« Nous recentrer sur la personne du Christ »

Homélie de Mgr Roland pour la Messe chrismale, le 26 mars 2013 à la co-cathédrale Notre-Dame de Bourg.

La messe de ce jour, la messe chrismale, revêt une importance et une signification très particulières. En dehors des messes d’ordination, en effet, c’est pratiquement la seule fois de l’année où le diocèse est rassemblé avec toutes ses composantes, telle une grande famille au complet. Tous les prêtres et les diacres permanents qui sont en mesure de se déplacer sont présents. Les séminaristes quittent momentanément leur lieu d’études pour nous rejoindre. Les communautés religieuses se mobilisent autant qu’elles le peuvent. Des vierges consacrées, des veuves consacrées, des membres d’instituts séculiers sont également présents.

Des laïcs viennent de toutes les paroisses des pays de l’Ain. Sont présents hommes et femmes ; enfants, jeunes et adultes. Je souligne particulièrement la présence de catéchumènes, qui se préparent à recevoir prochainement les sacrements de l’initiation chrétienne : baptême, confirmation et eucharistie.

Nous sommes rassemblés dans cette église co-cathédrale, mais nous n’oublions pas ceux et celles qui nous sont unis par la pensée et la prière, particulièrement les membres de communautés monastiques : les carmélites et les chartreux ; mais également les personnes malades, les personnes retenues à la chambre par le grand âge ou par un handicap lourd. Je pense également aux membres de la communauté du Chemin Neuf qui sont retenus à l’abbaye des Dombes par l’accompagnement d’une retraite.

Si la célébration de ce jour revêt un caractère particulier, c’est tout simplement parce qu’au travers de notre assemblée, nous percevons clairement que l’unité de base de l’Eglise, ce n’est pas la paroisse ni tel ou tel groupe particulier, mais c’est le diocèse : un peuple diversifié, rassemblé autour de l’évêque, successeur d’apôtre ; un peuple rassemblé pour célébrer l’Eucharistie, avec le concours de toutes les catégories de ministres ordonnés : évêque, prêtres et diacres.

Traditionnellement, la messe chrismale est liée à la célébration du jeudi saint. Nous l’anticipons au mardi saint pour des raisons pratiques, afin de favoriser une large participation de tous, notamment celle des prêtres. Mais n’oublions pas ce lien vital avec le jeudi saint, c’est-à-dire le jour où le Christ a lavé les pieds de ses apôtres et institué l’Eucharistie, avant d’entrer dans le mystère de sa Passion. Ce jour, l’évêque bénit et consacre les huiles qui serviront toute l’année, à partir de la nuit de Pâques. Celles-ci seront utilisées par l’évêque, les prêtres et les diacres dans tous les lieux de culte du diocèse, pour conférer les sacrements de baptême, confirmation, ordination, onction des malades. C’est dire si cette célébration nous inscrit à la source du dispositif sacramentel. Cette source n’est autre que le Christ lui-même, dans le mystère de sa mort offerte par amour et de sa résurrection.

Nous célébrons aujourd’hui la messe chrismale. Le terme « chrismale » nous renvoie au mot « Christ ». Étymologiquement, le terme de « Christ », désigne celui qui a reçu l’onction, celui qui a été consacré par l’onction, celui qui a été imprégné de l’Esprit Saint. Nous signifions par là que Jésus, vrai homme, est celui dont l’humanité est toute pénétrée de la divinité. Comme le dit l’apôtre saint Paul, il est celui « en qui habite corporellement la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Cette vie divine, cette sainteté, Jésus la communique aux hommes. Il la répand afin qu’elle imprègne et transfigure le monde. Pour ce faire, il appelle et consacre des hommes qui agissent en son nom. Les ministres ordonnés, évêque, prêtres, diacres sont consacrés pour transmettre la vie divine dans l’annonce de la Parole de Dieu et la célébration des sacrements.

