Préférer le bonheur à la vérité ?

Les épreuves du Bac ont commencé ! C’est la philosophie qui en ouvre la série. Près de 600.000 candidats ont disserté sur les sujets proposés. L’un d’entre eux a de quoi alimenter la réflexion : « Faut-il préférer le bonheur à la vérité ? » Curieusement, dans le même temps, les professeurs de philosophie s’interrogent. L’un d’entre eux vient de s’exprimer dans « le Monde » avec un accent qui ne laisse pas indifférent le lecteur :
« Ce que nous faisons, chacun à notre manière, est un exercice épuisant. Nous devons non seulement professer la philosophie, mais aussi défendre la culture en général, les livres, l’histoire, le sens lui-même. La défendre contre le monde comme il va, l’idéologie individualiste et matérialiste, la séduction incontestable des produits de divertissements, tous les moyens de communiquer du néant à la vitesse de la lumière. (…) Derrière le bureau du professeur de philosophie, on observe avec angoisse une catastrophe lente : le sens est en fuite de notre monde. »
Venant d’un homme du métier, ce diagnostic est à prendre au sérieux. Il sonne l’alerte d’un phénomène qu’ont déjà signalé beaucoup d’autres : la disparition du sens par désintérêt de sens. L’horizon est, en effet, occupé par tant de choses qu’il laisse peu d’espace à la réflexion. Un candidat expliquait hier, sur les ondes d’une radio nationale, qu’il choisissait de regarder la Coupe du monde de football, quitte à remettre à l’année prochaine sa réussite au Bac !
Faut-il faire grief aux jeunes de cet état de fait ? Ce ne sont pas eux les premiers responsables, même s’ils y ont leur part. Le grand responsable, c’est « le monde » dans lequel ils vivent Mais ce monde-là, c’est chacun d’entre nous qui le construisons de nos propres mains ! C’est nous tous qui générons cette course aux divertissements, qui intensifions la recherche vers toujours plus de facilités et de satisfactions immédiates. Pourquoi le jeune se verrait-il refuser une place à la table où les adultes viennent consommer ? Très tôt dans l’existence, la faculté de s’étonner s’estompe. C’est elle, pourtant, qui est au point de départ de la démarche philosophique !
Pourquoi faudrait-il se lancer dans une réflexion toujours coûteuse en temps et en efforts, alors que les gadgets de toute nature – y compris les portables – ont envahi l’univers quotidien ! Pourquoi se préoccuper d’un « sens » ! Il n’y a là rien de productif, c’est une perte de temps !
André Gluksman, dans un gros titre du Figaro du 21 janvier 2002, écrivait : « Le nihilisme est un problème mondial. » Comment ignorer que les jeunes « se construisent » sur l’image du monde dans lequel ils évoluent ? En les regardant, les adultes recueillent la photographie de ce qu’ils vivent eux-mêmes ! Une photographie qui leur revient amplifiée par les excès de la jeunesse.
Pendant les manifestations contre le CPE, on a vu de très jeunes collégiens venir grossir les rangs des défilés. Tout naturellement, leur présence, en une telle circonstance, interroge le bon sens ! Qui les ont attirés et parfois préparés, sinon les adultes ! Le chroniqueur Ivan Rioufol, dans un article du Figaro du 31 mars dernier, signalait ce fait :
« A Grasse (Alpe Maritimes), au centre « loisirs, éducation, culture » des Aspres, un millier d’enfants d’une dizaine d’années sont invités à travailler sur le thème de la revendication (information fournie par SOS éducation). Il leur est demandé d’imaginer des slogans et de confectionner des banderoles, en vue d’une manifestation fictive prévue le 4 avril. Ainsi se forme une génération de quémandeurs. Il y avait des 12-14 ans dans les défilés. »

Comment faire percevoir qu’il n’y a pas à choisir entre le bonheur et la vérité ! C’est la vérité qui établit dans le bonheur ! Il n’y a pas de plus grand bonheur que de s’établir dans la lumière de la vérité ! Quel choix auront fait les candidats philosophes entre le bonheur et la vérité ? En réalité, il n’y a pas à choisir : le bonheur est dans la vérité. Sans doute, c’est exigeant ! Soljenytsine, parlant de la société de consommation, écrivait : « L’exercice suprême de la liberté, c’est de se restreindre ! » Comment peut-on se limiter quand on peut avoir plus ? Ce n’est possible que si on a trouvé un sens à sa vie ! Alors, seulement, l’exigence devient joyeuse, libératrice, car elle a du sens !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 16 juin 2006