Quand Dieu est reconduit à la frontière

Au début du mois de juin dernier, l’Assemblée du Sénat a adopté, en seconde lecture, le projet de loi concernant la recherche scientifique sur les embryons humains. Le vote a eu lieu dans la nuit du 8 au 9 juin. 304 suffrages ont été exprimés : 187 pour ; 117 contre. Le groupe U.M.P., le plus nombreux, a voté le projet à la quasi unanimité, à l’exception d’un seul sénateur : M. André Lardeux.
Le Sénat confirme donc, pour les cinq ans qui viennent, l’autorisation des recherches sur l’embryon humain, avec les précisions suivantes : les embryons destinés à un projet parental seront protégés. Par contre, tous les embryons appelés surnuméraires, c’est-à-dire en surnombre – pourront devenir un matériau de recherche pour les scientifiques ! On estime aujourd’hui leur nombre à 200.000 environ. La seule condition sera l’accord des parents.
« Au cours du vote, un amendement particulièrement important concernant le nombre des embryons disponibles pour la recherche a néanmoins été adopté par le Sénat, à 191 voix contre 112. Cet amendement, portant sur l’article 18 et déposé par le rapporteur, M. Giraud, précisait que « le couple dont les embryons sont conservés et ne font plus l’objet d’un projet parental à la date de la promulgation de la loi (…) de bioéthique, peut consentir à ce que ses embryons fassent l’objet des recherches prévues à l’article L.2151-3. » Selon cet amendement, le stock des embryons disponibles pour la recherche était donc limité à ceux existant à la date de la promulgation de la loi. Cette ultime correction n’a pas obtenu l’avis favorable de M. Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé, qui craignait ainsi de limiter la recherche française. L’amendement a été finalement supprimé par la Commission mixte paritaire qui s’est réunie le 15 juin 2004. »
Donc, en l’état actuel du projet de loi, la recherche sera possible non seulement sur le stock actuel des embryons humains surnuméraires, mais aussi sur les stocks futurs de ceux que l’on pourra constituer librement à l’avenir. Ainsi est rendu possible un approvisionnement permanent. Une fois la loi adoptée, les ministres de la Recherche et de la Santé auront tout pouvoir pour autoriser ces activités en laboratoire. Le champ d’action est totalement ouvert aux chercheurs.
On n’a pas manqué de souligner que « c’est la première fois qu’on autorise, en France, la destruction d’êtres humains pour les utiliser comme matériau ». De fait, même si le commun des mortels n’a pas toujours une conscience claire du contenu ni des conséquences de ce qu’une telle loi engage, du moins il pressent que quelque chose de grave, d’essentiel, s’y trouve impliqué. C’est ce qu’a tenté de montrer M. Bernard Seillier, Sénateur de l’Aveyron, au cours des débats. Sans s’entourer de précautions oratoires, il a attiré l’attention sur la question majeure :
« Devons-nous poser, a-t-il déclaré, une barrière infranchissable à l’expérimentation sur l’être humain, dès le début de la vie ?  » Et il a poursuivi : « Apporter une réponse positive à cette question, c’est affirmer la réalité métaphysique de l’être humain et établir obligatoirement des interdits qui, loin de freiner le développement scientifique, permettront qu’il soit source d’un vrai progrès sans contradiction, pour toute l’humanité. C’est reconnaître qu’il y a, au-delà du visible, une réalité dont la négation porterait tort à l’intérêt supérieur de l’humanité. C’est à cause de cette négation que se perpétuent les crimes contre l’humanité. »
Parler de « la réalité métaphysique de l’être humain » et d’une « réalité au-delà du visible », c’est, en définitive, faire référence à la Transcendance, à Dieu lui-même. C’est donc s’interroger d’une façon radicale : l’humanité veut-elle s’organiser sans Dieu, c’est-à-dire sans une Réalité absolue sur laquelle se fonde le respect de l’être humain ?
Si, en effet, ce respect ne repose que sur des Traditions, des Conventions, des Cultures toutes évolutives, donc provisoires et interchangeables, la notion de « seuil infranchissable » disparaît et perd toute signification. Dès lors, on peut faire n’importe quoi !
Il vaut la peine de se souvenir de ce que Georges Pompidou écrivait dans « Le n?ud gordien », peu de temps avant de mourir :
« La conviction qu’il existe une Puissance qui s’impose aux hommes constitue pour ceux-ci, et donc pour ceux qui les dirigent, une sorte de garde-fou d’autant plus utile que les moyens dont nous disposons aujourd’hui sont plus terrifiants. »
Pour un croyant, ramener Dieu au rôle de « garde-fou » est certainement réducteur. Mais on voit ce que vise le raisonnement : si le ciel devient vide de Dieu, alors l’humanité perd tout repère. Le choix de privilégier une direction repose en définitive sur un arbitraire. Toutes les directions sont également justifiées parce que toutes sont indifféremment valables.
S’il fallait citer encore un autre Président de la République, je citerai François Mitterrand ! Dans son tout dernier entretien avec Marie de Hennezel, il parle de la mort en pensant naturellement à la sienne qu’il sent toute proche :
« Jamais peut-être le rapport à la mort n’a été aussi pauvre qu’en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d’exister, paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu’ils tarissent ainsi le goût de vivre d’une source essentielle. »
Là aussi, parler de « mystère », de « source essentielle », n’est-ce pas invoquer une réalité supérieure avec laquelle l’homme est en étroite parenté et en laquelle il trouve le fondement de son absolue grandeur.
Comment mieux dire que s’en prendre à la Transcendance, c’est s’en prendre à l’homme lui-même. C’est s’engager sur la voie d’une « dégradation irréversible de l’humanité ». C’est pourquoi l’enjeu est si considérable. L’étonnant est que l’élaboration d’une législation à si grande portée pour l’homme, s’effectue dans une indifférence quasi générale, signe, dit M. Bernard Seillier, « de l’affaiblissement de la conscience métaphysique. » C’est d’abord dans ce registre là que se situe ce que l’on pourrait appeler la maladie de l’humanité, une maladie provenant de la perte de la notion de bien et de mal.
Jean-Paul II ne disait pas autre chose quand – dans son exhortation sur l’Europe – il écrivait l’année dernière :
« Les grandes valeurs qui ont amplement inspiré la culture européenne ont été séparées de l’Évangile, perdant ainsi leur âme la plus profonde et laissant le champ libre à de nombreuses déviations. »
Ainsi, dans la constitution de ses lois, l’homme se passe de la Transcendance comme, au Premier Livre de la Genèse, il s’est passé de Dieu pour élaborer sa conduite.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 9 juillet 2004