C’est pourquoi lors de la messe chrismale, le ministère ordonné est particulièrement mis en valeur. Il l’est par le renouvellement des promesses faites par les prêtres le jour de leur ordination. Je souhaite donc m’attarder quelques instants sur la vie et le ministère des prêtres. Je commencerai par souligner que les prêtres ne sont pas des artisans indépendants, mais les membres d’un corps que l’on nomme « presbyterium ». Le ministère ordonné ne s’exerce pas de façon solitaire. Aucun prêtre n’est censé travailler à son propre compte. Même s’il a des aptitudes particulières ou des préférences légitimes, il ne doit jamais perdre de vue que, par l’ordination, il est agrégé à un corps, il fait partie d’un presbyterium. D’ailleurs, dans le décret Presbyterorum ordinis, sur le ministère et la vie des prêtres, le concile Vatican II parle des prêtres au pluriel. Et, dans son exhortation apostolique sur la formation des prêtres, le pape Jean Paul II écrivait : « Le ministère ordonné est radicalement de nature communautaire et ne peut être rempli que comme oeuvre collective » (Pastores dabo vobis, n° 17). Vu la diminution du nombre de prêtres, l’esprit de corps doit être plus fort que jamais. Il est capital de vivre davantage la réalité du presbyterium, uni autour de l’évêque. Les gens veulent voir une communauté de prêtres qui s’estiment, qui s’entraident, qui marchent ensemble sur un chemin commun, qui sont solidaires, qui partagent fraternellement. Des prêtres isolés et francs tireurs seraient un contre témoignage !

Je voudrais maintenant préciser avec vous le rôle des prêtres. Les missions qui reviennent aux prêtres se rangent traditionnellement sous trois catégories indissociables : enseigner, sanctifier et gouverner. En général, pour les prêtres comme pour le Christ lui-même, la troisième catégorie est utilisée comme englobant les deux autres. Le prêtre assure une mission de gouvernement ou, pour exprimer les choses autrement, il est celui qui préside à la construction de la communauté. Il anime la communauté dont il a reçu la charge : il appelle, il envoie, il organise, il met en communion, il évalue, il vérifie, il nourrit… Ou pour exprimer cette réalité avec une image biblique, les prêtres sont « pasteurs ». Cette image, comme vous le savez, fait référence au Christ. Que nous disent les Ecritures au sujet du Christ Bon Pasteur ? Tout d’abord, le Bon Pasteur connaît ses brebis et réciproquement ses brebis le connaissent. Ensuite, il n’est pas comme le mercenaire, mais il donne sa vie pour ses brebis et il a le souci des brebis qui ne sont pas encore réunies aux autres (voir Jean 10). Il fortifie la bête chétive, soigne celle qui est malade, ramène celle qui s’est égarée, cherche celle qui était perdue, veille sur celle qui est bien portante, et il mène le troupeau vers de bons pâturages (voir Ezéchiel 34). En présence du Bon Berger, les brebis ne manquent de rien, puisqu’il les conduit sur des prés d’herbe fraîche. Elles ne craignent aucun mal, car sa houlette rassure celles qui passent près d’un ravin (voir le psaume 22). C’est de cette manière que les prêtres doivent servir les communautés chrétiennes qui leur sont confiées.

Je voudrais réfléchir aussi avec vous au petit nombre de vocations. Le manque de vocations est un problème grave qui se pose à notre monde occidental. C’est une souffrance pour les prêtres âgés qui vieillissent et meurent sans voir la relève en nombre suffisant. C’est une souffrance pour les jeunes prêtres qui portent une charge trop lourde pour leur petit nombre. C’est une souffrance pour tous les prêtres qui ont engagé leur existence entière, corps et âme, avec enthousiasme, au service de l’annonce du Royaume, et qui constatent avec tristesse que l’Evangile ne rencontre pas un grand écho dans le soeur de l’homme occidental. C’est une souffrance pour tous les prêtres qui ont été saisis par le Christ, en qui ils ont reconnu « le chemin, la vérité et la vie ». C’est une souffrance pour ceux dont le témoignage ne semble pas intéresser l’homme moderne qui prétend se construire seul.

