Retour aux origines

Le jeudi 7 novembre 1996 à Rome, le Pape Jean-Paul II et 1.500 prêtres, ordonnés comme lui en 1946, célébraient ensemble leur jubilé sacerdotal. Deux mots ont été commentés par le Pape dans son homélie, deux mots que prononce l’ordinand lorsqu’il est appelé par l’évêque avant la liturgie d’ordination ; deux mots brefs : « Me voici ! » Le Pape explique :

« Nous avons répondu avec conviction et joie. Notre « Me voici » exprime la disponibilité, remise aux mains de l’évêque qui nous a ordonnés, à vivre le trésor du célibat pour le Royaume, comme don de nous-mêmes « dans » et « avec » le Christ. « Me voici » manifeste le « oui » du service aux frères, parmi les difficultés et les joies apostoliques, dans une attitude de détachement et d’humilité. »

La disponibilité du prêtre trouve une de ses expressions les plus hautes dans le célibat consacré. Pourtant, c’est un fait d’histoire que les Apôtres étaient mariés, du moins un certain nombre d’entre eux. L’Evangile rapporte, par exemple, que Jésus avait guéri la belle-mère de Pierre, alors alitée avec une forte fièvre : »Elle se leva et les servait », précise le texte (Luc 4,39). Comment expliquer alors qu’un Pape, en 1996, magnifie le célibat consacré du prêtre – dans le sillage de bien d’autres documents officiels – alors que, d’évidence, il n’en allait pas ainsi dans les premières heures de l’Église ?

L’examen des Sources permet d’apporter une réponse. L’une des premières traces que l’on repère dans l’histoire sur cette question remonte à l’an 3C’est l’année où s’est déroulé le deuxième concile de Carthage. Voici ce que l’on peut lire dans le second canon de ce concile :

« Il convient que les saints évêques et les prêtres de Dieu, ainsi que les lévites, c’est-à-dire ceux qui sont au service des sacrements divins, observent une continence parfaite, afin de pouvoir obtenir en toute simplicité ce qu’ils demandent à Dieu ; ce qu’enseignèrent les Apôtres, et ce que l’Antiquité elle-même a observé, faisons en sorte, nous aussi, de le garder. »

Ces deux dernières lignes sont particulièrement décisives. Car elles font remonter jusqu’aux Apôtres l’observance de la continence pour ceux qui, comme nous le dirions aujourd’hui, étaient « engagés dans le ministère ordonné ». Mais alors, comment comprendre cet appel, puisque plusieurs d’entre eux étaient mariés ?

Les Apôtres ont été les premiers à recevoir l’Evangile et à le vivre. Pour eux, l’Évangile, c’était d’abord la Personne de Jésus, avec lequel ils ont vécu. Ils ont d’abord été appelés et « institués ». Puis, ils ont reçu l’Eucharistie : « Faites cela en mémoire de moi. » (1 Co 11, 25) ; et le Pardon : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis. » (Jn 20, 23). Enfin, ils ont été envoyés : « Allez dans le monde entier ; proclamez l’Évangile à toute la création… » (Mc 16,15 ). La vie de proximité quotidienne avec Jésus – qui a duré près de trois ans – a façonné en profondeur l’âme des Apôtres.

Un jour, ils ont assisté à une scène étrange. Un jeune homme s’approche de Jésus et lui demande ce qu’il faut faire pour avoir en héritage la vie éternelle. Jésus répond : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres. Puis viens et suis-moi ! » On connaît la suite !

C’est alors le moment où Pierre intervient : « Et nous, qui avons tout quitté pour te suivre, qu’en sera-t-il pour nous ? » On perçoit, dans l’abrupt de la question, l’impatience de la réponse. Et Jésus, avec une certaine solennité, déclare : « En vérité, je vous le dis, personne n’aura quitté, à cause du Royaume de Dieu, une maison, une femme, des frères, des parents, des enfants, sans qu’il reçoive en ce temps-ci bien davantage et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Luc 18, 28 sv.). La traduction ?cuménique de la Bible précise en note que « l’amour de l’épouse doit passer lui aussi après l’amour du Christ ».

