Pour une laïcité constructive

Intervention pour le 40e anniversaire de la CDAS le 24 mai 2005, à la Maison J.-M. Vianney à Bourg-en-Bresse

Les 40 ans de la Commission diocésaine d’Art Sacré nous offrent de quoi vérifier, dans les faits, ce que la Loi de 1905 – dont nous célébrons aussi l’anniversaire – peut apporter comme bienfait, quand elle est accueillie dans un esprit constructif.

En effet, ces quarante années de travail accompli par la CDAS montrent qu’une collaboration fructueuse est possible entre un Service d’Église et les Services Publics. Ce qui a été rapporté, ce matin, par les différents conférenciers, en a fourni une illustration vivante. La distinction Eglise-État – consacrée par la loi de Séparation – permet à ce qui est séparé de s’unir plus facilement que ce qui est indistinct. Circonscrire un territoire ne veut pas dire s’insurger ou partir en guerre contre l’autre ! C’est même le contraire : cerner son identité permet de collaborer dans une plus grande netteté.

Cette conception des rapports Eglise-Etat nous est devenue familière, au point que nous en vivons sans y prêter attention. C’est quand nous allons en d’autres pays que nous en percevons mieux l’originalité. Ce fut mon cas lorsque je fus envoyé en Algérie en 1959, comme tous les jeunes du contingent. J’ai été stupéfait, à cette époque, du raisonnement des Algériens qu’il m’arrivait de côtoyer : « Tu es français, donc tu es chrétien !  » Je ne parvenais pas à faire admettre qu’on pouvait être français en ayant une autre religion, ou même en étant sans religion. C’était inconcevable. En fait, leur raisonnement reflétait la manière dont ils se comprenaient eux-mêmes : il était impensable, à leurs yeux, qu’un Algérien ne soit pas musulman ! Pour eux, l’identité nationale recouvrait l’identité religieuse ! Entre l’une et l’autre, il y avait équivalence absolue.

Confrontés à ce genre de situation, nous comprenons mieux l’originalité de la notion de laïcité. Or c’est dans l’Évangile lui-même que s’en trouve, incontestablement, l’une des sources. A la question que lui posèrent un jour les chefs religieux : « Faut-il oui ou non payer l’impôt à César », Jésus a donné cette réponse fulgurante : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». En détachant aussi nettement le domaine religieux du domaine politique, il inventait un nouveau type de relation entre la religion et la vie de la Cité. Cette parole a opéré un bouleversement dans l’histoire. Jusqu’alors, la Puissance impériale revendiquait sur ses sujets une autorité divine. L’obéissance qu’elle réclamait s’apparentait à la démarche religieuse. L’empereur était chef d’une Église ! Jésus, au contraire, fait comprendre que sa royauté à lui n’est pas du même ordre que celle de l’ordre temporel. Là où il veut établir son Royaume, ce n’est pas sur le gouvernement de la cité séculière, sur son organisation et son administration, etc, mais sur les coeurs. Cette distinction, qui nous paraît évidente aujourd’hui, ne l’était pas du tout pour les esprits de l’époque.

Et l’une des conséquences inattendues de ce profond changement, c’était que « César » ne pouvait plus se mettre au rang des divinités. Si son pouvoir était circonscrit au domaine temporel, il ne pouvait pas s’imposer aux consciences en leur demandant de se soumettre à lui comme à Dieu ! Aussi, lorsque l’empereur Constantin reconnut le christianisme et fit cesser les persécutions contre les chrétiens, il ne soumettait pas l’Église à son pouvoir et il ne demandait pas davantage à l’Église de gouverner à sa place ; mais il soumettait l’Empire à une loi supérieure à celle de l’État. Ce qui avait pour premier effet de lui interdire, à lui, l’empereur, « de se diviniser lui-même comme ses prédécesseurs avaient rarement hésité à le faire. César n’était plus Dieu. Ce ne fut pas un petit événement ».

Le Christ se déclare roi ! Ses paroles sont indéniables. Il les prononce devant l’Autorité politique qui le juge. « Alors, tu es roi ? « , lui demande Pilate. « Tu l’as dit : je suis roi », répond Jésus. Mais en se disant Roi, il précise immédiatement comme pour prévenir les méprises : « Ma royauté ne vient pas de ce monde… Je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Le Christ est donc roi en ce sens qu’en lui, dans son témoignage rendu à la Vérité, se manifeste la royauté de chaque être humain, expression du caractère transcendant de la personne.

