Le défi de l’évangélisation

 
Connaissez-vous l’histoire de Jonas ? Je vous invite à la lire attentivement, car c’est notre histoire présente ! Il s’agit d’un bref récit biblique signifiant au Peuple d’Israël sa mission prophétique en ce monde.1 Soyez attentifs aux deux grandes questions qui le traversent : Qui est Dieu ? Car Dieu se fait connaître et se révèle fort différent de ce qu’on l’imagine. Qui sommes-nous ? Car Dieu rend manifeste nos sentiments cachés et montre ce que nous devons convertir.

L’histoire de Jonas

Vous remarquerez que tout commence par la parole de Dieu, qui s’adresse à Jonas pour lui confier une mission : « Lève-toi ! Va à Ninive, la grande ville païenne… ». Cette cité réputée pour son idolâtrie fait peur à Jonas, qui part dans la direction opposée ! Comme Jonas, nous sommes choisis et envoyés par Dieu auprès de nos contemporains, réputés hostiles ou tout du moins indifférents à la foi chrétienne. La pression du pouvoir économique et financier et les mœurs actuelles nous déroutent et nous donnent le sentiment d’impuissance face au paganisme. Aussi, comme Jonas, nous adoptons volontiers des comportements de fuite.
Celle-ci prend des formes extérieurement opposées. Les uns excluent les personnes qui n’entrent pas dans leurs cadres habituels et ils se replient sur eux-mêmes. Les autres renoncent à poser la moindre exigence, cèdent au relativisme ambiant et diluent leur identité. En fin de compte les uns et les autres démissionnent par crainte d’affronter la différence, d’entrer en dialogue et de s’engager à cheminer dans l’inconnu avec autrui.

Chapiteau de l’abbatiale de Mozac (63), XIIe s. A droite, les marins jettent Jonas du bateau ; à gauche, le poisson le rejette près de Ninive. Photo Ville de Mozac
Mais revenons à l’histoire de Jonas ! Celui-ci, fuyant sa mission, l’équipage du navire au bord duquel il voyage est confronté à une violente tempête qui met en péril la vie de tous. Les membres de l’équipage pressentent que leur malheur est lié à Jonas, qu’ils interpellent vivement parce qu’il ne semble pas se préoccuper de leur sort commun. Il s’est en effet réfugié au fond de cale, où il sombre dans un sommeil mystérieux qui ressemble à la mort, parce qu’il s’isole de Dieu et des autres. A travers ce récit, Dieu nous signifie que lorsque, comme Jonas, nous fuyons notre responsabilité et n’assumons pas notre mission prophétique en ce monde, nous mettons en péril toute la société !
« Je suis Hébreu, moi ; je crains le Seigneur, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre ferme » Il est étonnant d’entendre que lorsqu’il prend la parole pour la première fois depuis le début du récit, Jonas fait une belle profession de foi. Malheureusement, son comportement n’est pas ajusté à ce qu’il annonce et son témoignage n’est donc pas du tout crédible ! Cela nous interroge sur la cohérence de nos actes avec ce que nous confessons.
La suite de l’histoire, vous la connaissez : Jonas est jeté à la mer et la tempête s’apaise immédiatement. Un gros poisson avale Jonas et le rejette sur la terre ferme trois jours plus tard. Il entend alors le Seigneur qui réitère sa demande. Cette fois-ci il obtempère, accomplit sa mission dans les meilleurs délais et voit Ninive se convertir contre toute attente. C’est la manifestation de l’efficacité de la Parole de Dieu, capable de toucher les cœurs.
Mais la suite est déroutante ! « Jonas trouva la chose très mauvaise et se mit en colère ». On aurait imaginé que Jonas se réjouisse de la conversion rapide et unanime de Ninive ! Jonas est-il donc jaloux du salut de Ninive ? Il se plaint à Dieu. C’est de nouveau l’occasion d’une belle profession de foi : « Je savais bien que tu es un Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment ». Celle-ci fait écho à la révélation de Dieu à Moïse au Mont Sinaï. Mais si vous relisez ce passage (Exode 34, 5-6), il ne vous échappera pas que Jonas omet une partie de la révélation. Il ne parle plus de vérité ! Pourquoi cette absence de mention de la vérité dans sa confession de foi ?
Cela ne signifierait-il pas que Jonas n’a pas encore accepté la vérité de Dieu ? Ne vous fait-il pas penser au fils aîné de la parabole du père et des deux fils (Luc 15), qui n’a pas encore compris la vérité de l’amour divin ? Comme le fils aîné de la parabole vis-à-vis de son jeune frère, Jonas ne supporte pas que les habitants de Ninive soient graciés. De la même manière que le fils aîné préfère se retirer loin du père et de sa maison, Jonas souhaite mourir et quitte, lui aussi, la scène en sortant de la ville : « Eh bien, Seigneur, prends ma vie ; mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » Jonas s’enfuit de nouveau. Cette fois-ci pour s’enfermer dans son ressentiment.
Mais, voici un nouveau rebondissement autour de l’anecdote d’un ricin qui pousse et meurt en 24 heures ! C’est l’occasion d’un dialogue entre Dieu et Jonas. Le récit se clôt sur une question de Dieu : « Toi, tu as eu pitié de ce ricin, qui ne t’a coûté aucun travail et que tu n’as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit, et en une nuit a disparu. Et moi, comment n’aurais-je pas pitié de Ninive, la grande ville, où, sans compter une foule d’animaux, il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas encore leur droite et leur gauche ? » On a le sentiment que l’histoire n’est pas achevée. Elle se termine en quelque sorte par des pointillés, un peu comme la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche (Mc 10, 22) ; ou comme l’entretien du père avec le fils aîné de la parole (Luc 15, 28-32). C’est plein d’espérance : il y a une ouverture à la réflexion et une possible décision de conversion !

