Une visite pas comme les autres !

La « visite ad limina » désigne la rencontre qui a lieu régulièrement – normalement tous les cinq ans – entre le Saint-Père et les évêques qui sont en charge d’un diocèse. Le Pape rencontre ainsi personnellement tous les évêques du monde et, comme ils sont nombreux, environ 4.500, il en reçoit en moyenne 800 chaque année.
C’est une visite de travail où chaque évêque fait un compte-rendu de l’activité pastorale du diocèse dont le Pape l’a nommé responsable. Cette visite est précédée d’un dossier : le « rapport quinquennal ». Il est envoyé plusieurs mois avant la visite. C’est une sorte de photographie du diocèse, avec des chiffres précis sur la situation des paroisses, l’état du presbyterium, la pratique religieuse, la catéchèse et la vie sacramentelle, les communautés religieuses, etc…
Quand les évêques viennent à Rome, ils ne rencontrent pas seulement le Pape, mais aussi ses collaborateurs, c’est-à-dire ceux qui l’aident dans le gouvernement de l’Église. C’est ainsi que, pendant la semaine que nous avons passée à Rome, nous avons visité 21 « Congrégations » ou « Conseils », à quoi il faut ajouter deux rencontres avec le Pape, l’une personnelle, d’environ un quart d’heure, et l’autre collégiale, avec l’ensemble des évêques des Provinces de Lyon et de Clermont.
Ces contacts réguliers – même à intervalles espacés – sont d’une grande portée ! Ils rendent sensible l’unité de l’Église autour du Successeur de Pierre. Du côté de la Curie romaine, ces visites rappellent que les dicastères romains sont au service du peuple des croyants catholiques et de l’évangélisation dans le monde. Du côté des diocèses, elles signifient qu’aucun d’entre eux n’est une réalité isolée, mais qu’au contraire, il prend place à l’intérieur d’une immense famille unie par le même credo.
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Parmi les nombreuses visites effectuées, je m’arrêterai à deux d’entre elles. D’abord, celle au Conseil Pontifical pour l’Unité des chrétiens, avec le Cardinal Kasper. J’étais chargé de présenter les activités de la Région apostolique, aujourd’hui divisée en deux Provinces : celles de Lyon et de Clermont. Il fallait d’abord rappeler les principales manifestations qui ont marqué notre région : – le Forum protestant de 1998 ; – des visites de représentants d’Eglises (Birmingham à Lyon en 1999, délégation roumaine en 2000, le katolikos Karékine Il en décembre 2001) ; – le rassemblement national des responsables d’Eglises à Lyon (13 mai 2000) ; – Le synode national de l’Église Réformée à Lyon (1-4 juin 2000) ; – la célébration du cinquantenaire de la mort de l’abbé Couturier (22-23 mars 2003) ; – L’année de la Bible (2003).
J’ai également souligné les préoccupations liées à des évolutions récentes dans le domaine des relations ?cuméniques :
1 – On assiste, du côté catholique, à une multiplication d’initiatives, inspirées souvent par des personnes et des groupes de bonne volonté, mais qui manquent de formation. Comment réguler et coordonner des démarches où, parfois, le sentiment, la convivialité, l’amitié l’emportent sur la recherche de la vérité théologique.
2. L’arrivée des Évangéliques, parmi les frères Réformés, suscite des problèmes inédits. Un certain nombre d’entre eux, par exemple, rebaptisent, alors qu’en 1972, dans des accords entre Réformés et Catholiques, nous avions reconnu mutuellement que nous avions le même Baptême. Si les Évangéliques sont très proches des Catholiques sur les questions d’éthique familiale, par contre, ils s’éloignent d’eux par l’effacement et parfois même l’inexistence de toute ecclésiologie.
On se trouve affronté, par exemple, à cette question délicate : quand on rencontre des Évangéliques, dialogue-t-on avec une personne individuelle qui exprime sa foi personnelle, ou bien à des représentants d’une communauté et, à ce titre, expriment-ils le contenu de la foi de leur communauté ? La difficulté de répondre clairement à cette question affaiblit d’autant la portée du dialogue !
De ce fait, on a parfois l’impression d’une régression plus que d’une avancée sur le chemin de l’unité. Des sujets tels que : l’Apostolicité, les Ministères, sont rarement abordés et même évités.
3. Avec l’ouverture des frontières, on assiste à une importante arrivée des chrétiens des Pays de l’Est. De ce fait, des communautés orthodoxes s’étoffent et se multiplient. Le dialogue ?cuménique s’élargit donc à un nouveau partenaire et donne aux échanges une tonalité nouvelle !
