Homélie de la messe chrismale : « L’avenir réside dans un nouvel élan évangélique »

 

Messe Chrismale à la co-cathédrale ND de Bourg, le mardi saint 16 avril 2019

 

Vous ne m’en voudrez pas si cette année je parle plus spécialement des prêtres, car je suis conscient que ceux-ci ont besoin d’une attention toute particulière en une période où, pour des raisons multiples et variées, l’exercice de leur ministère est particulièrement éprouvant. Ce faisant, je n’oublie bien sûr pas tous les autres membres du Peuple de Dieu, puisque la raison d’être des prêtres est précisément le service du Peuple de Dieu et le service de notre mission commune au sein de la société.

 

 

Si certains membres du Peuple de Dieu reçoivent une consécration particulière, c’est pour que tous les baptisés soient intimement unis au Christ, unis à celui que le livre de l’Apocalypse célébrait à l’instant en le nommant le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre. Si certains sont ordonnés évêques ou prêtres, c’est pour que tous les fidèles du Christ puissent exercer quotidiennement leur mission baptismale de prêtres, prophètes et rois.

 

En parlant des prêtres, j’entends permettre à chacun, d’une part, de mieux se situer par rapport au rôle spécifique des prêtres ; d’autre part, de prendre conscience de sa responsabilité pour les soutenir, et aussi pour appeler des jeunes à ce ministère indispensable à la mission.

 

 

Parmi les prêtres aînés, beaucoup sont décontenancés, parce que les formes concrètes d’exercice du ministère ont énormément changé par rapport à ce qu’ils ont connu dans leur jeunesse. Certains ont même parfois le sentiment d’avoir peiné en vain, parce que les œuvres pour lesquelles ils se sont dépensés avec conviction ne sont plus d’actualité et ne perdurent pas ! Parfois ils peuvent en nourrir une certaine amertume, s’ils laissent prise à l’idée que les nouvelles générations auraient désavoué ce qu’ils ont accompli avec zèle et générosité, dans un autre contexte social et religieux.

 

Du côté des plus jeunes, qui sont bien moins nombreux que leurs aînés, certains se sentent débordés par l’ampleur de la tâche à accomplir. La moisson est tellement abondante, le champ de la mission est tellement étendu ! Devant la pression, ils ne savent pas toujours discerner les priorités à honorer et leur générosité peut les conduire à être réticents à abandonner telle ou telle tâche pourtant secondaire. Il s’agit donc de repérer les priorités nécessaires à l’annonce de l’Evangile. Puisque la réalité sociale et religieuse a profondément évolué, si nous employons notre énergie à vouloir conserver les choses en l’état, nous nous trompons d’objectif. Nous nous épuiserons inévitablement à la tâche, et nous ne produirons rien de fécond pour répondre aux besoins nouveaux de notre temps.

 

 

L’organisation paroissiale, telle que nous l’avons connue, a porté du fruit durant de nombreux siècles, notamment parce qu’elle était bien adaptée au mode de vie rural. Nous ferions fausse route si nous n’avions pas d’autre ambition que celle qui chercherait comment boucher des trous, pour conserver un type d’organisation dépassé, par exemple en imaginant l’ordination d’hommes mariés ou de femmes. Tout en étant soucieux de développer la proximité avec les personnes, nous devons savoir renoncer paisiblement à couvrir tout le territoire, car nous ne sommes pas une administration qui serait chargée du service religieux de la société !

 

En vérité, l’avenir réside dans un nouvel élan évangélique : nous avons à être témoins de l’Evangile en adoptant une attitude exigeante et courageuse, qui passe par un appel à suivre tous plus radicalement le Christ. Ainsi, nous évêque et prêtres, prendrons acte que le sentiment de pauvreté et d’impuissance, cette impression, parfois, de travailler en vain, devant le peu de fruit immédiat, tout cela est inhérent au ministère apostolique. Souvenons-nous de l’apôtre Paul qui écrivait aux Corinthiens : « En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés ; nous sommes déconcertés, mais non désemparés ; nous sommes pourchassés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis. Toujours, nous portons, dans notre corps, la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. En effet, nous, les vivants, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre condition charnelle vouée à la mort. Ainsi la mort fait son œuvre en nous, et la vie en vous » (2 Cor. 4, 8-12)

 

 

Nous ne devons jamais oublier que le ministère sacerdotal nous configure plus étroitement au Christ-Tête. Or on ne peut pas dire que le Christ ait connu le succès immédiat ! La Semaine Sainte nous le rappelle avec force… Depuis les foules qui abandonnent Jésus, les disciples qui le quittent, les autorités religieuses qui le condamnent à mort, et jusqu’aux autorités politiques qui n’assurent pas sa protection ! Tout cela pour aboutir à la mort infâmante de la croix ! Vous conviendrez qu’à vues humaines c’est l’échec total ! Le ministère sacerdotal est éprouvant. Or cette épreuve est communion au Christ crucifié. Il n’y a pas de fécondité évangélique qui ne passe au creuset du mystère pascal !

 

Alors, quel programme devons-nous mettre en œuvre ? Fréquemment on me presse de fixer un projet pastoral pour le diocèse. Or il m’est difficile d’imaginer un projet pastoral, comme une institution politique ou une administration peuvent établir un plan quinquennal ou comme une entreprise peut développer une stratégie commerciale sur une période donnée. N’oublions pas que c’est l’Esprit Saint qui guide l’Eglise. Aussi avons-nous à écouter attentivement ce qu’il nous inspire et à nous préserver de bâtir des beaux programmes dont nous serions les grands penseurs. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins – déclare le Seigneur – Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées au-dessus de vos pensées » (Isaïe 55, 8-9).