La personne est reconnue comme inviolable dans le fait qu’étant intelligente et libre, elle est capable de reconnaître par elle-même le Vrai et d’y adhérer sans contrainte. Adhérer au vrai sous l’empire de la force serait, en effet, attenter à la vérité sur la Personne. La réponse de Jésus est donc significative. Sa mission consiste à « faire entendre sa voix ». Pour cela, il n’a pas besoin de recourir à la force extérieure. D’ailleurs, dans l’état où il se trouve : celui du condamné qui ne dispose d’aucun pouvoir, totalement livré à la Puissance qui se prononce sur son cas, comment pourrait-il avoir d’autre moyen que celui d’une Parole qui se fait entendre. Et son interlocuteur écoute ! Il reçoit la Parole : il y adhère ou il la rejette !

C’est cet héritage-là que le Christ transmet à son Église. La conséquence est immédiate. « Une Église qui s’identifierait à l’État cesserait d’être elle-même. Elle cesserait d’être Église », explique Jean-Paul II. Et il ajoute : « L’expérience de deux mille ans a confirmé que cette frontière spirituelle n’a jamais et nulle part été franchie. Malgré les différentes formes de dépendance de l’Église à l’égard de l’État ou de l’État à l’égard de l’Église, malgré l’existence des « États Pontificaux », l’Église est toujours restée l’Église. La délimitation établie par le Christ s’est révélée plus forte que toutes les épreuves de l’histoire. » (« N’ayez pas peur » – entretiens avec André Frossard, p. 223).

Les paroles du Christ introduisent donc une nouvelle façon d’envisager les rapports entre la Puissance séculière et la Religion. Et, depuis cet événement historique, elles n’ont pas cessé d’agir dans l’humanité comme un ferment dans la pâte. Quand le 26 août 1789, la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen inscrit dans son article X : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions même religieuses », elle reconnaissait ainsi la liberté de conscience propre à chaque être humain. Le pouvoir temporel mettait en relief le caractère inaliénable et transcendant de la personne humaine. Il admettait qu’il ne pouvait étendre son emprise sur les consciences. Sans peut-être en avoir une vision claire, il se rangeait du côté des martyrs chrétiens qui refusaient de faire brûler des grains d’encens devant les statues de César, signe par lequel on reconnaissait la divinité de l’empereur.

Quant à l’Église, elle rédigera un texte bref, mais capital, sur la liberté religieuse, lors du Concile Vatican II : « Tous les hommes sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église. » Et le Concile précise : « l’homme ne doit pas être contraint d’agir contre sa conscience. Mais il ne doit pas être empêché non plus d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse. » (n°3). Ainsi se trouvera officiellement consommée – tant du côté du pouvoir temporel que du pouvoir spirituel – la distinction entre « la Nation » et « la Religion historique des croyants de cette nation ». Le contenu pleinement acceptable de la laïcité aura mis du temps à apparaître au grand jour.

Comment s’en étonner quand on sait dans quel contexte de violence, cette idée de laïcité s’est imposée. Il a été souvent proche de la guerre civile, et même parfois, il s’est confondu avec la Terreur. On ne peut oublier les milliers de prêtres, de religieux et de religieuses, et de fidèles chrétiens guillotinés au nom de cette liberté de conscience dont la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », justement, se prévalait. C’est avec l’apaisement qu’apparaît ce que contient de vrai et de positif cette notion de laïcité pour un « vivre ensemble » respectueux de chacun.

Imposée, elle aussi, dans un contexte fortement conflictuel, la Loi de 1905 apparaît, d’emblée, comme une mesure antireligieuse, et donc antichrétienne. C’est ce qui explique pourquoi la loi fut condamnée par plusieurs Papes successifs. « Comment, écrit René Rémond, aurait-il été possible aux esprits, même les plus détachés des passions du moment et des préjugés de leur époque, d’être assez clairvoyants pour discerner que l’idée de laïcité pouvait avoir une origine chrétienne. » (R. Rémond, Les grandes inventions du christianisme, p. 111).

