Une conscience planétaire

Nous sommes tous frappés de l’impressionnant élan de générosité qui a suivi la catastrophe du tremblement de terre dans le sud-est asiatique. En l’espace de quelques jours, la terre est devenue un village. L’indonésien, le thaïlandais, le sri lankais, habituellement hors de nos horizons, sont entrés dans notre univers d’européens, nous devenant presque aussi proches que les voisins de notre rue.
Cette proximité est naturellement la conséquence des moyens techniques dont nous disposons ; grâce à eux, des images venues de très loin entrent dans nos maisons.
Mais il y a quelque chose de plus que des images. C’est la naissance d’une conscience planétaire. Sous nos yeux se produit une unification du genre humain. Oh, restons réalistes ! La route qui mène à cette unité n’est pas achevée. Mais enfin, nous ne pouvons pas nier qu’une dimension nouvelle est en train d’apparaître entre les êtres humains : celle de partager la même condition. Les cultures, les langues et les religions ont beau être différentes ; le socle d’une commune humanité nous relie les uns aux autres, sous toutes les latitudes !
Quand, en 1969, un homme a marché pour la première fois sur la Lune, un dialogue surprenant s’est déroulé au tout dernier moment entre les ingénieurs de la NASA et l’astronaute Neil Armstrong. Revêtu de son scaphandre, il sortait du vaisseau spatial et descendait les barreaux de l’échelle qui le conduisait sur le sol lunaire. Les contrôleurs, depuis la terre, trouvant que la marche était un peu trop lente, lui disaient : « Avancez ! Vous n’avez plus qu’un petit pas à faire. » Et l’astronaute de répondre : »Oui, un petit pas pour moi ! Mais un pas immense pour l’humanité. »
En cet instant, l’astronaute se sentait quelque part le représentant de toute l’humanité. Et chacun de ceux qui, sur terre, le regardaient sur leur écran, était envahi par le même sentiment : son exploit était aussi le leur. L’acteur et les spectateurs ne faisaient qu’un ! La performance appartenait à tous ! C’est en des circonstances exceptionnelles que surgit cette conscience vive de faire partie de la même humanité et d’éprouver le sentiment d’une communion sans frontière ; ce peut être à l’occasion d’un exploit ou au moment d’une tragédie ! L’exceptionnel nous fait toucher du doigt la réalité d’une communauté de destin où toute distance entre les hommes est abolie ! Nous sommes brusquement mis en présence d’une fraternité humaine, plus forte que tous les différends ! C’est comme si, en ces moments privilégiés, l’humanité ne faisait qu’une seule personne ! Comme si le regard effaçait tout ce qui sépare pour ne plus voir que ce qui unit !
Lorsque cette prise de conscience se produit, elle peut certes se réduire à un sentiment. Et un sentiment reste un « sentiment », c’est-à-dire une émotion fugitive, vécue à l’intérieur de soi-même, qui ne va pas au-delà de la personne qui l’éprouve. Mais cette conscience peut aussi prendre de l’ampleur ; elle peut investir toute la personne ; elle peut descendre de l’esprit dans le coeur et du coeur dans les mains ! Elle prend alors le visage de la responsabilité : ces gens qui, là-bas, à des milliers de kilomètres ont tout perdu, je me dois de leur venir en aide pour la seule raison qu’ils sont des frères en humanité !
C’est ce que nous voyons se produire sous nos yeux à l’occasion de la tragédie de l’Océan Indien. L’image de l’Apôtre Paul lui fournit une belle illustration : lorsqu’un membre du corps est malade, c’est tout le corps qui souffre et ce sont tous les membres qui lui viennent en aide. L’élan de bonté qui soulève un monde que l’on croyait endormi découvre une autre face du coeur humain : celle du Bien dont il est capable !
Au lendemain des guerres qui, au cours du XXe siècle, ont endeuillé la terre d’un nombre incalculable de cadavres, un philosophe, Joseph Tischner, s’interrogeait : « On peut se demander s’il sera à nouveau possible d’avoir confiance dans le genre humain après tous ces crimes énormes…. Le doute envers le genre humain a été un des principaux facteurs de l’effritement des liens sociaux. Aujourd’hui, ce doute est ce qui fait le plus grand obstacle à la marche vers le Bien. »
Rien, en effet, ne peut être entrepris quand le doute ronge l’esprit. Le doute tue dans l’?uf toute initiative, de la plus humble à la plus ample. Pour entreprendre, il faut absolument croire ! La confiance ouvre l’avenir sur un champ d’action illimité !
À mes frères chrétiens, j’exprime donc le voeu que leur foi soit affermie : la foi en la Personne du Christ, en qui tous les hommes sont déjà réconciliés, en qui la haine a été tuée, en qui la vie l’emporte définitivement sur la mort ! Le Christ n’est pas perdu dans les lointains. Il marche à nos côtés. Nous Le retrouvons chaque jour dans le sacrement de l’Eucharistie.
Aux femmes et aux hommes de bonne volonté, qui habitent sur la terre des Pays de l’Ain, je forme le voeu qu’ils ne se laissent pas emporter par la vague qui détruit et sème la mort ; mais qu’ils gardent confiance en la vague qui porte la vie, celle qui reconstruit et redonne l’espoir.
Gardons tous en vue le Bien qui se fait dans le monde – le Bien dont nous sommes tous capables ! Nous aurons alors plus de force pour sortir de nos tranquillités et aider nos frères en humanité.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 7 janvier 2005