 

 

Il n’y a qu’un seul projet à promouvoir, c’est celui de suivre plus étroitement le Christ. Souvenez-vous de ce qu’écrivait le pape Jean Paul II au moment d’entrer dans le troisième millénaire : « Nous ne sommes certes pas séduits par la perspective naïve qu’il pourrait exister pour nous, face aux grands défis de notre temps, une formule magique. Non ce n’est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne, et la certitude qu’elle nous inspire : Je suis avec vous ! Il ne s’agit pas alors d’inventer un ‘nouveau programme’. Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Evangile et de la Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste » (Lettre Novo Millennio Ineunte n° 29).

 

Je n’ai donc pas de projet pastoral à inventer. Je craindrais de ressembler à ceux qui, autrefois, construisirent la tour de Babel… Mais j’ai la mission de vous rendre attentifs aux signes des temps, d’attirer votre attention sur les appels de l’Esprit de Pentecôte, et de traduire la suite du Christ en ce temps par quelques orientations pastorales adaptées aux conditions qui sont les nôtres.

 

 

Pour commencer, je vous rappelle, à la suite du concile Vatican II et de la récente exhortation du pape François, que nous sommes tous appelés à la sainteté, c’est-à-dire à la perfection de l’amour. Puisque baptême et confirmation nous rendent tous membres du peuple consacré par l’onction du Saint-Esprit, nous sommes tous responsables, tous envoyés porter la Bonne Nouvelle.

 

Ensuite, je rappelle que ce chemin de la sainteté passe par la prière. La prière est un dialogue avec le Christ qui fait de nous ses intimes et nous communique toujours davantage son propre amour. L’éducation à l’intériorité et à la prière doit être également une priorité. Le pape François nous interroge chacun dans sa lettre sur l’appel à la sainteté : « Est-ce que tu laisses son feu embrasser ton cœur ? Si tu ne lui permets pas d’alimenter la chaleur de son amour et de sa tendresse, tu n’auras pas de feu, et ainsi comment pourras-tu enflammer le cœur des autres par ton témoignage et par tes paroles ? » (Lettre Gaudete et Exsultate, n° 151).

 

 

Puis, comme je le répète déjà depuis plusieurs années, nous devons porter la plus grande attention à l’Eucharistie dominicale et au dimanche lui-même. Dans le contexte pluri-religieux actuel, nous avons à vivre et montrer l’identité spécifique de la foi chrétienne. Nous avons à manifester le sens du dimanche comme Jour du Seigneur ; jour où nous célébrons le Christ Ressuscité et le don de l’Esprit Saint.

 

Enfin nous devons développer une vraie communion fraternelle, dans les respect authentique des différences et des responsabilités propres. Vous le savez, un des grands maux de la société occidentale est la solitude. On parle beaucoup de communication, mais les individus n’ont jamais été autant isolés, affectivement et socialement. Les gens attendent donc de l’Eglise qu’elle soit, comme l’enseigne le concile Vatican II, « le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gentium, n° 1) ; ou, comme l’écrivait le pape Jean-Paul II : « La maison et l’école de la communion » (Novo Millennio Ineunte n° 43).

 

 

Comme vous pouvez le constater, les gens sont lassés des beaux discours. Ils attendent des témoins. Si nous voulons évangéliser, si nous prétendons annoncer la Bonne Nouvelle, nous avons d’abord à être témoins en vivant la communion fraternelle. « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres « (Jn 13, 35). Ce n’est certes pas le moment de se disperser dans différentes chapelles ! Ce n’est pas le moment de se perdre dans des querelles de clochers ! Il nous faut clairement manifester que le Dieu Trinité rassemble dans une seule et même famille des hommes et des femmes de toutes générations, de tous milieux sociaux, de toutes sensibilités, de toutes cultures…

 

Pour terminer je vous invite tous, prêtres, diacres, religieux, laïcs, à vous interroger sur ce que vous devez et pouvez faire pour promouvoir des vocations de prêtres diocésains. On multiplie aisément les prières pour les vocations. C’est bien. Mais rassurez-vous, Dieu n’est pas sourd ! Ne faudrait-il pas aussi et surtout changer nos comportements, afin de fournir un terreau propice à l’éclosion et à la croissance de vocations ? Tous les prêtres ici présents pourraient certainement témoigner qu’à l’origine de leur vocation il y a eu la plupart du temps des figures de prêtres. Aussi je pose la question : est-ce que nous, prêtres, donnons envie à des enfants, adolescents et jeunes adultes, de devenir prêtres ? Est-ce que nous laissons suffisamment transparaître au quotidien ce qui nous fait vivre et nous rend heureux ? Est-ce que de votre côté, vous, parents et grands-parents, proposez la prêtrise comme une voie de bonheur possible, à côté de celle du mariage et de la vie professionnelle ? Est-ce que vous manifestez la nécessité du ministère des prêtres ? Est-ce que vous faites percevoir la beauté et l’accessibilité de cette aventure spirituelle ? Et, plus radicalement, est-ce que, les uns et les autres, nous apprenons aux enfants et à tous, à être de véritables disciples du Christ ?

 

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres… ». Ne désertons pas notre mission en ce monde, mais convertissons-nous tous et que chacun habite pleinement sa place !     

 

+ Pascal ROLAND