Appel à la reconstruction en accueillant la croix du Christ

Notes homélie Vendredi Saint 2019, office de la Passion à la co-cathédrale ND de Bourg

 

 

Le violent incendie qui a détruit une partie de la cathédrale ND de Paris, au moment où nous entrions dans la célébration de la Semaine Sainte, et les multiples réactions suscitées par ce sinistre nous invitent à une relecture de haute portée symbolique.

 

Lorsque la flèche de 750 tonnes, surmontée d’une croix et de saintes reliques, point culminant de l’édifice, s’est effondrée, dévorée par les flammes, l’effroi et l’émotion ont été unanimes, bien au-delà du cercle des catholiques parisiens. Les français de toutes convictions ont senti que quelque chose vacillait en eux, parce que la cathédrale ND de Paris est un lieu emblématique, qui renvoie chacun au plus profond de notre culture commune. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait et que l’incendie se propageait, tous ont tremblé d’effroi à l’idée que l’édifice pourrait être réduit en cendres. Il était en effet inconcevable que la cathédrale disparaisse de l’horizon, comme si chacun craignait de perdre des repères indispensables à sa vie.

 

 

De fait, la cathédrale ND de Paris n’est pas que la maison des chrétiens. C’est une maison commune, ouverte à tous, sans distinction. Comme l’a dit l’archevêque de Paris lors de la messe chrismale de son diocèse, « Elle est la maison de Dieu et c’est pourquoi elle est la maison de tous ». Le Père accueille en effet tous ses enfants, sans faire de différence : ceux qui ne le reconnaissent pas ; comme ceux qui sont en contact étroit avec lui. Ouvert sur l’universel et fréquenté chaque année par environ 14 millions de personnes, soit près de 30.000 par jour, cet édifice nous enseigne qu’au-delà de lui-même, l’Eglise Corps du Christ, faite de pierres vivantes, a pour vocation d’être la maison universelle, la maison de la communion.

 

 

Bien sûr, nous, les chrétiens, relativisons la gravité du sinistre. Car nous sommes conscients que l’édifice fait de mains d’homme n’existe que pour abriter une assemblée d’enfants de Dieu qui s’y rassemblent pour louer Dieu, et que c’est toujours cette assemblée humaine qui est première. Nous nous souvenons de l’enseignement de Jésus lorsque des gens parlent avec admiration du temple de Jérusalem, de ses belles pierres et des ex-voto qui le décorent : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit » (Luc 21, 6).

 

Nous nous souvenons aussi du jour où Jésus chasse les vendeurs du temple et où, parlant de la demeure de Dieu, il évoque le temple de son corps, puisque, comme l’écrit saint Paul, « en lui, dans son propre corps, habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Jésus annonce alors le mystère de sa mort et de sa résurrection : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jean 2, 19). Nous savons aussi, comme l’enseigne saint Paul, que nous sommes le Temple de Dieu, puisque l’Esprit de Dieu habite en nous. Nous sommes une maison que Dieu construit, une maison dont la pierre de fondation est le Christ (voir 1 Co 3, 9-17).

 

Enfin nous n’ignorons pas non plus – et ceci est capital – que le Christ s’est identifié aux êtres humains les plus fragiles : celui qui a faim, celui qui a soif, celui qui est étranger, celui qui est sans vêtement, celui qui est malade ou en prison (cf. Mt 25, 31-46). Le Christ habite donc les personnes qui se trouvent aux périphéries sociales. Aussi regrettons-nous que les drames quotidiennement vécus par les plus pauvres ne suscitent pas autant d’émotion que l’incendie d’un édifice, aussi beau soit-il, et qu’ils ne génèrent pas autant de générosité collective pour leur venir en aide, que pour financer la reconstruction de la cathédrale de Paris.

 

 

Pour les catholiques, le sinistre qui a détruit une partie de la cathédrale ND de Paris est une nouvelle souffrance après les trop nombreux scandales moraux qui ont secoué l’Eglise ces derniers mois. Vous le savez, celle-ci a été brutalement traînée dans la boue et discréditée, en raison de la révélation, salutaire, d’effroyables abus sexuels, enracinés dans des abus d’autorité, commis par certains membres du clergé.

 

L’événement de cette semaine est donc venu s’ajouter à toute une série, comme pour souligner davantage notre misère et notre vulnérabilité, nous faisant entrer ainsi dans un plus grand dépouillement. Il s’inscrit dans un contexte d’effondrement sociologique. Depuis plusieurs décennies, nous avons en effet vu fondre les effectifs d’enfants catéchisés, de participants à l’eucharistie dominicale, de prêtres, de religieux, de séminaristes. Nous sommes marqués par les fermetures de maisons religieuses, le vieillissement inquiétant du clergé et de nombreuses communautés religieuses.

