La grâce d’un nouveau pape

Au début d’une recollection à Bourg-en-Bresse, le Mardi saint, Mgr Roland s’est adressé aux prêtres du diocèse pour leur présenter une relecture des premiers jours du pontificat du pape François.

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Il y a quelques jours, nous avons reçu de Dieu un nouveau pape, auquel j’ai tout de suite adressé un petit mot, au nom de l’ensemble du clergé et de tout notre diocèse, afin de lui exprimer notre communion fraternelle et de l’assurer de notre soutien fidèle dans la prière, confiant son ministère à l’intercession des grands saints qui marquent l’histoire de notre diocèse, particulièrement l’évêque saint François de Sales et saint Jean-Marie Vianney, le célèbre curé d’Ars. Espérant que vous seriez profondément d’accord avec moi, je lui ai affirmé que nous serions particulièrement attentifs à répondre aux appels à la conversion qu’il nous a adressés, et qu’il nous adressera encore, pour nous aider à suivre le Christ de plus près et nous introduire ainsi davantage dans le mouvement de nouvelle évangélisation impulsé par ses prédécesseurs. Aussi, aujourd’hui, je vous invite, très concrètement, à méditer à la lumière de ce nous dit le pape François, par ses paroles et par ses actes, et à vous rendre disponibles à la conversion nécessaire pour qu’ensemble nous répondions mieux à la mission que le Seigneur nous a confiée au service de l’évangélisation des Pays de l’Ain.

Simplicité et spontanéité

Mercredi 13 mars, quand José Mario Bergoglio est apparu à la loggia devant la place saint Pierre, noire de monde, j’ai été immédiatement frappé par la modestie et la discrétion de cet homme, qui semblait comme dépossédé de lui-même. On pouvait sentir que celui-ci se trouvait comme projeté malgré lui dans une responsabilité à laquelle il n’aspirait visiblement pas, mais à laquelle il consentait et adhérait paisiblement. Il donnait clairement à voir à tous qu’il n’était pas le propriétaire de la mission qui venait de lui être confiée, mais l’humble gérant et le modeste serviteur d’une réalité qui le dépassait infiniment. Et, quel beau geste, lorsqu’avant de nous bénir, le nouveau pape s’est humblement courbé, s’est recueilli en silence, sollicitant notre prière fraternelle pour que le Seigneur le bénisse et le remplisse des grâces nécessaires à l’exercice de sa mission ! Voilà un homme humble, qui ne joue pas au petit chef, mais qui se reconnait d’abord comme un disciple au milieu de ses frères et qui compte sur leur soutien, comme sur celui de son Maître, pour remplir la lourde tâche qui lui est assignée.

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Lors de sa première intervention, comme dans les suivantes, j’ai été sensible à sa bonhommie, à sa bienveillance, à ses propos simples, spontanés et accessibles à tous, ainsi qu’à la place accordée au silence et à la prière, qui nous situaient ensemble, en vérité, devant le seul Seigneur. Rappelez-vous comment il a commencé par nous inviter à tourner nos pensées et nos coeurs vers son prédécesseur, Benoît XVI, nous faisant prier pour lui. Ce temps de prière toute simple a donné le ton, à la fois celui de l’intériorité, mais également celui de l’attention à l’autre, avec la reconnaissance du travail accompli par celui qui l’a précédé. Comme beaucoup de gens, particulièrement ceux qui sont loin de l’Eglise, j’ai apprécié la distance que le pape François a immédiatement prise par rapport au faste et aux aspects superficiels qui relèvent plus de la mondanité que de la vie d’un authentique serviteur du Christ. Par exemple, on a relevé le choix de la simplicité dans ses vêtements ; le choix de rentrer en minibus avec ses confrères plutôt qu’en véhicule officiel ; les libertés prises avec le protocole et la sécurité, pour rencontrer les foules ; le choix d’un anneau en argent doré plutôt qu’en or, etc. J’ai fort apprécié le fait que, le lendemain de son élection, il soit allé régler lui-même sa note de frais au réceptionniste de la Maison du Clergé, en déclarant : « Justement parce que je suis le pape, je dois donner l’exemple ».

Témoin de la foi, à l’école de saint François

Nous le savons bien, le rôle du successeur de Pierre est d’être témoin de la foi catholique, de façon singulière et première. Je vous invite à apprécier comment, dans son comportement très concret, le pape manifeste que ce témoignage ne se limite pas à un contenu doctrinal. Mais il est tout autant, et même avant tout, le témoignage donné dans une manière de vivre qui révèle une relation vivante au Christ Seigneur, relation qui donne à envisager l’existence humaine autrement et qui conduit à placer des accents ailleurs que ne le fait le monde. Souvenez-vous de ce qu’écrivait le pape Paul VI dans l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi : « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins » (n° 41).

Nous avons tout de suite compris que ce nouveau pape nous appelait à un dépouillement salutaire, pour être plus proches du Christ pauvre et par conséquence plus proche des pauvres et plus crédible de tous ceux auxquels le Seigneur s’identifie. Le nom que s’est choisi le nouveau pape -François- constitue une indication forte de la coloration particulière que celui-ci entend donner à son pontificat. Le pape a expliqué comment il avait été conduit à choisir de placer son pontificat sous le patronage de saint François d’Assise. Il a confié que lorsqu’il a été élu, son ami et voisin dans la chapelle Sixtine, le Cardinal brésilien Claudio Hummes, ancien archevêque de Sao Paulo et ancien Préfet de la Congrégation pour le clergé, lui avait simplement dit : « N’oublie jamais les pauvres ! ». Ce bref propos l’a profondément marqué et spontanément le nouveau pape a alors pensé au petit pauvre d’Assise, celui qui a « épousé Dame Pauvreté » pour se dépouiller de tout ce qui aurait pu le situer dans une situation de domination sur les autres. Il a tourné ses pensées vers ce saint qui s’est uni au Christ Pauvre pour se donner les moyens de vivre dans une authentique attitude de service. Il s’agit vraiment là d’une inspiration du Saint Esprit, puisque, ce faisant, le pape se plaçait en même temps sous le patronage d’un saint patron des Italiens, qui sont nécessairement touchés qu’un pape venu d’un autre continent fasse référence à quelqu’un de chez eux !