4. L’?cuménisme spirituel devient le parent pauvre au bénéfice d’activités, certes généreuses, mais qui laissent peu de place à l’approfondissement théologique, à la recherche de la vérité et à l’adoration gratuite. On se souvient de la prière du Père Couturier : « Accorde-nous de nous rencontrer tous en Toi afin que, de nos âmes et de nos lèvres monte incessamment Ta prière pour l’unité des chrétiens, telle que Tu la veux, par les moyens que Tu veux. »
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Une autre rencontre marquante a été celle avec le Cardinal Ratzinger. Ce qui frappe chez ce grand serviteur de l’Église, c’est sa vive intelligence, son immense culture, la rapidité avec laquelle il saisit les problèmes, sa clarté dans l’expression – il parle parfaitement le français – et, faut-il le dire au risque de surprendre, une humilité frappante. Il met d’emblée sa personne entre parenthèses pour mieux servir la Cause de la foi.
Nous avons parlé des Sacrements du mariage et de l’onction des malades pour lesquels se pose la question de savoir qui peut en être le ministre en dehors du prêtre. Il a souligné combien on avait tendance à faire disparaître la différence entre le prêtre et le fidèle laïc. Il a souhaité que l’on use d’un vocabulaire précis dans ce domaine pour éviter la confusion des vocations et des tâches.
Pour le mariage, il semble que la délégation d’un laïc, si elle est possible, sera toujours exceptionnelle. On doit veiller également à la dimension ?cuménique ; il n’est pas souhaitable de creuser le fossé avec les orthodoxes, desquels nous sommes si proches par le contenu de la foi.
Pour l’onction des malades, nous nous rattachons à ce qu’en a dit le Concile de Trente. D’une manière générale, « le Ministère est lié au Sacrement ».
A la suite de questions posées par les évêques, le problème des apparitions et des révélations privées a été abordé. Le Cardinal Ratzinger s’est montré très en retrait par rapport à certaines manifestations, y compris vis à vis de Medjugorge, en notant combien l’épiscopat yougoslave était réservé : « jusqu’à ce jour, il ne reconnaît pas l’existence de faits surnaturels ». De plus, ce même épiscopat est en difficulté avec les Religieux qui sont sur place. Il faut toutefois reconnaître qu’on enregistre de vraies conversions et d’authentiques démarche spirituelles. Rome a demandé que soit créée une Commission sous la responsabilité des évêques. Ses conclusions sont toujours attendues.
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C’est une visite de travail… C’est aussi une démarche spirituelle, un pèlerinage. Qui, mieux que les évêques, peut mesurer ce que représente le lien avec le successeur de Pierre auquel a été confié, depuis les origines, la mission de confirmer ses frères dans la foi.
Rencontrer le pape aujourd’hui, c’est, il est vrai, être mis en présence d’un homme affaibli, marqué par l’âge, la maladie. Il parle peu et on ne saisit pas toujours ses paroles. Dans cette situation de fragilité, on peut penser que des décisions importantes ne seront plus prises ! Mais n’avons-nous pas de grands textes, dans les domaines les plus divers, pour orienter notre marche, ces textes que Jean-Paul II nous a donnés pendant vingt-cinq ans !
Le monde des médias, après avoir réclamé sur tous les tons, et pendant des années, le départ de ce Pape, jugé par eux inapte à remplir sa mission, sont entrés dans le silence. Comme si lui, avait eu raison de tous, sans rien faire d’autre que d’être lui-même ! de fait, il se montre tel qu’il est, sans crainte, devant toutes les caméras du monde. Il ne cherche pas à maquiller son physique, ni à cacher ses infirmités. Jusqu’au bout, il transmet le message évangélique de la dignité de chaque personne, qu’elle soit âgée, handicapée, malade.
Pourquoi écarter ou cacher la faiblesse comme si l’on devait en avoir honte, comme si elle ne faisait pas partie de la condition humaine.
Pour nous les croyants, n’est-il pas celui que Dieu nous a donnés dans le mystérieux dessein de sa Providence. Si le pape demeure à la place où Dieu l’a mis, c’est pour travailler, jusqu’au bout, à la justice et à la paix, à la fraternité entre les hommes ; pour montrer que le dialogue l’emporte sur la violence, le partage sur l’égoïsme, le pardon sur l’orgueil.
Cette oeuvre immense, il la poursuivra jusqu’à son dernier souffle, au nom de sa foi ! « J’ai prié pour que ta foi ne défaille pas », avait dit Jésus à Pierre. C’est de cette solidité de la foi, enracinée dans la prière du Christ, que nous-mêmes, les évêques, nous sommes allés nous imprégner.
Une visite ad limina n’est vraiment pas un voyage comme les autres ! C’est une haute action d’Église. C’est pourquoi, près de la tombe de Pierre, nous avons été heureux de redire les paroles du Credo : « Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique. »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 20 février 2004