« La liturgie est l’action de Dieu dans notre présent »

Homélie de Mgr Pascal Roland pour la célébration de la Cène, le jeudi 28 mars 2013 à Notre-Dame de Bourg.

Les historiens de la liturgie observent deux choses importantes qui nous éclairent grandement sur le sens de la célébration de ce soir. Premièrement, ils nous rapportent que, jusque passé les années 350, pour célébrer le mystère de Pâques, les chrétiens n’organisaient qu’une seule et unique liturgie, qui se déroulait durant la nuit de Pâques. Ce n’est qu’à la seconde moitié du IV° siècle que l’Eglise instaura l’usage d’une fête spécifique de la Cène du Seigneur, au soir du Jeudi Saint, comme nous le pratiquons aujourd’hui. Cette pratique primitive est indicatrice de quelque chose d’essentiel. Elle manifeste en effet l’indivisible unité du mystère pascal et souligne l’unité profonde des événements de la semaine sainte, que nous aimons maintenant déployer dans le temps :
– célébration de la Cène, le Jeudi Saint,
– célébration de la Passion et de la Croix, le Vendredi Saint,
– célébration de la Résurrection, durant la nuit de Pâques.
Ne perdons donc jamais de vue qu’il s’agit d’une seule et unique réalité, même si, pour des raisons pédagogiques, il nous paraît aujourd’hui opportun de les distinguer.

Deuxièmement les historiens nous apprennent qu’à Jérusalem, au début du V° siècle, l’évêque célébrait la messe en mémoire de la Cène, non pas, comme nous pourrions spontanément l’imaginer, dans le site du Cénacle, (c’est-à-dire le lieu du dernier repas de Jésus), mais il le faisait à l’emplacement même la crucifixion, sur le rocher du Golgotha ! Et détail non moins important : ceci n’advenait qu’une fois par an, le Jeudi Saint. Il est évident que cette manière de faire entendait souligner l’identité du sacrifice de l’autel avec celui de la croix. N’oublions donc jamais que l’Eucharistie, c’est la célébration du mystère de la Croix.

De nos jours, la messe du Jeudi Saint au soir ouvre ce que l’on nomme le triduum pascal, c’est-à-dire les trois jours saints, qui constituent le sommet de l’année liturgique et le coeur du mystère de la foi chrétienne. La messe de ce soir commémore la dernière Cène, le repas que Jésus prit avec ses apôtres, au seuil de la nuit où il devait être livré et entrer dans sa Passion. Ce repas sacré constitue en quelque sorte le premier acte de la Passion. Précisément, dans ce repas qui scelle la Nouvelle Alliance, et que le Seigneur nous invite à réitérer régulièrement chaque dimanche, le sacrifice de la croix est annoncé et sacramentellement déjà accompli. En instituant le mystère de son corps livré et de son sang versé, le Seigneur Jésus inaugure la Pâque nouvelle, dans laquelle nous sommes définitivement sauvés. Aujourd’hui, comme hier, nous saisissons l’unité profonde établie entre la croix du Vendredi Saint et ce repas du Jeudi soir. Nous comprenons aisément pourquoi, primitivement, la messe était célébrée sur le lieu de la crucifixion !

Les pratiques liturgiques primitives nous permettent de mieux comprendre le sens profond de la liturgie. Celle-ci n’est pas l’évocation nostalgique d’un passé qu’il faudrait sauver de l’oubli. Elle n’est pas davantage la reproduction mimétique d’une action d’autrefois. Mais la liturgie est l’action de Dieu dans notre présent. La liturgie chrétienne n’a rien à voir avec un mythe, c’est-à-dire un récit imaginaire servant à penser le monde et à réaliser une intégration sociale. La liturgie est une action authentique de Dieu. D’une part en raison de son enracinement historique précis et vérifiable. D’autre part, parce que Jésus est ressuscité, il est vivant.
La célébration de la Cène, ce soir est d’une importance capitale. D’une part, elle met en relief que, si Jésus entre dans la Passion et est conduit à la mort, c’est d’abord parce qu’il l’a décidé lui-même en toute lucidité et en pleine liberté. La mort de Jésus est une offrande volontaire, et c’est précisément ce qui lui confère une valeur rédemptrice. Le sang versé du Christ nous rachète et nous sauve, parce qu’il est versé librement et par amour. D’autre part, la commémoration de la Cène nous manifeste que la célébration eucharistique rend présent le mystère de la croix. C’est d’ailleurs ce que nous avons clairement entendu il y a quelques instants de la bouche de l’apôtre Paul : « Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. » C’est également ce que nous confessons immédiatement après la consécration, lorsque nous professons le mystère de la foi en chantant : « Nous proclamons ta mort…» ou bien « Nous rappelons ta mort… »

Je souhaite développer maintenant la thématique de l’agneau, afin de comprendre avec vous la profondeur de la référence à la pâque juive. Vous n’ignorez pas que dans plusieurs livres du Nouveau Testament, dans l’évangile selon St Jean, dans les Actes des Apôtres, dans la 1° lettre de St Pierre, et surtout le livre de l’Apocalypse, le Christ est identifié à un agneau. Cette identification du Christ à un agneau réunit deux traditions distinctes, provenant toutes deux de l’Ancien Testament. L’une est le thème de l’agneau immolé et consommé à la fête de la pâque juive. L’autre est le thème du Serviteur de Dieu, persécuté par ses ennemis, et comparé à un agneau que l’on mène à l’abattoir.

