Sur les pas de Jean-Paul II

Lors du Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II s’était adressé à la Vierge Marie avec des mots pleins d’une ardente supplication : « O Mère, fais que, grâce aux efforts de tous, les ténèbres ne l’emportent pas sur la lumière ! »
Nul mieux que lui pouvait mesurer le poids de ses paroles. N’était-il pas né à deux pas des Camps d’Auschwitz et de Birkenau ? N’avait-il pas souffert cruellement, après le nazisme, du totalitarisme soviétique ?
Éprouvé très tôt par la souffrance et par un désarroi sans fond, il n’a cessé de sillonner le monde, une fois devenu Pape, pour que brille la lumière du Christ sur notre terre. Non pas la haine… mais l’Amour. L’histoire nous a déjà appris combien son action a été décisive dans la chute du communisme. Gorbatchev avait dit en personne : « Ce qui s’est passé en Europe de l’Est aurait été impossible sans l’impulsion du Pape qui joua sur la scène mondiale un rôle politique exceptionnel. »
Quelles ont été ses armes dans ce combat gigantesque ? La prière et l’Eucharistie ! Il a dit que le christianisme se distinguait, « avant tout, par l’art de la prière ». Il l’a dit et, dans le même temps, il priait partout et toujours. Et de l’Eucharistie : « Elle donne, a-t-il écrit, une impulsion à notre marche dans l’histoire… Elle stimule notre responsabilité envers notre terre ! » « Elle est un trésor inestimable… » « Bien des fois j’ai fait cette expérience (de l’adoration silencieuse) et j’en ai reçu force, consolation et soutien ! »
Benoît XVI vient de marcher sur les traces de son prestigieux prédécesseur en visitant les lieux où il a vécu. On retrouve dans ses paroles les mêmes accents, la même volonté de faire briller dans le monde la lumière du Christ, avec les mêmes moyens. Il a dit, par exemple, aux prêtres polonais : « J’aime me souvenir de l’expérience vécue l’an passé à Cologne. J’ai été témoin du profond et inoubliable silence d’un million de jeunes au moment de l’adoration du très Saint-Sacrement. »
Voilà qui devrait nous alerter sur les moyens que nous devons mettre en oeuvre face aux incertitudes de toute sorte qui pèsent sur l’avenir, à commencer sur l’avenir de notre propre pays ! Dans les moments de traversée difficile, on est toujours guetté par la tentation de vouloir s’en sortir tout seul ! Demander de l’aide est ressenti comme une démarche humiliante. Avoir besoin d’un autre, c’est faire l’aveu de ses propres limites, c’est avouer son impuissance ! Et si Dieu seul pouvait aboutir là où nous échouons ! Quelle est la plus grande de nos impuissances ? Quel est l’obstacle majeur auquel nous nous heurtons comme à une porte blindée ? C’est notre incapacité à nous rassembler dans l’unité !
L’an dernier, en juillet 2005, le cardinal Etchegaray était venu à Strasbourg, invité par l’archevêque, pour célébrer une Messe à l’intention de la France. C’est, en effet, une tradition, inaugurée par Mgr Elchinger en 1967, qu’au moment de la Fête Nationale du 14 juillet, on célèbre une messe dans la cathédrale de Strasbourg pour notre pays. Une Messe pour la France ? Cette démarche peut prêter à sourire.
La Cardinal avait alors rappelé que la France, c’est « quelqu’un de vivant », habité par des contrastes : c’est à la fois la cathédrale de Chartres et le Château de Versailles ; c’est Pascal et Montaigne, c’est Bossuet et Voltaire ; c’est Jeanne d’Arc et Gilles de Rais. Avec toutes ces figures si différentes les unes des autres, on dira que la France est bien compliquée ; non, elle est complète ! Et il ajoutait : « La France, c’est tout ça, croquée ici à la gauloise, capée à la hussarde.. Mais prier pour la France, c’est voir tout ça d’en haut avec le regard de Dieu qui brasse, embrasse tout d’un seul geste d’amour miséricordieux. (…) La vocation, l’unité d’une nation ne se révèle vraiment qu’à ceux qui lèvent les yeux vers Dieu. »
Dans un contexte bien différent, Régis Debray fait écho à ce jugement quand il explique – avec sa compétence d’historien des religions : »L’homme est un animal religieux, dans ma mesure où il ne peut pas produire un « nous » sans reconnaître quelque chose qui le dépasse… Ce qui est commun nous est toujours supérieur. Et quand plus rien n’est supérieur, il n’y a plus rien de commun. »
Comment mieux dire que lorsque les hommes éliminent toute Transcendance, ils se dispersent à l’infini. C’est l’expérience de la Tour de Babel. Au contraire, quand ils accueillent l’Esprit Saint donné d’en haut, ils se comprennent et se rassemblent ; c’est l’expérience de la Pentecôte.
L’immense grâce des chrétiens, c’est que le visage du Dieu qu’ils prient est infiniment miséricordieux. Et ils peuvent en outre s’en approcher d’une manière inconcevable dans l’Eucharistie. Ainsi, dans le Christ, Dieu leur a fourni les clefs de l’unité du genre humain. C’est bien sur ce chemin que nous a invités, hier, à marcher Jean-Paul II et, aujourd’hui, Benoît XVI.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 2 juin 2006