Mais cette souffrance a un aspect positif dans la mesure où elle nous transforme et nous unit davantage au Christ. Nous sommes transformés en ce sens où le Christ nous fait grandir dans l’amour gratuit. Nous pouvons découvrir ce que le Seigneur nous enseigne au travers de cette épreuve et ensuite le faire voir aux autres. Dans cette épreuve, nous sommes appelés à persévérer avec patience. Nous devons nous attacher à connaître davantage le Christ dans une relation personnelle et profonde. Nous devons également travailler à rendre compte de notre foi par le travail de la raison. C’est ainsi que nous servirons l’avenir de notre société. Car il est certain que notre monde est en quête de sens et en attente spirituelle. A nous d’être persévérants, optimistes, inventifs et audacieux pour aller au-devant des gens, au lieu de nous laisser vaincre par la peur et de nous replier sur nous-mêmes ! Car nous pouvons constater que des personnes de plus en plus nombreuses, sont attirées par la foi chrétienne, conscientes de sa profonde pertinence et convaincues que le message évangélique conserve une valeur fondatrice pour les hommes de notre temps.

Aujourd’hui, vu l’immensité de la tâche, et nos faibles moyens humains, nous avons davantage conscience de ne pas être à la hauteur de la situation. Et cela doit conduire à une attitude spirituelle positive. La situation de précarité que nous traversons actuellement présente un côté bénéfique, car elle nous oblige à l’humilité, puisque nous reconnaissons que nous ne pouvons pas maîtriser grand-chose ! Nous prenons alors davantage conscience que le Seigneur seul est le Maître de la moisson. Nous sommes conduits à demeurer humbles dans une aventure qui nous dépasse largement. Nous sommes conduits à rendre grâces de ce que fait le Seigneur, car si notre Eglise n’était qu’une entreprise humaine, il y a bien longtemps que celle-ci aurait disparu !

Je vous exhorte tous à poursuivre et développer la collaboration à tous niveaux. Mais prenons bien conscience que si nous avons à être davantage unis, ce n’est pas d’abord pour des raisons de plus grande efficacité, ni par calcul stratégique, du fait du manque de prêtres, mais pour des raisons théologiques, parce que nous sommes frères et soeurs, membres du même corps du Christ (voir Ephésiens 4, 1-13 et I Corinthiens 12). Il ne s’agit certes pas d’uniformiser toutes les pratiques, mais de travailler de manière cohérente et d’offrir le témoignage de la communion fraternelle. Nous devons nous fixer un certain nombre de repères communs. Je compte donc sur vous pour coopérer davantage pour ce qui regarde par exemple la préparation au baptême, la préparation au mariage, la proposition de formations, les activités en direction des enfants et des jeunes, particulièrement après la confirmation.

Je compte sur vous tous pour prendre l’Evangile au sérieux et vous interroger sur la manière dont vous pouvez vous impliquer davantage. Il n’y a pas de secret : dans l’Eglise comme dans les entreprises, si l’on veut avoir de l’avenir, il faut viser la qualité. Et cette qualité, nous la trouverons à condition d’être exigeants avec nous-mêmes. L’essentiel n’est pas d’abord de faire nombre, mais de vivre authentiquement notre foi, afin d’être « sel de la terre » (Mt 5, 13) et « levain dans la pâte » (Mt 13, 33). Cela implique non pas de nous replier frileusement sur nous-mêmes, mais de nous recentrer sur la personne du Christ. Cela implique également une fraternité plus effective et plus ouverte. Aussi, frères et soeurs, dans cette messe chrismale, tournons-nous ensemble vers le Christ, afin que lui-même nous imprègne de sa sainteté et fasse de nous tous un peuple sacerdotal qui sera un signe d’espérance pour tous ceux et celles que nous côtoyons !

+ Pascal ROLAND