Un peu d’air frais !

Quand on se trouve depuis longtemps dans une même pièce, on ne sent plus l’air confiné qui y règne ! La seule façon de s’en apercevoir, c’est de s’échapper quelques instants. Au retour, on est immédiatement saisi par l’odeur de renfermé. Le premier geste est d’ouvrir la fenêtre ! Respirer un peu d’air frais, chacun en a ressenti le bienfait à la suite d’une longue réunion ou d’une conférence interminable.
C’est un bienfait comparable que j’ai éprouvé en lisant dernièrement les directives énoncées et affichées par un Proviseur dans son lycée, lors de la rentrée de septembre dernier. Il s’agissait pour lui de donner des consignes sur la tenue vestimentaire à l’intérieur de son établissement. Je les rapporte telles quelles :
« On n’est ici ni pour s’exhiber, ni pour séduire, ni pour être séduit. Le vêtement ne doit donc ni choquer, ni provoquer, ni distraire de ce pourquoi on est au collège ou au lycée : le travail.
Sont donc interdits, notamment : ? les vêtements qui laissent voir le ventre ou les sous-vêtements, ? les décolletés excessifs ou provocants, ? les jupes qui montrent les cuisses, ? les vêtements sales, négligés, loqueteux, au même titre que la malpropreté corporelle, ? les pantalons qui « tombent », ? les colorations, coiffures, maquillages outranciers, c’est-à-dire excessifs, provocateurs, ? etc. (liste non exhaustive). »
En parcourant ces lignes, j’avais l’impression qu’une bouffée d’air frais pénétrait dans l’air confiné de l’état d’esprit général, grâce à une main audacieuse qui avait décidé d’ouvrir la fenêtre ! Il y fallait de l’audace, c’est clair ! Car oser dire publiquement que l’on est au lycée pour le travail, c’était remettre l’institution à sa juste destination avec toutes les exigences qui en découlent ! Mais il fallait aussi un sens évident de la responsabilité, car le Proviseur prenait la peine de préciser :
« Qui décide qu’une tenue est incorrecte ? Parce qu’il s’agit d’une question d’appréciation, et que diverses appréciations pourraient être divergentes, c’est le chef d’établissement qui en jugera, éclairé par les discussions du C.A. Il n’imposera pas pour autant sa fantaisie. Si un professeur estime une tenue incorrecte, et que l’élève le conteste, l’élève sera envoyé à son bureau. »
Sans un engagement personnel réfléchi et délibéré, jamais ne s’ouvrira la fenêtre qui apportera l’air salutaire.
Apprendre à s’habiller correctement, c’est respecter les autres en ne leur imposant pas ses excentricités ; c’est également se libérer de soi-même en apprenant à ne pas se laisser emprisonner par toutes ses envies et ses humeurs passagères. C’est aussi protéger l’identité du lieu qui vous accueille et de ceux qui le font vivre. Bref, c’est se situer dans un ensemble que l’on prend en compte. C’est devenir un être social… et donc un être sociable !
Ainsi se construit la personnalité de l’adulte qui apprend le « vivre ensemble » en découvrant le bienfait du renoncement à ses fantaisies. C’est de cette façon que l’on prend conscience du « principe de réalité » qui veut que tous les désirs qui vous habitent ne peuvent pas, en toute circonstance et à chaque instant, se réaliser. C’est le véritable chemin vers la liberté. Guy Coq, philosophe et enseignant bien connu, faisait une analyse de la société dans une interview donnée en 2002. Il expliquait : « On constate aujourd’hui une dérive individualiste qui se caractérise par l’émergence d’un type humain qui pose la liberté individualiste comme un absolu, comme l’unique dimension de la liberté. Il veut être l’auteur de tout ce qui le concerne, rejette tout ce qui l’a précédé et ne supporte ni l’autorité ni la contrainte collective. C’est en fait l’émergence d’un individu qui ne veut pas dépendre des autres. D’où l’écroulement de la vie syndicale et de la culture de l’engagement. Aujourd’hui chacun cherche sa solution individuelle, en essayant de tirer au mieux son épingle du jeu. Mais l’individu moderne oublie qu’il ne peut exercer sa liberté que grâce à des liens de qualité avec autrui. Sans quoi, il risque de s’écrouler. » Soljenitsyne disait que « l’exercice suprême de la liberté consiste à se restreindre ».
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Ces quelques réflexions voudraient simplement rappeler que les réalités les plus ordinaires de nos existences – ici le vêtement – sont loin d’être indifférentes. Elles ont un poids de sociabilité, une épaisseur d’humanité. L’animal, lui, n’a pas de vêtement. Il ne cherche pas à s’habiller. Si, au contraire, l’homme, dès son émergence, prend un vêtement et s’en revêt, c’est parce qu’il pressent qu’il est plus grand que son corps.
C’est, en effet, par le corps que l’homme s’enracine le plus visiblement dans le règne de l’animalité ; le vêtement dont il se couvre devient alors le signe par lequel ce qui est de l’ordre du biologique est élevé à l’ordre de l’humanité. Le corps, pour autant, n’est pas « nié », ni « méprisé », mais il est élevé, « exhaussé » à la dignité humaine. Si, par contre, dans sa manière de s’habiller, l’homme cherche à mettre son corps en évidence, à ne faire voir que lui, au point de laisser croire qu’il se réduit à sa nature biologique, il redescend à l’animalité. Et l’on sait d’expérience que, quand l’homme descend à l’étage animal, il descend lourdement bien au-dessous de l’animal ! Les excès dans lesquels il sombre sont encore la trace en lui d’une grandeur qui, certes, se fourvoie, mais dont il garde en lui à jamais le vestige. L’homme ne peut pas faire disparaître sa grandeur… même quand il s’en détourne ! Il est à jamais « image de Dieu ».
Il y a donc dans le vêtement plus que le vêtement ! L’habit est le signe de la présence de l’être humain ; il est le chemin qui mène au mystère de sa personne. Il révèle tout simplement qu’on est en présence d’un sanctuaire : l’ « âme » ! C’est pourquoi la véritable élégance ne distrait pas le regard. Elle le concentre plutôt sur cet essentiel !
Le Proviseur l’avait bien saisi puisqu’il terminait ainsi son appel :« Au collège, au lycée, on apprend aussi le bon goût, qui allie l’originalité et le respect du goût des autres. Brummel, fameux dandy, disait : »si j’étais vraiment élégant, vous ne l’auriez pas remarqué. » »
Pourquoi ce qui est demandé dans un lycée ne serait-il pas aussi bienvenu partout, dans le courant de la vie de tous les jours !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 23 novembre 2004