VIENS, ESPRIT-SAINT !

À l’heure où les épreuves de notre Bulletin partent chez l’imprimeur, le nom du nouveau pape n’est pas encore connu. Les cardinaux poursuivent leur dialogue. Leurs votes, commencés depuis hier, se succèdent sans que personne ne puisse dire combien de tours seront nécessaires. Nous attendons, à l’écoute des radios, les yeux tournés vers la fameuse cheminée !
En étant coupés de tout contact avec l’extérieur, les cardinaux veulent s’en remettre à une seule lumière, celle de l’Esprit Saint, avec une conviction commune : c’est Lui, l’Esprit, qui guide « l’Église du Christ ». Jésus a bien dit à Pierre : « Sur toi, je bâtirai mon Église !  »
Si c’est « Son » Église à Lui, on se trouve en deçà – ou au-delà – des catégories auxquelles nous recourons dans notre société au moment des périodes électorales. Comme nous avons du mal à les dépasser, ces catégories – à ne pas nous laisser écraser dans leur étau – alors que la plupart des journaux les appliquent à l’Église avec une complaisance évidente.
Le même schéma de pensée revient toujours : droite-gauche, conservateurs-progressistes, accompagnés de leurs sous-catégories habituelles : centre-gauche, centre-droit, extrême gauche – extrême droite ; et même dans chacun de ces sous-groupes, apparaissent de nouvelles subdivisions, car aujourd’hui, chaque individu se sent porteur d’une vision et d’un message dont l’importance mériterait, à ses yeux, une représentation au niveau le plus élevé de la Nation.
Chaque cardinal électeur, en ce moment même, dans la Chapelle Sixtine, se sent pauvre et faible au moment où il dépose son bulletin dans l’urne : « Seigneur, j’ai écrit ce nom ! Mais est-ce bien celui-là que Tu veux ? Fais-moi discerner Ta volonté ! Donne-moi Ta lumière !  » À cet appel vers Dieu se mêlent des interrogations et des doutes : « Est-ce que je n’agis pas sous l’emprise de mes choix limités et partisans ?  »
S’il y a un instant, dans la vie d’un serviteur de l’Église, où il faut s’en remettre à Dieu, c’est bien celui-là ! « Seigneur, je veux ce que tu veux ! Éclaire-moi !  »
Il est vrai que chaque électeur a sa propre sensibilité, ses références humaines et ecclésiales, ses expériences singulières, et donc, elles peuvent être un chemin ou… un obstacle au passage de l’Esprit Saint ! Il ne faut donc pas faire appel à elles sans discernement. L’enjeu est si décisif !
Et c’est pourquoi la prière se fait si forte. En ce moment, j’en suis convaincu, les cardinaux prient les uns pour les autres. Ils se regardent tous comme des frères ; ils se sentent surtout liés entre eux à cette profondeur que crée l’espace de la foi et que seul mesure l’Esprit Saint ! Il ne s’agit pas de remporter une victoire des uns sur les autres ; mais de se livrer à ce que Dieu attend de chacun ; c’est seulement dans ce contexte-là que le nouveau pape pourra dire : « Moi, qui suis faible et pauvre, c’est le Seigneur qui, à travers les voix de mes frères, m’a choisi comme successeur de Pierre. »
Cette assurance est le seul fondement qui pourra chasser la crainte chez le nouveau pape et lui permettre de rester dans la paix face à l’énormité de la tâche et à l’ampleur des responsabilités ! Sûr d’être envoyé par le Christ, comme le premier Pierre, il n’aura aucune peine à reprendre les mots de Jean-Paul II à l’adresse de ceux qui le voyaient trop souvent prier : « Le monde entier est en droit d’attendre beaucoup du Pape. Donc le pape ne priera jamais assez !  » Comme pour toute mission, il s’agit de rester dans la main du Christ !
Puisque l’on ignore, à l’heure actuelle, l’identité du nouveau pape, il n’est pas interdit de s’arrêter encore une fois sur celle du Pape défunt. J’ai relevé, ces jours derniers, sous la plume d’un journaliste de renom, originaire du Bugey, Jacques Julliard, une sorte de confession, peu courante dans la profession. Il avoue : « Je me suis comme d’autres trompé sur la capacité du personnage de résister au temps ! Comme à la veille des J.M.J. de Paris en 1997, où, ému par sa détresse physique, j’avais souhaité qu’il démissionne. J’ai reconnu mon erreur de jugement… Il a vécu d’une manière mystique son agonie, soulignant le caractère christique de sa vocation. Il a été dans le registre des plus grands. De ceux qui témoignent de leur vérité dans leur chair. En le voyant, en l’entendant, les hommes étaient sûrs qu’il était de la race dont parle Pascal, des « témoins qui se feraient égorger ». »
Quelle simplicité dans l’aveu ! Combien ont en effet déploré le maintien délibéré du Pape dans sa charge ! « Ne voit-il donc pas qu’il ne peut plus gouverner !  » Et c’était une souffrance réelle, chez ceux qui le regardaient sur les écrans, de ne plus pouvoir le comprendre et de le voir si physiquement usé.
Et voilà que nous sommes témoins d’un véritable renversement dans le jugement ! Aujourd’hui, c’est dans ce « vieillard » impotent, muet, paralysé, que l’on voit briller avec une profondeur sans égale la grandeur du message qu’il nous a laissé. Dans sa faiblesse extrême – exposée à tous ! – il est resté inébranlable ! C’est la solidité du fondement sur lequel il avait construit sa vie qui apparaît en pleine lumière !
On a touché du doigt cette vérité dans la liturgie des obsèques de Jean-Paul II : un cercueil sobre, posé à même le sol, et par-dessus, le livre des Évangiles. Les pages, au gré du vent, se tournaient, comme sous l’action d’une main invisible. Le livre, soudainement, paraissait s’animer sous nos yeux ; il devenait vivant, habité par la Parole de Vie ; il semblait s’adresser à nous en nous disant : « Cet homme n’a vécu que pour cette Parole, le Christ, dans l’Amour des autres, dans un esprit de service jamais démenti jusqu’à la fin, jusqu’à épuisement !  » Image simple… mais combien intense, dernier signe d’une vie que le temps n’effacera pas de nos mémoires.
Jean-Paul II a médité souvent sur l’Évangile, plus spécialement sur les épisodes où l’Apôtre Pierre, son prédécesseur, se trouve en première ligne. Le moment de la Passion est l’un de ceux-là !
« Le Christ regarda Pierre à l’heure de sa chute, après qu’il eût renié son Maître par trois fois. Il est nécessaire à l’homme, ce regard aimant : il lui est nécessaire de se savoir aimé, aimé éternellement et choisi de toute éternité… Quand tout nous conduit à douter de nous-mêmes et du sens de notre vie, ce regard du Christ c’est-à-dire la prise de conscience de l’amour qui est en Lui et qui s’est montré plus puissant que tout mal et que toute destruction, cette prise de conscience nous permet de survivre. »
Jean-Paul II a réussi à faire briller ce regard aux yeux des hommes de son temps. C’est pourquoi le monde l’a perçu comme un guide spirituel qui éclaire l’avenir et redonne l’espérance !
? Père Guy Bagnard Évêque de Belley-Ars
P.S. Au moment où j’achève la dernière ligne de cet éditorial, j’apprends le nom du nouveau Pape. Il est trop tard pour parler de lui, ce soir. Avec tous les chrétiens du diocèse, je prie pour lui.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 22 avril 2005