Vivre en Eglise

L’actualité est une source constante de réflexion. Parmi le foisonnement des informations, j’ai appris comme chacun, qu’un prêtre de la Fraternité Saint Pie X refusait de se soumettre à son Supérieur qui lui demandait de quitter sa charge. Les réactions n’ont pas manqué de se manifester et j’ai relevé, dans un quotidien parisien, cette réflexion : »C’est curieux que des gens qui désobéissent au Pape exigent des autres une obéissance stricte. »
Il est vrai que, quand on asseoit sa propre autorité sur une désobéissance, il est bien difficile ensuite de réclamer des autres cette même conduite qu’on a éliminée un jour de sa propre vie. On aura beau dire que cette première désobéissance avait pour but, comme on l’a souvent entendu dire, de « sauver la véritable Église », « préserver la pureté doctrinale », il se trouvera toujours dans le voisinage, quelqu’un qui revendiquera, par un geste prophétique, d’être cette véritable Église, bien mieux que vous !
Quand on a mis un jour le doigt dans cet engrenage, il est bien difficile ensuite d’échapper au mécanisme qui l’a déclenché. Vouloir sauver l’Église est une intention généreuse, un projet particulièrement stimulant, puisqu’on le retrouve présent à toutes les époques. Mais l’histoire devrait nous prémunir d’y succomber, tant les maux qu’il engendre sont sans proportion avec les remèdes qu’il promet. Briser la communion ecclésiale est un acte d’une rare gravité.
Quel chrétien généreux ne voudrait pas une Église toujours plus fidèle, une Église toujours plus proche du Christ et des pauvres, une Église plus enracinée dans la Foi ! Mais lui désobéir en raison d’un jugement porté sur la faiblesse de ses membres – fussent-ils prêtres, évêques ou pape -, est une solution en trompe-l’?il ! C’est en réalité s’éloigner du Christ au lieu de se rapprocher de Lui. C’est oublier que l’Église est constituée d’hommes pécheurs, ces mêmes hommes que le Christ a pourtant appelés et envoyés. En définitive, c’est oublier qu’en chacun sommeille un pécheur qui a besoin d’être sauvé !
On ne fera jamais grandir l’Église en se séparant d’elle. Les vingt siècles d’histoire du christianisme en témoignent.Bernanos a écrit d’admirables pages sur cette question. Il évoque le siècle de François d’Assise. À cette époque, bien des membres éminents de l’Église menaient une vie dissolue. François s’est alors engagé résolument sur le chemin de la pauvreté :
« On ne réforme les vices de l’Église qu’en prodiguant l’exemple de ses vertus les plus héroïques. François s’est jeté dans la pauvreté. Au lieu d’essayer d’arracher à l’Église les biens mal acquis, il l’a comblée de trésors invisibles, et sous la douce main de ce mendiant, le tas d’or et de luxure s’est mis à fleurir comme une haie d’avril. »
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Mais il peut aussi arriver que l’on veuille modifier l’Église en y demeurant. On ne veut pas la quitter ; au contraire, on y reste pour mieux la transformer, comme par un travail souterrain. Tous les moyens humains semblent bons pour aboutir à la transformation recherchée. On recourt aux groupes de pression, aux jeux d’influence, aux campagnes d’opinion, etc… L’Église n’apparaît plus que comme une société à l’égal de tout groupe humain. Voici ce que Bernanos écrit à ce propos :
« Qui prétend réformer l’Église par les mêmes moyens qu’on réforme une société temporelle, non seulement échoue dans son entreprise, mais finit infailliblement par se trouver hors de l’Église. Je dis qu’il se trouve hors de l’Église avant que personne n’ait pris la peine de l’en exclure. »
Finalement, écrit-il : « L’Église n’a pas besoin de réformateurs, mais de saints. »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 24 septembre 2004