Voilà ce que les Apôtres ont entendu. Comment les paroles de Jésus ne les auraient-elles pas atteint en profondeur ? Comment ne les auraient-elles pas conduit à penser que ceux d’entre eux qui étaient mariés devaient se comporter avec leur épouse « comme s’ils n’en avaient pas », selon l’expression de l’Apôtre Paul (1 Co 7, 29) ? Ceux que Jésus a appelés « amis » et non plus « serviteurs », ceux qui ont « tout » quitté pour Le suivre, qui témoignèrent de leur attachement à sa Personne en versant leur sang pour leur foi en Lui, comment seraient-ils demeurés indifférents aux appels que contenaient ses paroles et qui interrogeaient leur existence jusqu’à l’intime ?

Le second concile de Carthage aide à saisir comment les Apôtres ont, de fait, commencé à vivre dans la continence bien qu’étant mariés, et comment ils ont transmis cet enseignement aux générations suivantes : « Ce que les Apôtres ont enseigné, et ce que l’Antiquité elle-même a observé, faisons en sorte, nous aussi, de le garder. »

Sans doute, la plupart des clercs, aux premiers siècles chrétiens, étaient, aux aussi, mariés. Mais ils s’engageaient, une fois reçue l’imposition des mains dans l’ordination, à garder la continence parfaite. La première condition était l’accord de l’épouse ! Une seconde condition est signalée par saint Paul. Il demande à Timothée (1 Tm 3, 2.12) et à Tite (1, 6) de choisir comme ministres, « des hommes d’une seule femme ». Saint Paul désignait ainsi les hommes mariés une seule fois ou ayant renoncé à se remarier s’ils étaient devenus veufs. Cette seconde condition offrait la garantie que ces hommes pourraient observer la continence après leur ordination. C’est ainsi que toute l’Antiquité a compris la pensée de saint Paul, elle-même éclairée à la lumière de cette règle apostolique de la continence parfaite des ministres ordonnés.

Le « célibat-continence », comme l’appelle le Père Christian Cochini, jésuite, un des spécialistes de ces questions, n’est donc pas le fruit d’une élaboration tardive. « Il est, dans toute l’acception du terme, une tradition non écrite, d’origine apostolique, qui trouva sa première expression canonique au IVe siècle. »

S’il n’y avait pas eu une volonté explicite des Apôtres de garder la continence, s’il n’y avait pas eu le poids de toute leur autorité, il aurait été sans doute très difficile – pour ne pas dire impossible – d’engager leurs successeurs à marcher sur le chemin d’une telle radicalité de vie.

On retrouvera ce canon du Concile de Carthage lors de la Réforme grégorienne (XIe-XIIe siècles). On verra en lui « l’argument historique le plus solide » pour justifier le célibat sacerdotal. On le retrouvera encore plus tard au XVIe siècle, pour conforter la réforme catholique initiée par le Concile de Trente.

Dans ce contexte, hérité des origines, il apparaît que l’accueil du « célibat-continence » – ou du célibat tout court – n’est pas qu’une simple affaire de discipline, de soumission à une juridiction. Si le célibat convient au ministère du prêtre, c’est qu’il puise ses raisons dans une théologie spirituelle que l’histoire de l’Église n’a cessé d’enrichir au cours des siècles. Jean-Paul II a apporté sa contribution dans cet approfondissement. Témoins ces passages dans son Exhortation sur la formation des prêtres où il parle de la charité propre au pasteur :

« La charité pastorale est la vertu par laquelle nous imitons le Christ dans le don de soi et dans son service. Ce n’est pas seulement ce que nous faisons, mais c’est le don de nous-mêmes qui manifeste l’amour du Christ pour son troupeau… Elle imprègne l’exercice du ministère sacerdotal comme un office d’amour ; le prêtre, qui accueille la vocation au ministère, est en mesure d’en faire un choix d’amour par lequel l’Église et les âmes deviennent son intérêt principal. » (Pastores dabo vobis, n°23)

En somme, s’il n’y avait rien eu aux Origines, il n’y aurait sans doute rien, aujourd’hui, dans ce domaine du célibat consacré pour les prêtres.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 27 janvier 2006