouvons y contempler à la fois notre péché et notre Salut. En voyant Jésus crucifié, nous pouvons prendre conscience de l’horreur de nos péchés. C’est notre péché qui est cloué sur le bois de la croix : « Celui qui n’avait pas connu le péché, il l’a, pour nous, identifié au péché, afin que, par lui, nous devenions justice de Dieu. » (2 Co 5, 21). Le prophète Zacharie annonçait : « Celui qu’ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique. Ils le pleureront comme on pleure un premier-né. » (Zacharie 12,10). Et St Luc rapporte qu’à la mort de Jésus : « Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifiait Dieu en disant : « Sûrement, cet homme était un juste ». Et toutes les foules qui étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. » (Luc 23, 47-48). La croix expose nos péchés, elle les manifeste au grand jour, comme on fixe à un poteau un oiseau mort afin d’en faire un épouvantail : notre péché est exposé afin que nous le voyions en face et en percevions toute l’horreur, et que, le pleurant amèrement, nous prenions radicalement nos distances avec lui.

Simultanément, la croix nous révèle et nous offre le Salut. Le lieu même du refus de Dieu, le lieu même de la mort, devient pour nous le lieu du salut et de la vie. Jésus prend sur lui le poids de nos péchés et assume librement le salaire de la mort, pour que nous, nous vivions. Du côté ouvert du Christ crucifié jaillissent l’eau et le sang. Le bois de la croix, le bois de la mort, devient l’arbre de la vie : c’est de lui que jaillit la vie pour l’humanité blessée par le péché. Cette croix s’offre donc à nous comme lieu de la réconciliation et de la communion.
Les deux bras de la croix réalisent la communion entre ciel et terre (barre verticale) et la communion entre les hommes (barre horizontale).

La croix est donc bien la clef et le résumé de notre foi. En elle tout est dit. Elle exprime tout à la fois la source et l’orientation de notre existence. Nés de l’Amour, nous sommes faits pour l’Amour. Nous venons de l’Amour Trinitaire et nous sommes consacrés à cet Amour Trinitaire. Le sens de notre vie, c’est l’engagement dans le dynamisme divin de don et de partage, tel que nous pouvons le voir à l’oeuvre dans la vie, la mort et la Résurrection de Jésus.
Notre vocation, c’est l’amour, tel que Jésus le révèle dans sa vie et sa mort offertes.

Aussi, chaque fois, que nous traçons sur notre corps le signe de la croix, il convient que cela signifie véritablement notre adhésion dans la foi au Christ Sauveur. Que cela manifeste notre désir sincère de nous laisser conduire par lui et notre disponibilité à entrer plus profondément avec lui dans le mystère pascal. Le mystère de la vie, le mystère de l’amour vrai, le mystère de Dieu. Tout à l’heure, nous avancerons donc en procession pour vénérer la croix. C’est-à-dire que dans cette croix, nous reconnaîtrons la gloire de Dieu, nous contemplerons la suprême révélation de l’amour de Dieu. Devant un si grand mystère, nous nous conduirons avec respect et dignité et avec une reconnaissance débordante pour un tel amour gratuit ! Puisse cette célébration renouveler notre approche de l’Eucharistie, nous faire mieux percevoir que dans l’Eucharistie, nous est donné rien moins que le mystère de la croix !

+ Pascal ROLAND