Quelle vision de l’homme ? – Edito Mars 2012

Toute période électorale met en jeu l’avenir d’un pays ! C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’élection d’un Président de la République.

On mesure l’importance des enjeux à l’avalanche de propositions qui, chaque jour, vient nourrir l’actualité ! L’estomac citoyen en éprouve presque une indigestion. Mais surtout, comment se repérer dans cet immense maquis des promesses ?

Des Groupes de tout horizon cherchent à éclairer l’électeur. Ils s’emploient à expliquer, le plus simplement possible, les positions des candidats. Ils synthétisent leurs programmes en les comparant entre eux. Il s’agit de faciliter les discernements pour que chacun ait une juste idée des conséquences de son vote !

C’est ainsi que l’épiscopat français vient d’énoncer les principaux repères qui ? à ses yeux ? sont déterminants pour éclairer les électeurs. On en prendra connaissance à la page 13 du numéro de mars d’EPA, ou sur le site Internet du diocèse ; on peut également en faire une lecture plus complète sur le site du diocèse sous le titre : « Un vote, pour quelle société ? » Chacun est donc appelé à faire oeuvre d’intelligence. Il doit aller jusqu’à s’interroger lui-même sur la vision qu’il a de l’homme et de la société !

Entre catastrophisme et attente d’un Sauveur

A suivre la campagne qui bat son plein, deux affirmations émergent des discours :

-* la première, c’est que « rien ne va plus dans notre pays ». La crise est partout ! Jamais la situation n’a été aussi catastrophique ! Cette lecture gagne les esprits les plus naturellement optimistes. Il est vrai que les « soupes populaires » ont fait leur réapparition. Le chômage augmente. Les hauts revenus continuent de progresser et les plus faibles de diminuer. Une personnalité telle que l’actuel Président du Conseil économique et social, Monsieur Jean-Paul Delevoye, décrit « l’état d’épuisement général, non seulement physique, mais psychique, émotionnel, mental » dans lequel se trouve la société française.
-* La seconde affirmation souligne, à l’inverse, les belles aptitudes du candidat. Sur l’arrière-plan de cette réalité, présentée sous ses aspects les plus sombres, le candidat se détache avec l’auréole du Sauveur inespéré ; la noirceur du tableau fait ressortir d’autant plus la « lumière » de celui qui se présente. Grâce à son programme, le pays tout entier pourrait enfin émerger de l’abîme où il s’est enfoncé !

Des politiques au pouvoir limité

Or rien n’est moins sûr. Car, aujourd’hui, le pouvoir d’un président est sérieusement limité, même s’il demeure au premier rang des Responsables du pays.
-* L’appartenance de notre pays à l’Union européenne, par exemple, crée des devoirs qui s’imposent à chacun des pays membres. Nos propres structures politiques doivent compter avec la législation qui vient de Bruxelles. Combien de fois les décisions du Président et du Parlement ont-elles été neutralisées ou corrigés par le Pouvoir établi à Bruxelles ? Combien de fois a-t-il fallu négocier, sans toujours obtenir gain de cause ?
-* En outre, le pouvoir d’un Président est très dépendant de la conjoncture internationale, particulièrement dans le domaine économique. Il y a une telle interaction au plan mondial entre les économies nationales qu’aucune ne peut se sentir à l’abri de ce qui se passe ailleurs. Combien d’Entreprises françaises sont aux mains de fonds étrangers ? jusqu’aux équipes de football ! ? et combien d’Entreprises françaises investissent en d’autres pays ?
Plus que jamais, aujourd’hui, tout communique ; le moindre incident a un retentissement sur l’ensemble. C’est si vrai que l’on vole au secours de celui qui est au bord du gouffre, pour éviter un effondrement général. Cette interaction neutralise le plus souvent l’intervention du Pouvoir politique, quel que soit le Président !

Des efforts et des sacrifices

Néanmoins, dans ce monde d’une extrême complexité, il y a place pour une réelle action, et donc l’exercice d’une responsabilité ! Toutefois, il faut accepter d’oeuvrer, non pas simplement en vue du Bien, mais en vue du meilleur possible.