Les évangiles nous rapportent que la dernière Cène s’inscrit dans le cadre traditionnel du repas de la pâque juive. Chaque année, le peuple juif organise toujours un repas pascal, selon les règles rituelles énoncées à l’instant dans le livre de l’Exode. Cette célébration du repas pascal fait référence à un événement historique, la libération du peuple élu, délivré de l’esclavage en Egypte. C’est un événement inscrit dans le passé, mais toujours actuel d’une certaine manière. Car cette pratique manifeste que le Seigneur ne cesse pas d’agir, au long des siècles. Il est et sera toujours le Dieu qui libère son peuple. Comme cela nous a été indiqué tout à l’heure dans le livre de l’Exode, le repas pascal est un repas consommé de nuit, pris debout, en tenue de voyage, le bâton à la main. On mange des pains sans levain, la galette des nomades et on accompagne la viande d’herbes amères. Ce pain et ces herbes évoquent le temps du désert, le temps d’un cheminement où la vie est austère. Les hébreux immolent un agneau. Ils utilisent le sang de cet agneau pour marquer les linteaux de leurs portes. Ce signe est un signe protecteur. Tandis que les premiers ?nés des Egyptiens seront exterminés durant la nuit, les hébreux seront épargnés grâce à cette marque de sang.

La tradition chrétienne a vu dans cet agneau pascal une annonce du Christ. D’après l’évangile selon St Jean (Jean 18, 28 ; 19, 14-31), Jésus a été mis à mort le jour de la Pâque juive, dans l’après-midi, donc à l’heure même où, selon les prescriptions du rituel, on immolait les agneaux au temple de Jérusalem. Jésus apparaît donc comme le véritable agneau pascal. Jésus est l’agneau mâle sans défaut : il est sans péché. Il rachète les hommes au prix de son sang. Il nous délivre, non plus de l’esclavage et de la tyrannie des Egyptiens, mais du péché, des idoles, du paganisme, qui nous tenaient captifs. Il nous délivre des griffes de Satan, dont Pharaon était la figure. Par ailleurs, St Jean observe qu’après sa mort, on ne rompit pas les jambes de Jésus, comme aux autres crucifiés (Jean 19, 33). Et il voit dans ce fait, apparemment anodin, la réalisation d’une prescription rituelle, qui indiquait qu’on ne devait pas briser les os de l’agneau (cf. Exode 12, 46).

Dans le livre du Prophète Isaïe, il est aussi question d’un mystérieux Serviteur de Dieu, qui meurt pour expier les péchés de son peuple. « Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleur, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne. Et nous l’avons méprisé, compté pour rien. Pourtant c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé (…) C’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé, c’est par nos péchés qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui, et c’est par ses souffrances que nous sommes guéris (…) Il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs ». Le prophète compare ce Serviteur de Dieu à un agneau (Isaïe 53, 7) : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche ».

Ce passage est précisément celui qui sera proclamé en 1° lecture demain, pendant l’office de la Passion, au soir du Vendredi Saint. Cette prophétie d’Isaïe annonce le Christ. Les évangélistes y pensent spontanément, lorsqu’ils voient Jésus qui se tait devant les membres du Grand Conseil : « Alors, le grand prêtre se leva et lui dit : ?Tu ne réponds rien à tous ces témoignages portés contre toi ?’ Mais Jésus gardait le silence. » (Mt 26, 62-63). Et encore lorsqu’ils voient que Jésus ne répond rien à Pilate : « Les Juifs lui répondirent : « Nous avons une Loi, et suivant la Loi, il doit mourir, parce qu’il s’est prétendu Fils de Dieu. Quand Pilate entendit ces paroles, il redoubla de crainte. Il rentra dans son palais et dit à Jésus : ?D’où es-tu ?’. Jésus ne lui fit aucune réponse.» (Jn 19, 9).

Et n’oublions pas enfin que Jean-Baptiste désigne Jésus comme étant l’Agneau de Dieu : « Comme Jean-Baptiste voyait Jésus venir vers lui, il dit : ?Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : Derrière-moi vient un homme qui a sa place devant moi, car, avant moi, il était’ » (Jn 2, 29-30).

Tout à l’heure, au moment de la communion, comme chaque fois que l’on prend part à la célébration de l’Eucharistie, je vous présenterai l’hostie et vous inviterai en ces termes : «Heureux les invités au repas du Seigneur (au festin des noces de l’Agneau). Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Prenez conscience que communier n’est pas un acte banal ! Sachez alors reconnaître le Christ comme l’Agneau de Dieu, c’est-à-dire comme l’innocent qui porte nos péchés et également celui qui nous libère par son sang versé. En un mot, communier c’est accueillir notre salut offert par la Croix du Christ !

+ Pascal ROLAND