Une vie donnée pour le Christ – Homélie du 24 juin 2012

Homélie de Mgr Guy-Marie Bagnard pour les trois ordinations, diaconale et sacerdotales, en l’église Notre-Dame de la Miséricorde à Ars, le dimanche 24 juin 2012, Solennité de saint Jean-Baptiste.

« Beaucoup se réjouiront de sa naissance ! » Ce sont les paroles de l’ange à Zacharie, à cet homme âgé et sans descendance ! Les premiers mots qui annoncent cette naissance ? celle du futur Jean-Baptiste ? sont imprégnés de joie et d’action de grâce. Le climat est à la fête. Rien n’est encore réalisé de la prophétie, mais déjà, on se réjouit !

« Beaucoup se réjouiront ! »

Pourquoi, chers ordinands, ne pas reprendre ces paroles de l’ange et les transposer à notre liturgie présente ! Nous réjouir du jour où vous êtes nés, en voyant le chemin sur lequel, depuis des années, vous marchez et où, aujourd’hui, la main de Dieu vous y consacre, définitivement, par le sacrement !

Nous réjouir avec vos parents qui vous ont donné l’existence ; nous réjouir avec vos familles où vous avez grandi entre vos frères et soeurs ; nous réjouir avec tous ceux qui vous ont accompagnés au long de ces années de maturation où il vous a fallu faire des choix ! Nous réjouir avec tous les inconnus qui, demain, bénéficieront de votre ministère, reprendront des forces, retrouveront l’élan du courage et de l’espérance parce que leur vie aura été éclairée d’une nouvelle lumière !

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« Accueillir l’appel à suivre le Christ »

Sur ce chemin, peu de jeunes de vos âges s’aventurent ! On pourrait même croire que ce chemin est désormais déserté. Mais votre présence fait mentir ce pronostic trop facilement exploité. Elle rappelle, votre présence, que vous n’avez pas modelé votre existence sur celle du monde, avec le nombre indéfini de ses sollicitations. Elle montre que le soeur humain est, aujourd’hui comme hier, travaillé par la grâce et capable d’accueillir l’appel à suivre le Christ.

C’est un chemin où triomphe la Parole de Dieu, à l’égal de ce qu’elle a accompli dans le Foyer de Zacharie, en annonçant la venue prochaine de l’enfant : saint Jean-Baptiste. N’y aurait-il qu’une seule ordination dans toute la France ? à Dieu ne plaise ! ? qu’elle suffirait à démontrer que la terre ne se referme pas totalement sur elle-même. Elle demeure ouverte par en haut ! Il reste un passage dans la muraille de la falaise, grâce à la collaboration maintenue entre la liberté de l’homme et la grâce de Dieu.

Grâce aussi à tous les pères et mères de famille qui offrent secrètement leur enfant ;

Grâce à tous les priants qui, dans les monastères, se tiennent devant Dieu en silence ; ici, à Ars, nous pensons au Carmel !

Grâce aux communautés paroissiales qui prennent le temps gratuit de l’adoration eucharistique ;

Grâce à tous ces malades dans les hôpitaux qui reçoivent la visite des prêtres et qui y puisent un réconfort ;

Grâce même à ceux qui se trouvent en prison et qui découvrent la parole bienfaisante du prêtre, une parole qui réconcilie, relève et éclaire leur route d’une nouvelle espérance ;

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« Rendez droits les sentiers du Seigneur ! »

Grâce aussi à ceux qui, à l’occasion du décès d’un Proche, ont entendu la profondeur du message de la résurrection et qui se disent secrètement : comme c’est bien d’avoir un prêtre ! Comme c’est précieux que continue d’être annoncé le message de Jésus ! Jamais autant qu’à notre époque la présence du prêtre n’a été aussi intérieurement désirée ! C’est souvent dans l’obscurité que l’on aspire à voir la lumière ! C’est ce qui s’est passé au temps de saint Jean-Baptiste. Cet homme à l’aspect sévère et à la parole exigeante vit au désert ; il délivre des messages peu complaisants : « Convertissez-vous ! Rendez droits les sentiers du Seigneur ! La hache est déjà à la racine de l’arbre ! » Eh bien, dit l’Évangile, les foules viennent à lui. Elles demandent le baptême de purification. Les collecteurs d’impôts ? hommes à la réputation de voleurs ? viennent eux aussi écouter le prophète ! Et même les militaires l’interrogent et lui demandent : « Que nous faut-il faire ? – Ne faites violence à personne ! Et contentez-vous de votre solde ! » Le langage est clair, direct, mais en même temps, il n’enferme pas dans l’impasse sans issue de la condamnation. Le mal est dénoncé mais un chemin est proposé pour la conversion. L’avenir n’est pas fermé ! Qui dira que saint Jean-Baptiste ignore la miséricorde, lui qui a désigné Jésus comme « l’Agneau de Dieu », symbole de la douceur et du regard aimant ! Mais c’est une miséricorde qui ne renonce pas à l’exigence.

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«Une miséricorde qui ne renonce pas à l’exigence »

Il n’est pas étonnant que saint Jean-Marie Vianney l’ait adopté comme son ami très cher. Au moment de sa Confirmation, à l’âge de 20 ans, il associe le nom du Précurseur à son prénom de Baptême : Jean-Marie Baptiste Vianney ! Il aimait prier en sa compagnie. C’est ainsi que, dans son bréviaire, on a retrouvé de nombreuses images du Baptiste. Et quand il entreprit de rénover l’église paroissiale, il l’élargit en y ajoutant de nouvelles chapelles latérales : l’une des premières est dédiée à saint Jean-Baptiste avec cette inscription en grosses lettres à l’entrée de la chapelle : « Sa tête fut le prix d’une danse ». La danse peut aller jusqu’à faire mourir ! C’était un message fortement inscrit dans la pastorale du Saint Curé, lui qui luttait contre les effets dégradants de la danse sur la jeunesse. Oh, ce qui était en jeu à Ars, ce n’était pas la mort physique ? comme ce fut le cas pour saint Jean-Baptiste qu’un soldat alla décapiter dans la cellule de sa prison. Non ! Ce qui était en jeu, c’était la mort spirituelle de ces jeunes qui, une fois engagés sur le chemin du plaisir sans frein, risquaient de ne plus du tout revenir vers Dieu, à la grande désolation de leur curé.