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Et puis, vous n’ignorez pas que St François, en réponse à l’appel du Christ entendu devant le crucifix de San Damiano : « Va et répare mon Eglise », a été un grand réformateur dans une période difficile. Il a été un grand réformateur, non pas en changeant des structures, mais en se changeant lui-même, en s’engageant personnellement dans une suite plus radicale du Christ, et ceci toujours dans un profond et fidèle attachement à l’Eglise, dans une communion étroite avec son évêque et avec le pape. Saint François d’Assise a pris l’Evangile au sérieux. Il ne s’est pas détourné lorsqu’il a entendu le Christ lui dire : « Une seule chose te manque : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel ; puis viens et suis-moi ! » (Marc 10, 21). Puissions-nous tous entendre ces propos de Jésus, comme une demande toujours actuelle et plus urgente que jamais ! Et n’oublions pas le souhait exprimé par le nouveau pape, lors de sa rencontre avec les journalistes : « Combien je désire une Eglise pauvre et pour les pauvres ! »

Dans un monde marqué par des pauvretés nouvelles, de nombreuses situations de précarité, nous sommes appelés à être plus humbles et plus proches des pauvres. Puisque nous sommes rendus fragiles et vulnérables comme Jésus incarné et crucifié, cela doit nous rendre particulièrement sensibles à ceux qui sont eux-mêmes fragilisés : personnes âgées, femmes seules avec des enfants, immigrés, demandeurs d’asile, jeunes au chômage, personnes en souffrance psychique et leur entourage proche… pour ne citer que ceux-là. St François d’Assise est réputé pour avoir vécu dans la joie, la simplicité du coeur et le service de tous. Son nom est attaché à la paix, d’où les rassemblements d’Assise pour la paix, initiés par le pape Jean-Paul II et poursuivis par Benoît XVI. Et n’oublions pas son dialogue avec les musulmans, ce qui le rend particulièrement proche de nos préoccupations actuelles.

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Présider à la charité

Lors de sa brève prise de parole, le nouveau pape s’est d’emblée présenté dans sa responsabilité première, c’est-à-dire comme l’évêque de Rome. De fait, c’est bien cette charge de l’Eglise particulière de Rome qui commande tout le reste. C’est cette responsabilité qui le constitue successeur de Pierre ; successeur de celui que le Christ a constitué chef du groupe des Douze et responsable de l’Eglise universelle. Cette manière de se situer dans le rapport avec son diocèse propre, et le fait qu’il a conservé beaucoup de signes de sa charge épiscopale antérieure, manifestent que le pape François se situe d’abord au sein du collège épiscopal, comme primus inter pares, comme le premier parmi ses frères, évêque de l’Eglise de Rome, celle qui préside dans la charité. Cela indique que dans sa responsabilité propre vis-à-vis de toute l’Eglise, François sera attentif à respecter le principe de la collégialité épiscopale et laisse augurer qu’il aura le souci de servir l’unité des chrétiens, non pas dans une logique de centralisme et d’uniformité, mais dans une spiritualité de la communion, selon la logique mise en valeur par le concile Vatican II. Fait unique dans l’histoire, le patriarche ?cuménique de Constantinople, Bartholoméos 1°, était présent lors de la messe d’inauguration du pontificat. Cette présence laisse espérer la poursuite du rapprochement avec nos frères orthodoxes.

Le pape a évoqué l’aventure qui l’attendait avec les chrétiens de son diocèse comme quelque chose de dynamique, avec l’image d’un chemin à parcourir ensemble : chemin qu’il a qualifié comme étant celui de la fraternité et de l’évangélisation. Lors de la messe d’action de grâce avec les cardinaux, jeudi 14 mars, il s’est affranchi des notes qu’on lui avait préparées et a partagé très simplement sa méditation, qu’il a centrée à nouveau sur l’idée de mouvement, selon un triple aspect : mouvement sur le chemin, mouvement dans l’édification de l’Eglise, et mouvement dans la confession de la foi. Tout de suite, il nous a conduits à l’essentiel, en nous centrant sur la personne de Jésus Christ et nous focalisant sur le mystère de sa Croix. Il nous a clairement placés devant des exigences fortes : « nous pouvons édifier de nombreuses choses, mais si nous ne confessons pas Jésus Christ, cela ne va pas. Nous deviendrons une ONG humanitaire, mais non l’Église, Épouse du Seigneur ». Et il a ajouté : « Quand nous marchons sans la Croix, quand nous édifions sans la Croix et quand nous confessons un Christ sans Croix, nous ne sommes pas disciples du Seigneur : nous sommes mondains, nous sommes des Évêques, des Prêtres, des Cardinaux, des Papes, mais pas des disciples du Seigneur ». Le programme qu’il nous a fixé est on ne peut plus clair : « Je voudrais que tous, après ces jours de grâce, nous ayons le courage, vraiment le courage, de marcher en présence du Seigneur, avec la Croix du Seigneur ; d’édifier l’Église sur le sang du Seigneur, qui est versé sur la Croix ; et de confesser l’unique gloire : le Christ crucifié. Et ainsi l’Église ira de l’avant. »

+ Pascal ROLAND
Evêque de Belley-Ars