Un degré de plus !

À bien des indices, nous voyons grandir la pauvreté dans notre pays. Le nombre de ceux qui cherchent une aide alimentaire comme celui de ceux qui ne peuvent plus payer leur loyer sont en nette augmentation. Les Restaurants du Coeur, le Secours Catholique et d’autres Services sociaux ont vu affluer de nouvelles populations qui leur étaient jusqu’alors inconnues. Derrière la froideur des chiffres, il y a la réalité du drame humain de ceux qui sont menacés d’expulsion, ou de ceux qui cherchent, tout simplement, de quoi manger. Pour un nombre grandissant, il ne s’agit pas seulement de vivre… mais de survivre !
Dans le même temps, des Groupes industriels à dimension internationale annoncent des bénéfices record pour l’année 2003-2004. On parle de milliards d’euros pour le groupe Total, par exemple, et… pour une seule année ! On parle aussi de Personnalités, à la tête de puissants complexes industriels, qui
reçoivent des rémunérations hors norme. On a signalé dans les médias, par exemple, que le grand patron de Vivendi « était désormais le directeur le mieux payé de France. Il a gagné, en 2003, 2, 25 millions d’euros, auxquels se sont ajoutés les 2, 5 millions de titres en stock-options qui lui ont été attribués en janvier et en avril 2003. »
C’est devant cette disparité, qui creuse le fossé entre riches et pauvres, que surgit le scandale. Comment accepter que les uns accumulent des fortunes alors que d’autres s’enfoncent dans la grande misère !
On reste « songeur » devant ces chiffres et l’on se dit : « Est-il possible que le monde puisse continuer sa marche avec ces écarts de plus en plus accusés entre les êtres humains ! Pour celui qui assume de lourdes responsabilités, il est normal qu’il bénéficie de salaires importants. Mais on ne peut que se
récrier devant des disproportions si éclatantes ! Alors, c’est vrai, un mouvement de révolte saisit l’observateur le plus paisible. Et ceux qui engrangent des revenus aussi élevés deviennent une cible toute naturelle !
À la réflexion, pourtant, on se demande si nous ne portons pas tous une part de responsabilité dans cette montée des inégalités. Un seul exemple ! Voyez ce qui s’est passé au mois de décembre dernier. On a appris que les Dirigeants de « Canal + » avaient décidé d’obtenir les droits de retransmission exclusive
des matches de football sur leur chaîne télévisée cryptée ; pour cela, ils déposaient sur la table des négociations 600 millions d’euros par an pendant trois ans, soit une somme totale de 1 milliard 800 millions d’euros pour réaliser ce projet. Sûrs des attentes des téléspectateurs, ils n’hésitaient pas à mettre ces sommes en jeu !
Or, les téléspectateurs en question, qui sont-ils ? Mais c’est chacun d’entre nous ! Des études sérieuses montrent que beaucoup sont prêts à payer le prix d’un abonnement pour voir les matches. Alors, en effet, ceux qui sont aux commandes peuvent, sans trop risquer, engager ces sommes fabuleuses ! Et la Chaîne gagnera même en audience et en notoriété ! Pourquoi se priver d’une telle opportunité ! Or, à l’annonce de ces chiffres, je n’ai pas beaucoup entendu de murmures ou de désapprobations. Une fois l’effet de surprise passé, l’opinion s’est faite silencieuse. Pourtant, la somme annoncée est considérable.
Jean-Claude Guillebaud, journaliste à ses heures, donnait des points de comparaison sur deux exemples:
« En 1994, l’aide totale du Fonds Monétaire International (FMI) à la Mauritanie représentait moins de… 20 millions d’euros (26 millions de dollars) et celle accordée à l’Éthiopie famélique était inférieure à 100 millions d’euros pour trois ans ! Cela signifie qu’un an de foot sur « Canal + » équivaut à 18 années d’aide à l’Éthiopie, pays aussi peuplé que la France !  »
Que l’on me pardonne d’allonger la citation, mais elle soulève une réflexion de fond :
« Cette comparaison illustre ce qu’a de fou, de ridicule, d’obscène l’ivresse financière qui a saisi le football et l’absurdité d’un accord de diffusion dont la première conséquence sera d’inonder un peu plus d’une logique mercantile ce sport national et ses clubs, tout en remplissant – si l’on ose dire – de Ferrari ou de Rolls les garages de nos joueurs. »
* * *
Que conclure ?
En tout premier lieu, qu’il est capital de repérer le « lieu » d’où proviennent ces fantastiques dysfonctionnements. On lit dans un texte majeur du Concile Vatican II : « Les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental qui prend racine dans le coeur de l’homme. »
C’est, en effet, le coeur de l’homme qui est en cause, c’est-à-dire, ce lieu secret, invisible, où chacun se fixe les objectifs qu’il veut atteindre, là où il tranche les conduites à tenir, là où se déterminent les directions qu’il choisit dans l’existence. C’est une urgence que chacun opère ce mouvement vers l’intérieur, qui donne rendez-vous à sa conscience et… à Dieu ! Et cela ne peut pas être demandé à quelques uns seulement ! Mais à tous ! Puisqu’il s’agit du « coeur », tout le monde, sans exception, est concerné. C’est ce que nous appelons « la conversion ». Il n’est pas déplacé d’en parler pendant ce temps de Carême.
Certaines circonstances provoquent parfois ce retournement. Ainsi l’ancien patron de la Compagnie pétrolière Ioukos, Michaël Khodorovski, ce milliardaire, en prison depuis quinze mois, vient de livrer une sorte de confession rapportée dans le Courrier international :
« Je dois dire merci à la prison. Elle m’a offert des mois de concentration intense, du temps pour reconsidérer un grand nombre d’aspects de la vie. J’ai déjà pris conscience du fait que la richesse, surtout quand elle est très importante, n’est en aucun cas un gage de liberté. J’ai changé de statut. Je deviens un homme ordinaire… pour qui l’essentiel n’est pas de posséder, mais de vivre. Je ne lutte plus pour de l’argent, mais pour le droit d’être moi-même. C’est le choix de la liberté. Pour moi, la fortune appartient au passé. »
* * *
Les spécialistes des études climatiques de la planète expliquent que l’élévation d’un seul degré de la température transforme complètement le climat et la vie sur terre : les courants marins se modifient, la calotte glacière se fracture, des zones entières se désertifient alors que d’autres connaissent des pluies diluviennes, etc. D’un seul petit degré résulte un bouleversement à la dimension de la terre.
Comme il est tentant de transposer cette observation climatique au domaine des consciences et des coeurs. Un seul petit pas de conversion accompli par tous pourrait faire retrouver à l’humanité entière cet équilibre de vie entre tous les êtres humains et créer une vraie fraternité. Le partage est important, surtout quand il procède de la conversion du coeur.
Xavier Emmanuelli, l’inspirateur du Samu social, a écrit un livre dont le titre sonne comme une alarme : « Dernier avis avant la fin du monde. » Il devient urgent de se modifier soi-même ! La Vierge Marie, dans toutes les apparitions où elle s’exprime : Lourdes, Fatima, etc., tient à peu près toujours le même langage : « Convertissez-vous ! Faites pénitence !  »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 18 mars 2005