Un préambule contesté

Alors que l’actualité sociale attire sur elle tous les regards, avec l’annonce de la réforme des retraites, des événements moins voyants quoique d’une portée non négligeable risquent de passer totalement inaperçus. Je veux parler du projet de Constitution européenne dont une nouvelle rédaction vient d’être rendue publique, le 6 juin. Ce nouveau texte devrait être soumis au Parlement européen à la fin de ce mois.
L’Église catholique a réagi à cette nouvelle rédaction par la voix de Mgr Tauran, chargé au Vatican des relations extérieures et par celle de Mgr Homeyer, président de la Commission des Épiscopats de la Communauté Européenne (COMECE). Celui-ci a même adressé une lettre personnelle à M. Valéry Giscard d’Estaing qui préside la Convention chargée de rédiger le projet de Constitution. C’est d’abord le Préambule de cette future Constitution qui continue de soulever une difficulté. Certes le texte a tenu compte de certaines remarques qui avaient été faites à la suite de la rencontre de Nice, concernant la charte européenne. L’ancienne rédaction parlait du « patrimoine moral et spirituel » de l’Europe ; aujourd’hui, le texte amendé parle du « patrimoine culturel, humaniste et religieux ». Faire ainsi état de la dimension religieuse, c’est reconnaître l’homme dans ses dimensions essentielles. Il y a donc ici une avancée notable.
Mais un problème sérieux demeure. Le Préambule, en énumérant les éléments constitutifs de cet héritage, cite « les civilisations hellénique et romaine » ; il signale également « les courants philosophiques des Lumières » ; mais rien n’est dit du christianisme ! S’agissant de l’histoire, c’est-à-dire d’un passé qui s’est effectivement déroulé, on ne peut que déplorer ce silence… délibéré !
« Je vous exprime mon étonnement, écrit Mgr Homeyer, quant au fait que le Préambule, qui contient une liste d’éléments importants de la civilisation européenne, ne fasse justement pas mention de la contribution du christianisme. Sans vouloir rabaisser d’autres contributions, aucune autre religion ou courant philosophique n’a empreint l’Europe comme le christianisme. »
Mgr Tauran, lui, parle d’une « opération idéologique qui révèle une tentation impérieuse de réécrire l’histoire ». Sur ce point, la seule demande que formule l’Église catholique, c’est que soit respectée l’histoire. Faire tomber dans les oubliettes la référence chrétienne dans le patrimoine de l’Europe, c’est tout simplement faire injure au donné historique que nous livrent les siècles passés. C’est manquer d’objectivité, que l’on soit ou non croyant. Car il est indéniable que le christianisme a joué un rôle de premier ordre dans l’élaboration de la civilisation européenne. Pourquoi le taire, alors que sont rappelés les éléments qui ont constitué l’héritage.
Jean-Paul II, en visite pastorale dans notre pays, avait dit au Bourget, le premier juin 1980 : « Que n’ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l’homme, pour exprimer l’homme par la formulation de ses droits inaliénables. On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. »
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Un autre point sur lequel revient Mgr Homeyer, dans sa lettre au Président Giscard d’Estaing, concerne l’énoncé du nom de Dieu dans la Constitution. Problème combien délicat et sans doute plus fondamental encore que celui de la référence chrétienne.
Si la Transcendance n’apparaît nulle part, comment ceux qui invoquent Dieu et le prient, comme le coeur de leur existence, s’inséreront-ils dans la société ? Ne seront-ils pas condamnés à devenir des marginaux, des êtres à part ? On se souvient que, sous le joug soviétique, les croyants étaient considérés comme des malades qu’il fallait interner. Ils étaient soignés pour « cause de croyance » ! Leur retour à la santé se mesurait à leur progressive profession d’athéisme. L’homme normalement constitué devait être sans Dieu.
Cette référence à Dieu ne signifie pas que la Constitution imposerait la foi à tous les citoyens de l’Union. Elle indiquerait seulement que ceux qui invoquent Dieu pourraient le faire librement, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans.
Nommer Dieu aurait encore une autre signification : celle d’évoquer, au-dessus de la Constitution elle-même, au-dessus des États, une instance plus haute qu’eux tous ! Le pouvoir politique – si nécessaire soit-il – n’est pas l’Absolu. Il ne trouve pas son origine en lui-même. Il n’est pas l’ultime réalité qui n’aurait à se soumettre qu’à elle-même ! « Rappeler les limites du pouvoir humain, écrit Mgr Homeyer, la Responsabilité devant Dieu, l’humanité, la création, serait montrer de manière claire que le pouvoir public n’est pas absolu !  »
On se souvient de la réflexion de Georges Pompidou : « La conviction qu’il existe une puissance qui s’impose aux hommes constitue pour ceux-ci – et donc pour ceux qui les dirigent – une sorte de garde-fou d’autant plus utile que les moyens sont nous disposons aujourd’hui sont plus terrifiants. »
Introduire le mot « Dieu » dans la Constitution de l’Europe n’est pas instrumentaliser Dieu. C’est protéger l’homme contre son propre anéantissement. Régis Debray écrivait à la fin de son livre – Dieu, un itinéraire – : »Vous voulez une reliance entre vous ? Trouvez une Transcendance. Appelez-la Jéhovah, si cela vous impressionne plus. Mais je vous préviens : si vous ne faites pas un trou dans le plafond, vous allez asphyxier. Peu importe ce que vous y mettez, ce qui compte, c’est la bouche d’air. »
Dans cette Europe en voie de constitution, il faut offrir à ses membres de quoi « respirer » !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 13 juin 2003