Le premier défi que nous avons à relever est celui du remboursement de notre dette. Il s’agit bien d’une dette contractée par chacun d’entre nous. Le plus souvent, nous en parlons comme d’une « dette de la France », d’une « dette de l’Etat », comme si nous étions totalement hors de cause. Mais s’il y a une dette nationale, c’est parce que chacun d’entre nous a dépensé plus qu’il ne gagne. Chacun vit au-dessus de ses moyens ! Il faut donc modifier nos comportements, revoir à la baisse nos modes de vie ; ne pas hésiter à employer le langage de « l’effort » et du « sacrifice », ces mots qui ont disparu de notre vocabulaire courant.

Pour un candidat, recourir à ce langage est un danger certain. Il court le risque de n’être pas élu. Car, même si l’effort est équitablement réparti, chacun estimera qu’il a déjà beaucoup « donné » et les autres si peu en comparaison ! Chacun redoute d’être exploité ! Donc, que les autres commencent d’abord ! On suivra après !

Pendant ce temps, la dette s’accumule ! Les milliers de milliards ne semblent plus nous émouvoir. Nous avons appris à nous familiariser avec les chiffres, si impressionnants soient-ils ! Dès lors, nous envisageons, sans en être affectés, de faire porter aux générations futures les conséquences de nos égoïsmes et de nos abandons d’aujourd’hui ! Nous ne serons plus là ! « Après nous le déluge » !

Les évêques expliquent : « L’individualisme finit par dissoudre la vie sociale dès lors que chacun juge toute chose en fonction de son intérêt propre. Le Bien commun de tous risque d’être confondu avec la somme des avantages particuliers. »

La famille, refuge des sinistrés

Le point le plus crucial est celui de l’avenir de la famille. L’assise d’une société repose sur le socle familial. Cette vérité a traversé les siècles ! On en trouve un écho sous la plume de l’archevêque maronite de Damas, Mgr Samir Nassar. On sait quels combats sanglants se déroulent là-bas, en Syrie, contre les populations civiles sans défense. Il écrit dans une lettre toute récente :

« Dans cette grande tourmente, les sinistrés de cette crise n’ont trouvé refuge que dans la famille… la famille s’avère sans doute comme la seule bouée de sauvetage, un lieu de vie et d’accueil qui soigne, protège, console, partage et défend avec amour et affection, dans une merveilleuse solidarité… Cette cellule de base absorbe les chocs et vers elle reviennent les déplacés, les blessés, les chômeurs… La famille-rempart, dans ce vide chaotique, assure la survie d’une société. (…) Quelle grâce de pouvoir s’appuyer, dans ce calvaire, sur une famille fragilisée, certes, mais qui reste unie, soudée, solidaire, pieuse et croyante. »

Dans notre pays, la famille subit des assauts qui ne viennent pas des armes, mais de théories et de pratiques qui en sapent les fondements. Le vocabulaire lui-même fait complètement illusion. On prend l’habitude de désigner par « couple » le compagnonnage de deux hommes ou de deux femmes ! On appelle « famille » une composante sociale où la différence homme-femme a disparu ! La théorie du « gender » fait de l’identité sexuée une simple convention culturelle ; le PACS a remis en pratique la répudiation. Chaque conjoint est ainsi à la merci des moindres incidents de la vie quotidienne.

Dans cet assaut contre la cellule familiale, ce sont les enfants qui subissent de plein fouet l’égoïsme des adultes, un égoïsme lui-même entériné par la loi. Ils ne savent plus très bien qui est leur père, promenés qu’ils sont entre le père biologique, plus ou moins identifié, le père adoptif, plus ou moins présent, le père éducatif, plus ou moins responsable, avec parfois à proximité un nouveau compagnon de la maman ! Comment l’enfant peut-il trouver un équilibre affectif et humain dans un contexte si perturbé ?

Les Évêques rappellent que la famille est « fondatrice et structurante de tout le devenir humain ». « Fondée sur l’union durable de l’homme et de la femme, elle doit être aidée économiquement et défendue socialement. » Il y va de la stabilité de la société d’aujourd’hui et de demain.

Que disent les programmes sur ces questions fondamentales ? Chacun doit s’interroger !

C’est vraiment le moment où l’électeur se pose la question de sa vision de l’homme et de la société. Plus que jamais se dessinent aujourd’hui les enjeux de demain !

? Père Guy-Marie Bagnard
Evêque de Belley-Ars

A la suite de cet éditorial, Mgr Bagnard a souhaité publier une note complémentaire à propos des élections, que vous pouvez trouver sur ce site.