C’est en 1945 qu’un premier rapprochement se fit à travers une Déclaration de l’Assemblée de Cardinaux et Archevêques de France. Le texte s’employait à lever les confusions qui continuaient d’imprégner les esprits. L’idée maîtresse consistait à introduire une distinction « entre la laïcité, régime juridique qui n’a rien de contraire à la religion s’il respecte la liberté, et le laïcisme, idéologie postulant l’incompatibilité entre l’exercice de la raison critique et les croyances religieuses. »

Vatican II ira plus en profondeur dans les liens qui unissent liberté et vérité. Il ne choisira pas la première au détriment de la seconde ou vice-versa. Il montrera que c’est la vérité elle-même qui fonde la liberté de conscience ! Car il est dans la nature de l’acte de foi d’être soustrait à toute forme de contrainte ! Une foi forcée est une foi dénaturée ! Dieu ne peut être reconnu Lui-même que dans la liberté. Et l’expression du concile est sur ce point admirable de concision : « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même, qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance. » (DH 1)

C’est en parfaite harmonie avec cet esprit conciliaire que Jean-Paul II a déclaré devant le Parlement européen à Strasbourg en 1988 : « Lorsque règne la liberté civile et que se trouve pleinement garantie la liberté religieuse, la Foi ne peut que gagner en vigueur en relevant le défi que lui adresse l’incroyance, et l’athéisme ne peut que mesurer ses limites devant le défi que lui adresse la Foi. »

En 1996, les Évêques de France, dans leur « Lettre aux catholiques » de notre pays, ont pu l’écrire sans arrière pensée : « La séparation de l’Eglise et de l’État, après un siècle d’expérience, peut apparaître comme une solution institutionnelle, qui, en permettant effectivement de distinguer ce qui revient « à Dieu » et ce qui revient « à César », offre aux catholiques de France la possibilité d’être des acteurs loyaux de la société civile. » (op. cit. p. 27).

Ils ajoutent un peu plus loin :  » Nous tenons à être reconnus… comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive. » (ibid. p. 28).

Aujourd’hui, nous devons recevoir cette loi du 9 décembre 1905 en prenant soin de la dégager du contexte dramatique où elle a vu le jour. Il s’agissait alors d’une « crise institutionnelle sans précédent », où les esprits s’opposaient avec passion et déraison et dont nos mémoires ont conservé encore aujourd’hui les traces douloureuses.

Après un siècle d’expérience, on voit clairement que la loi a permis d’entrer dans un modus vivendi empreint de sérénité ! Dans le jeu des relations Église-État, les questions les plus délicates ont pu recevoir des solutions pacifiantes. Il existe ainsi une jurisprudence qui a permis à la loi de descendre des principes dans le concret de la vie en société.

* * *

C’est ce que vous avez vous-mêmes accompli, dans vos propres responsabilités, au cours de ces quarante dernières années. Les Services de l’Église et ceux du Département et de l’État ont pu entrer dans une collaboration constructive.

Ce que demandent les évêques, c’est que la foi ne soit pas exilée dans la sphère du « privé ». Que serait une foi qui n’aurait aucune visibilité dans la société, qui n’aurait aucun impact social, qui serait condamnée à se cacher comme les chrétiens persécutés des premiers siècles !

« Nous ne pouvons pas nous résigner à une totale privatisation de notre foi, comme si l’expérience chrétienne devait rester enfouie dans le secret des coeurs sans prise sur le réel du monde et de la société. Notre Église n’est pas une secte. Nous ne formons pas un ghetto. Nous refusons toute tentation de repliement ecclésial. » (Lettre aux catholiques de France, p. 34)

D’ailleurs, quand la foi est étouffée, elle laisse le champ libre à toutes les formes de crédulité, jusqu’aux plus aberrantes ! Jean-Paul II relayait cette demande des évêques de France dans la Lettre qu’il leur adressait le 11 février dernier : « J’encourage les catholiques français à être présents dans tous les domaines de la société civile, dans les quartiers des grandes villes comme dans la société rurale, dans le monde de l’économie, de la culture, des arts, comme de la politique, dans les oeuvres caritatives comme dans le système éducatif, sanitaire et social, avec le souci d’un dialogue serein et respectueux avec tous. » (n. 8)

C’est dire que la loi de 1905 – née dans un combat sans merci – est devenue une référence à laquelle il est préférable de ne pas toucher sous peine de réveiller les fantômes du passé.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 25 novembre 2005