Trois enseignements de Jonas

L’histoire de Jonas nous enseigne trois bonnes nouvelles : Dieu est miséricorde et veut le salut de tous. La Parole de Dieu est puissante et peut toucher les cœurs. La disponibilité des cœurs humains à la grâce de Dieu est plus grande que ce que nous pouvons imaginer ou espérer. Ensuite cette aventure nous apprend qu’il y a un passage nécessaire par la mort et la résurrection, symbolisé par ce qui advient à Jonas avec le grand poisson et nous renvoie au mystère du Christ.2
Notre Eglise est en train de vivre ce passage très concrètement. Nous avons perdu beaucoup de choses que nous jugions importantes : les effectifs, l’influence politique, la reconnaissance sociale, les moyens économiques… et ce n’est certainement pas fini ! Tout cela est certes éprouvant et nous met en situation de pauvreté. Mais, en fin de compte, celle-ci constitue une richesse, car elle nous rapproche de Jésus pauvre et humilié, rejeté et crucifié, mis à mort et descendu au tombeau. Elle nous place donc en situation de communion à sa résurrection, nous ouvrant à une fécondité qui ne vient pas de nous mais de l’Esprit Saint. Simultanément, ce dépouillement nous rend proches des plus pauvres et favorise leur rencontre.
L’histoire de Jonas a été rédigée dans le contexte proche de l’exil à Babylone. Comme les juifs déportés à Babylone, nous avons perdu nos points de repère. Nous nous sentons comme des étrangers dans un monde différent de celui dans lequel nous avons grandi. Au temps de l’exil, les prophètes ont invité Israël à s’installer et prospérer là où Dieu les avait plantés, à apprendre la langue des babyloniens et à prier pour le souverain païen ! Nous-mêmes, nous devons renoncer aux rêves de retour en arrière, nous investir pour habiter ce monde nouveau et lui transmettre les fondements qui lui manquent.
Nous serons toujours tentés de chercher un remède aux maux et difficultés du temps dans des méthodes efficaces et dans des actions apostoliques à mener. Mais la question de fond porte sur notre être : nous avons d’abord à nous convertir nous-mêmes ! En un mot, nous sommes appelés à prendre au sérieux l’appel à la sainteté, mis en relief par l’enseignement du Concile Vatican II et souligné encore récemment par le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et exsultate. Si nous voulons que les gens prennent conscience du besoin d’être sauvés et accueillent le salut, il est nécessaire que nos communautés paroissiales soient plus fidèles à l’Evangile. Le témoignage des chrétiens doit être crédible, rayonner et donner envie de s’engager à la suite du Christ.
Cet appel à la conversion n’est pas nouveau. En octobre 2012, à l’issue du synode sur la nouvelle évangélisation, les pères synodaux nous ont dit : « Il ne s’agit pas d’inventer on ne sait quelles stratégies, comme si l’Evangile était un produit à placer sur le marché des religions, mais de redécouvrir la façon dont, dans la vie de Jésus, les personnes se sont approchées de lui et ont été appelées par lui, afin d’introduire ces mêmes modalités dans les conditions de notre temps ». Et, s’adressant plus spécifiquement à nous, européens, ils écrivaient ceci : « Que les difficultés du présent ne vous abattent pas, chers chrétiens d’Europe : qu’elles soient plutôt perçues comme un défi à dépasser et une occasion pour une annonce plus joyeuse et plus vivante du Christ et de son Evangile de vie ! ».3

Témoignage de foi, d’espérance et de charité

Nous sommes d’abord provoqués à un acte de foi. En acceptant de vivre un dépouillement qui nous configure davantage au mystère de la croix, nous sommes provoqués à la foi au Christ Ressuscité. Humainement nous pouvons avoir le sentiment que tout s’effondre, que la barque de Pierre prend l’eau de toutes parts et coule inexorablement. Dans un monde qui valorise l’efficacité, la rentabilité, et l’immédiateté, nous pouvons nourrir l’impression d’inefficacité et d’inutilité, alors que nous sommes tout simplement unis au Christ dans sa passion.
Ensuite nous sommes provoqués à un acte d’espérance. En prenant plus au sérieux la dimension eschatologique et en annonçant la vie éternelle au milieu des épreuves de toute sorte ; en assumant notre mission de veilleurs, chargés d’annoncer celui qui vient ; en dépassant la perspective limitée de la seule consommation et du seul progrès matériel ; en nous laissant interpeller par le témoignage fidèle et courageux des chrétiens persécutés à travers le monde.
Enfin nous sommes provoqués à donner un témoignage de charité authentique, en vivant une vraie communion fraternelle dans nos communautés paroissiales, notamment en abandonnant les querelles de pouvoir. Mais également par l’exercice d’un service généreux et désintéressé des plus pauvres, en joignant nos forces dans ce service. Des pauvretés nouvelles surgissent, que nous ne pouvons pas laisser gérer uniquement par les administrations et les associations humanitaires.
Dieu nous a chargés de révéler à tous son amour miséricordieux dont nous sommes les premiers bénéficiaires. Ecoutons la Parole de Dieu dans la méditation des Ecritures, sortons du volontarisme dénoncé par le pape François et laissons-nous conduire par l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles !
+ Pascal Roland
2 décembre 2018
1er dimanche de l’Avent
1 Tout petit livre prophétique de l’Ancien Testament (4 chapitres, trois pages dans votre Bible), rédigé au IVe siècle avant J.C., après l’exil à Babylone.
2 Voir Matthieu 12, 38-42
3 Message des évêques au peuple de Dieu, à l’issue du synode sur la nouvelle évangélisation, 26 octobre 2012, n° 4