Quelle Famille ?

En choisissant pour Jésus une famille comme porte d’entrée dans l’humanité, en le remettant à la garde d’une mère qui lui donne la vie et d’un père qui le nourrit de son travail, Dieu montre en quelle haute estime il tient l’homme et la femme unis dans les liens du mariage. C’est, en effet, à l’intérieur de cet espace que Jésus a trouvé les conditions de son développement. « Il grandissait, en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes ».
À l’époque du premier Noël, l’institution du mariage va de soi. Elle obéit à des coutumes particulières, liées à une culture, mais elle s’inscrit surtout dans une vision inspirée par une foi profonde. Jésus lui-même, en revenant au Livre de la Genèse, en fera remonter l’origine dans la pensée même de Dieu. Il s’en explique, dans une polémique avec les Pharisiens, où il condamne la répudiation : « C’est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes. Mais, au commencement, il n’en était pas ainsi… Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » (Mt 19, 8. 6)
Jusqu’à une date récente, c’est ce modèle judéo-chrétien qui a prévalu. Depuis peu, nous avons assisté à un bouleversement sans précédent. Il ne s’agit pas de quelques modifications dans les formes du mariage. C’est le fondement lui-même sur lequel reposait l’institution qui a été dynamité. En légalisant le mariage entre deux hommes ou entre deux femmes, en légalisant l’adoption d’enfants par les « couples » ainsi constitués, quelque chose de nouveau est apparu dans nos sociétés occidentales. Une rupture avec l’héritage des siècles, sans exemple dans l’histoire, s’est produite ! La fracture est aussi profonde que l’évolution a été rapide.
Aux yeux de l’opinion, c’est justement dans ce domaine de l’éthique familiale que l’Église apparaît le plus « en retard ». Sa pensée, non seulement ne suit pas le rythme des changements, mais au lieu de « s’ouvrir », elle se « ferme » ! Qu’on en juge sur les appréciations que porte l’opinion à propos des actions de Jean-Paul II ; c’est dans ce domaine que le Pape reçoit les moins bonnes notes. Non seulement il est au-dessous de la moyenne, tout proche du zéro, mais on lui demande de revoir sa copie !
Et pourtant ! … Ce même Pape est jugé à l’avant-garde pour la défense des droits de l’homme ; il est applaudi pour ses initiatives en faveur du dialogue ?cuménique et interreligieux ; il est célébré pour « l’esprit d’Assise », pour son action dans la disparition du Mur de Berlin, et pour ses multiples demandes de pardon, pour son combat contre les injustices et pour la paix, pour sa lutte contre toutes les formes d’asservissement, pour la défense des minorités, pour sa proximité avec la jeunesse. Autant de points où le Pape arrive au sommet de la popularité. Mais en ce qui concerne la famille, c’est la chute libre !
C’est que le Pape a une tout autre expérience de la famille que celle que nous en avons dans les pays de l’Ouest. En raison de sa propre histoire, il a approché de très près les deux grandes idéologies athées du XXe siècle. Chez les nazis comme chez les marxistes, la famille représentait une menace pour le pouvoir politique en place. Il fallait donc la réduire en l’infiltrant de l’intérieur. On faisait parler les enfants pour savoir ce que pensaient les parents ; on invitait le voisinage à la délation pour informer les agents du Pouvoir. Tout le monde soupçonnait tout le monde. Les parents étaient obligés de se taire devant leurs enfants, de se cacher quand ils avaient un contact avec un prêtre.
Mais quand les enfants avaient grandi et avaient compris la situation, la famille, soudée, devenait une citadelle contre laquelle venaient mourir les coups de boutoir du totalitarisme. Dans le territoire assiégé, elle était une forteresse qui échappait à la puissance de l’occupant. C’était une terre de liberté au milieu d’un immense camp de prisonniers. Grâce à l’amour qui liait ses membres, elle devenait l’abri le plus sûr pour la liberté de parole ; elle permettait la vérité du dialogue et la transparence de la pensée. Surtout, elle redonnait un espace à l’intériorité et à l’intimité des consciences. Les êtres humains se découvraient irréductibles aux choses et aux objets ; ils avaient un « dedans » où nul ne pouvait pénétrer sans le consentement de son propriétaire ! Jean-Claude Guillebaud écrivait en mars dernier :
« Dans les périodes de grande rupture où, comme aujourd’hui, prévalent le désarroi, le désordre et l’atomisation sociale, la famille redevient un pôle d’humanisation et de résistance à la barbarie quotidienne. »
C’est dans l’épreuve – inconcevable – de la dureté des temps que la famille a manifesté sa capacité à protéger et à sauver la personne. S’attaquer à elle, c’était toucher à l’assise de l’être humain. Par elle, chaque être découvre qu’il exerce une royauté dont aucun Régime ne peut prétendre le déposséder ! Consciente des enjeux, l’Église, aujourd’hui, ne peut qu’entrer en résistance.
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Pourtant, comme il serait facile pour le Pape de gagner une nouvelle popularité, dans ce domaine où il est si boudé ! Il suffirait d’un texte, de quelques directives ! Il en allait déjà ainsi au temps de l’empire romain. Il suffisait pour un chrétien promis au martyre, de faire brûler quelques grains d’encens devant l’image de l’Empereur. Il avait alors la vie sauve. Mais c’était reconnaître la divinité de l’empereur et donc le devoir de lui soumettre sa propre conscience ! C’était donc enlever au Christ sa royauté sur lui-même ! De ces facilités – à portée de la main – l’histoire de l’Église est remplie ! Témoin le raisonnement d’un Consul français rentrant d’Afrique où il était en poste, il y a quelques années. Il expliquait à un prêtre qu’il avait comme voisin de siège dans l’avion : « Il ne dépend que de l’intelligence de l’Église de gagner au christianisme l’Afrique musulmane entière. Il suffit pour cela de légitimer la polygamie, ce qui ne constituerait aucune infidélité, car les hommes en général ne sont pas capables, dans ces pays, de se contenter d’une seule femme. »
L’adoption par l’Église du régime de polygamie était, aux yeux de ce haut magistrat, le chemin le mieux assuré pour « christianiser », en un temps record, l’Afrique entière. À chaque époque, les chrétiens se sont ainsi trouvés confrontés à des choix radicaux : – ou bien suivre la pente générale, épouser l’esprit du temps, avec la satisfaction de voir grossir les rangs de leurs membres ; – ou bien maintenir leur différence chrétienne, au risque de devenir le Petit Reste, ou même parfois de subir la persécution !
Ce n’est pas dans le sens de la facilité ou de la compromission qu’ont marché les premiers chrétiens. On connaît le fameux texte de l’Épître à Diognète, rangé parmi les documents les plus anciens de la geste chrétienne : « Les chrétiens se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveaux-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. »
C’est parce que l’enjeu était de taille que les chrétiens allaient au martyre. De toute évidence, dans une société qui offre des choix multiples en légalisant toutes sortes de comportements, le chrétien se trouve placé devant des responsabilités nouvelles. Il n’y avait, jusqu’alors, qu’un seul modèle familial. Personne n’avait à choisir ! Aujourd’hui, c’est fait ! Chacun doit se déterminer clairement sur des points qui engagent toute l’existence, en même temps qu’une vision de l’homme et de la femme.
Rien à voir avec des querelles de rite, de col romain, de dentelles ou de mobilier de sacristie ! On est dans un autre registre. Celui de l’homme qui, face à Dieu et devant la société, fait le choix de la radicalité évangélique.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 17 décembre 2004