Ton Père voit dans le secret !

Pour la première fois, dans l’histoire, nous voyons se tisser une communauté de destin entre tous les hommes de la planète. L’actualité nous en donne une illustration avec l’Irak. La perspective d’une guerre, annoncée depuis des mois, désirée par les uns, refusée par les autres, mais redoutée par le plus grand nombre éveille une attention – et une grave appréhension – de la part du monde entier. Car chacun pressent que de ce seul événement dépend l’avenir de tous. La planète s’est transformée en un gros village. En l’espace de quelques décennies, nous sommes devenus « citoyens du monde » !
Ce passage d’une conscience individuelle à une conscience universelle est, en grande partie, le fruit du développement extraordinaire de la technique. Nous pouvons désormais communiquer d’un point à l’autre du globe dans la minute présente. Au journal télévisé du soir, nous voyons ce qui s’est passé le matin ou l’après-midi à des milliers de kilomètres.
Ce développement prodigieux nous émerveille et, en même temps, nous inquiète. Car, si tous sont ainsi liés les uns aux autres, de Calcutta à Cuba, de Tokyo à Mexico, cela veut dire qu’un seul – en un endroit quelconque du globe, en pliant toutes les techniques à son service – peut entraîner dans son sillage l’humanité entière pour le meilleur ou pour le pire !
Devant des conséquences d’une telle ampleur, on ne manque pas de s’interroger : est-ce que le progrès de la conscience morale a suivi celui des sciences et des techniques ? L’humanité a-t-elle avancé dans les deux domaines à la même vitesse ? L’angoisse qui s’empare de nous à certaines heures nous oblige à répondre : Non !
L’éthique n’a pas grandi au rythme des techniques. C’est ce décalage qui fait apparaître un questionnement d’un tout nouveau genre : « L’homme a-t-il le droit de faire tout ce qu’il est capable de faire ?  »
En détenant de plus en plus de pouvoir, l’homme se demande quoi faire de toute cette puissance. Il se sent dépassé par ses propres oeuvres. Ses repères habituels ont disparu. La puissance acquise par les sciences oblige l’homme à retrouver une boussole pour s’orienter dans ce nouvel univers !
Il est significatif que ce type de questions soit soulevé par les sciences de la bio-éthique. Là, en effet, on atteint directement l’être humain et son devenir. Or qu’est-ce que l’être humain ? Comment le situer ? Comment le définir ? Selon la pensée chrétienne, « l’homme est la seule créature que Dieu a voulu pour elle-même ». C’est dire que l’homme ne pourra jamais être abaissé au rang d’un moyen, puisqu’il est une fin en lui-même. Le fait de référer l’être humain à l’absolu de Dieu engage une manière de penser et d’agir qui n’autorise plus l’homme à faire n’importe quoi sur lui-même, sur les autres et sur le monde où il vit.
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Ainsi, ce sont les immenses pouvoirs détenus par l’homme qui le conduisent à se poser les questions les plus radicales. Aujourd’hui, on trouve ces questions exprimées sous la plume de beaucoup de penseurs contemporains. On n’a jamais autant étudié les questions d’éthique. Le penseur le plus lu, Comte-Sponville, est un moraliste. Il y en a d’autres. Ainsi Vaclav Havel, par exemple, se demande ce qu’est la responsabilité. C’est bien les signe qu’aujourd’hui l’homme cherche à connaître la portée de ses actes, face aux immenses possibilités qui se présentent à lui.
La responsabilité, dit-il, c’est « la considération que nous prêtons à ce que notre entourage dira de nos actions ou de nos décisions ». C’est, ajoute-t-il, « l’attention que nous portons à la manière dont nous sommes perçus nous-mêmes par le public, par ceux que nous côtoyons. »
Autrement dit, se savoir responsable, c’est sentir posé sur soi le regard des autres. La responsabilité naît du regard d’autrui. De fait, nous en faisons tous l’expérience. Selon que l’on est regardé ou non, nous agissons différemment. Si personne ne me voit, j’agirai à ma guise, selon mes désirs ou mes envies. Au contraire, dès que je me sais regardé, je rectifie spontanément la position ! Le régime du « pas vu – pas pris » entre bien dans ce comportement. Quand personne n’est là pour me voir, je perds le sens de ma responsabilité. Quand, au contraire, je suis exposé à la vue d’un autre, je retrouve le sens de ma responsabilité.
Mais Vaclav Havel ne s’en tient pas à ce constat. Il poursuit : « Pour moi, dit-il, la responsabilité est une acuité du fait que quelqu’un nous observe avec discrétion… Sans cette expérience de la transcendance, la responsabilité n’a aucune signification. »
En clair, c’est le fait de se savoir regardé à chaque instant qui maintient en l’homme la permanence de la responsabilité. Si je suis convaincu que quelqu’un est toujours là à me regarder, qu’à aucun moment je ne puis échapper à sa présence, je ne peux pas déposer ma responsabilité comme on dépose un vêtement devenu inutile.
Référée au regard de Dieu, la responsabilité fait alors corps avec l’existence ! Exister, pour l’homme, c’est être responsable parce que c’est être vu par Dieu ! Par ce biais, on aboutit à la même conclusion : si l’homme est coupé de Dieu, il n’a plus aucun point d’ancrage pour donner une direction à sa vie et à ses actes ! La référence à l’Absolu lui est nécessaire.
C’est la conclusion à laquelle parvient Régis Debray en terminant son histoire des religions. Il faut, dit-il, une transcendance ! « Si vous ne faites pas un trou dans le plafond, vous allez asphyxier. Peu importe ce que vous y mettez, ce qui compte, c’est la bouche d’air ».
Curieux animal que l’homme qui ne peut se satisfaire de l’éphémère. Il lui faut l’Absolu pour vivre et se conduire ! François Mauriac le disait avec d’autres mots : « Ma vocation est politique dans la stricte mesure où elle est religieuse. Je suis engagé dans les problèmes d’en bas pour des raisons d’en haut !  »
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Mais pourquoi ne pas revenir tout simplement à l’Évangile ! Nous avons, en effet, ouvert le temps du Carême avec ce passage de saint Matthieu où le Christ invite ses interlocuteurs à ne pas se satisfaire du regard des autres, dans les trois actes essentiels de leur vie religieuse : l’aumône, la prière et le jeûne. « Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d’agir devant les hommes pour vous faire remarquer… Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite… Quand tu pries, retire-toi au fond de la maison… Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret. » Il faut, dit Jésus, vous en remettre à Celui qui regarde ce que personne ne peut percevoir : « Ton Père voit dans le secret ! Il te le revaudra !  »
La récompense de celui qui agit, c’est de savoir posé sur lui le regard du Père. Peu importe ce que les autres de l’entourage voient… ou ne voient pas ! Devenir responsable, c’est accepter de se retrouver face à Dieu, de se laisser regarder par LUI et de découvrir en LUI la véritable mesure de ses actes.
C’est le chemin de la vie spirituelle et même celui de la contemplation. André Frossard disait : « L’âme contemplative n’est pas celle qui voit, mais qui est vue et qui le sait !  »

Mgr Guy-Marie Bagnard, 7 mars 2003