«Un chemin pour aller au Christ »

Cette association du Curé d’Ars avec saint Jean-Baptiste, que peut-elle dire aujourd’hui à des ordinands ? La réponse est simple : on ne peut aller au Christ sans un chemin qui y prépare !

Il s’agit déjà de prêter attention au mot qui habituellement est retenu pour désigner la mission du Baptiste. Il est le « Précurseur », c’est-à-dire celui qui prépare la route, qui la dégage des obstacles qui empêchent le passage de celui qui vient. Or la préparation prend du temps ; elle réclame de la patience ! Avec cette précision que la patience n’est pas l’insouciance ni la paresse, l’indifférence ou l’inertie. La préparation demande de la présence, de l’endurance, de la ténacité. C’est surtout vrai quand on ne voit aucun résultat à ses efforts.

Nourrie à la source de la persévérance, la préparation se fait alors inventive. Elle s’ingénie à trouver de nouveaux moyens mieux adaptés. Ainsi, par exemple, le Curé d’Ars pour prévenir les méfaits de l’alcool dans le village, allait jusqu’à payer l’aubergiste pour qu’il tienne sa maison fermée, au moins certains jours ! Autre exemple pris dans le domaine de la liturgie ; Jean-Marie Vianney, pour bien préparer les soeurs, disait : « Quand quelqu’un prend de l’eau bénite en entrant dans l’église, Jésus ouvre la porte du tabernacle pour voir qui c’est ! » Chacun, dans ce geste, avait alors le sentiment d’être regardé, accueilli, et déjà, il était dans le recueillement !

La préparation était encore liée à une autre exigence : celle de ne pas se prendre soi-même pour Celui qu’on annonce. Saint Augustin disait que Jean-Baptiste n’avait pas profité de l’erreur de ses contemporains pour se faire valoir. En effet, beaucoup voyaient en lui Celui qu’avaient annoncé les prophètes. Mais Jean-Baptiste disait : « Non ! Ce n’est pas moi ! » Quand les yeux sont rivés sur vous, quand déjà s’ouvrent dans les soeurs disponibles un mouvement de foi, dont vous êtes le destinataire, comme il est tentant d’y répondre spontanément. Il faut alors un véritable arrachement à soi-même, une humilité profonde pour dire très simplement mais clairement : « Vous vous trompez ! Ce n’est pas moi ! » Car, ajoutait-il, « il y a quelqu’un parmi vous que vous ne connaissez pas ! » Dieu n’est pas loin, mais il n’est pas identifié. Ouvrir les yeux, faire reconnaître ! Les catéchèses quotidiennes de Jean-Marie Baptiste Vianney n’avaient pas d’autre but que d’apprendre à déchiffrer la présence du Christ !

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«Une vie donnée pour le Christ »

Ce lien de Jean-Marie Vianney avec le Baptiste trouvait encore un autre point d’application. Saint Hilaire écrivait, dans son commentaire sur l’Évangile de Matthieu, que la mission de Jean-Baptiste était de mettre en contact direct avec le Christ. Il expliquait, par exemple, que dans la demande du Baptiste à ses propres disciples, d’aller interroger Jésus avec cette question : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », cette question n’était pas l’expression d’un doute dans l’esprit du Baptiste, mais bien plutôt sa volonté de faire entendre à ses disciples, sans aucun intermédiaire, la réponse de Jésus lui-même. Il s’agissait de supprimer toutes les interférences ; non pas seulement parler « de » Jésus, mais Le laisser parler « LUI » ! Il en allait de même à Ars. Les paroissiens étaient saisis par les paroles longuement répétées de leur curé devant le tabernacle : « Il est là ! Il est là ! Il est là ! » C’était, pour ce pasteur surprenant, l’invitation adressée à chacun à rencontrer personnellement le Christ.

Mais le secret du Curé d’Ars se trouvait encore ailleurs. Certes, il ne négligeait pas tous ces moyens simples et si bien appropriés à la mentalité de ses paroissiens, mais il allait plus loin. Il se mettait lui-même en jeu. Il disait au Seigneur, devant le tabernacle : « Mon Dieu, convertissez ma paroisse. Je suis prêt à souffrir ce que vous voudrez ». Et dans la célébration du pardon, il donnait volontiers des pénitences légères, mais il ajoutait en confidence à celui qui s’en étonnait : « Je ferai le reste ! » Là aussi, il marchait sur les traces du Baptiste qui laissa couler son sang pour le Christ. Jean-Marie Vianney devenait, à travers sa personne, la passerelle qui fait passer au Christ.

Pour vous, chers ordinands, c’est une grâce de recevoir l’ordination dans ce village d’Ars, le jour où l’on fête saint Jean-Baptiste. Dans l’alliance de ces deux noms, vous trouverez de quoi puiser la spiritualité de votre futur ministère. Vous vous souviendrez que, ce jour-là, vous avez contracté un lien indestructible avec ces deux grands Amis de l’Agneau : saint Jean-Baptiste et saint Jean-Marie Baptiste Vianney. L’un et l’autre vous montrent le chemin d’une vie donnée pour le Christ.

? Père Guy-Marie Bagnard
Administrateur apostolique de Belley-Ars

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