Vie privée ? – Edito Décembre 2011

Les systèmes de communication ont atteint des performances qui confondraient aujourd’hui nos grands parents. D’un bout à l’autre du monde nous pouvons rejoindre des parents, des amis ; non seulement nous pouvons nous entendre, mais même nous voir ! Nous pouvons consulter une multitude de livres sans être obligés de nous rendre en bibliothèque, faire ses achats depuis chez soi sans se déplacer !

Mais, en même temps, on devient de plus en plus conscient des conséquences parfois désastreuses de cette communication tous azimuts. C’est que, grâce à ces moyens sophistiqués, on a la possibilité de suivre quelqu’un partout où il se trouve, jusque dans son intimité, et de savoir, par exemple : s’il regarde la télévision et sur quelle chaîne ; s’il téléphone et à qui, et même ce qu’il dit ; s’il est sur la route, à quel endroit se trouve sa voiture, grâce à la géolocalisation. Bref, chacun, dès maintenant – et de plus en plus – peut avoir le sentiment d’être surveillé dans ses moindres allées et venues ! D’où, parfois, des réactions de dissimulation accrue de la part des citoyens !

Quel paradoxe de vivre dans une société qui, officiellement, garantit à ses membres une entière liberté – ne sommes-nous pas fiers d’appartenir à des « pays de liberté ? » – et en même temps de savoir que cette même société peut suivre chacun partout, à son insu !

Quelle limite entre sphère publique et vie privée ?

Les conséquences sur notre vie privée sont considérables. La présidente de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (C.N.I.L.), invitée à la dernière Assemblée de Lourdes, a signalé aux évêques la gravité des problèmes auxquels la société, dans son ensemble, se trouve confrontée. Les questions sont délicates : comment protéger la vie privée des individus sans perdre les avantages majeurs de la communication ?

On a eu récemment un bref aperçu de ce questionnement avec le drame qui s’est produit au Lycée Cévenol au Chambon-sur-Lignon. Fallait-il communiquer tous les antécédents de cet adolescent accusé d’avoir tué sa camarade d’école ? Mais alors, en rapportant toute son histoire, ne lui fermait-on pas toute possibilité de réinsertion ? N’était-ce pas le condamner définitivement dans son mal, sans aucune perspective d’avenir ? Par ailleurs, rester discret, en ne disant que le strict minimum, n’était-ce pas exposer gravement l’entourage et ne plus sauvegarder le bien commun ! Comment sortir de ce dilemme ?
C’est la question de la délimitation de la sphère publique et de la sphère privée qui est posée. Si la frontière de l’une à l’autre était clairement tracée, il serait facile de repérer quand elle a été franchie, mais le plus souvent, le tracé est très incertain, d’où la difficulté pour les Tribunaux de se prononcer dans les affaires dont ils sont saisis, surtout quand il s’agit de groupes qui portent plainte.

Des droits et des devoirs

Le tout dernier exemple est celui des photomontages publicitaires de Benetton avec, en particulier, « l’embrassade » du Pape et de l’imam de l’Université Al-Azhar au Caire. On a perçu la gêne du Directeur de la Salle de Presse du Saint-Siège qui a parlé d’une « utilisation absolument inacceptable de l’image du Saint-Père, manipulée et instrumentalisée dans le cadre d’une campagne publicitaire à finalité commerciale ». Mais il ajoutait en même temps : « (le Vatican) étudie les démarches à accomplir auprès des autorités compétentes pour garantir une sauvegarde du respect de l’image du Saint-Père ». Autrement dit : inutile d’aller au devant d’un procès très incertain, mais plutôt annoncer des démarches – sans les préciser – qui pourraient amener le Groupe à s’interroger. Face à ces craintes, le photomontage a été retiré !

Vivre en société suscite aujourd’hui bien des inquiétudes. La présidente du CNIL s’en est fait largement l’écho après des évêques.
– Elle a souligné, avec beaucoup de force, qu’il fallait à tout prix garder des zones d’autonomie infranchissables.
– Elle a reconnu que les Autorités (Etat, Famille, Ecole) étaient toutes dépassées devant ces phénomènes nouveaux.
– Mais que le grand risque, devant ces questions, actuellement sans solution, était de ne rien faire, de se déclarer incompétent et de laisser s’installer toute sorte de situations qui, à long terme, ne peuvent qu’alimenter des explosions sociales.

Autant dire qu’avec tous les « Droits » dont il dispose, chaque citoyen ne peut néanmoins pas faire n’importe quoi ! Il a aussi quelques « Devoirs » à respecter !

? Père Guy Bagnard
Evêque de Belley-Ars