 

Loin de nous laisser aller au défaitisme et au découragement, comme nous le ferions si nous n’avancions qu’à vues humaines, nous devons maintenant entendre l’appel impératif à la conversion. Voyez : nous sommes témoins d’un extraordinaire élan de générosité, où chacun se propose d’apporter son concours financier pour que ND de Paris soit remise en état et rouverte le plus vite possible. Force est de constater l’unanimité autour de ce devoir de relèvement. Cette forte mobilisation doit nous inspirer.

 

De la même manière, nous devons entendre l’appel, encore plus urgent, à travailler à notre reconstruction spirituelle. Il y a en effet urgence à nous engager tous avec grande détermination dans un travail de purification et de sanctification. Ce n’est certes pas par hasard qu’il y a un an le pape François nous adressé une exhortation nous appelant tous à la sainteté ! Dieu, dit-il, « n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance » (Gaudete et exsultate, n° 1).

 

 

Au fil des ans, notre zèle évangélique s’est affadi. Il nous faut retrouver l’ardeur prophétique des commencements. Le Seigneur nous a consacrés à son service et à celui de nos frères. Nous n’avons pas le droit de déserter cette mission, d’autant moins en percevant les attentes fébriles d’une société sans repères. Vous constatez combien l’homme contemporain souffre d’un manque d’espérance. Il se sent impuissant face à un monde qu’il veut maîtriser tout seul, sans Dieu, et il est finalement pris par une angoisse vertigineuse. Au fond de lui-même il a l’impression que la puissance des ténèbres l’emporte et il ne peut plus croire en un avenir possible.

 

Contaminés par l’esprit du monde, nous nous sommes créé des institutions fortes ; nous avons imaginé que notre richesse résidait dans la multiplication des œuvres, aussi belles et aussi généreuses soient-elles. Nous nous sommes enorgueilli de nos réussites et de nos effectifs ; nous avons cherché à être influents dans la société. Bref, nous avons entretenu l’illusion de la toute-puissance et largement évacué le mystère de la croix du Christ.

 

 

Or il a été perçu comme particulièrement significatif que la croix du chœur ait résisté au sinistre qui a lourdement endommagé ND de Paris. On a vu circuler très largement la photo de cette croix demeurée intacte et lumineuse, dominant une magnifique piéta, elle aussi préservée, le tout trônant au-dessus des gravats et des poutres brûlées. Cette croix rescapée indique que tout patrimoine architectural peut disparaître, mais qu’il y a un trésor spirituel qu’aucun incendie ne peut rendre à néant ! Puisque dans cette croix tout l’amour de Dieu nous est offert (voir Rm 8, 32) et avec elle tout est accompli (Jean 19, 30).

 

 

Or c’est précisément vers la croix du Christ que nous sommes invités à tourner nos cœurs en ce vendredi saint. La croix du Christ qui domine, au-dessus de l’amas de nos péchés, de nos ténèbres et de nos logiques de mort. Si depuis plus de 2.000 ans des millions de personnes se tournent régulièrement vers la croix du Christ, et s’ils la vénèrent quotidiennement avec un infini respect, comme nous allons le faire dans quelques instants, c’est parce que dans cette croix, à l’origine instrument de supplice et de mort, ils ne voient pas d’abord la mort, mais ils reconnaissent l’amour infini de Dieu pour les hommes. C’est parce qu’ils ne l’identifient plus à la puissance du mal et à l’échec, mais à la victoire de la vie sur la mort, au triomphe de l’amour sur la haine. Certes, dans cette croix, nous voyons bien la mort de Jésus, mais au sein de sa mort bat à présent la vie éternelle, car l’amour infini y habite.

 

 

Dans « l’Homme des douleurs « , qui porte sur lui la passion de l’homme de tout temps et de tout lieu, nos passions, nos souffrances, nos difficultés, nos péchés également, nous discernons et accueillons la miséricorde de Dieu. Bref, dans cette croix, nous voyons une Bonne Nouvelle pour le monde ! Alors demeurons résolument près de cette croix, qui est l’arbre de vie. Demeurons à son ombre, pour y accueillir quotidiennement la vie qui jaillit inlassablement du côté ouvert du Christ !

 

 

Dans son exhortation appelant à la sainteté, le pape François nous écrit : « Quand tu sens la tentation de t’enliser dans ta fragilité, lève les yeux vers le Crucifié et dis-lui : ‘Seigneur, je suis un pauvre, mais tu peux réaliser le miracle de me rendre meilleur’ ». Et le pape d’ajouter :  « Dans l’Eglise, sainte et composée de pécheurs, tu trouveras tout ce dont tu as besoin pour progresser vers la sainteté » (Gaudete et exsultate, n° 15).

 

+ Pascal ROLAND