« Pour de nouveaux modes de vie ! »

Le chrétien que je suis enregistre les événements d’actualité dont nous informent chaque jour – et chaque nuit – les médias. Et comme tout un chacun, je réfléchis à ce que j’entends, à ce que je vois, à ce que je lis.

De cet océan d’informations, je retire une parole toute récente, venant de l’Archevêque de Paris qui célébrait, le 11 octobre, la Messe de rentrée des Responsables politiques : « Pour l’avenir de la dignité humaine dans notre société, leur a-t-il dit, je dois vous faire part de quelques questions auxquelles nous serons nécessairement confrontés dans un proche avenir. »

Et l’Archevêque attire l’attention des Politiques sur trois points : la famille, le respect de l’identité humaine et l’accueil des étrangers. Sur ce dernier point, il explique : « Nous ne pouvons pas nous contenter de bons sentiments. Dans nos pays industrialisés, qui osera dire que l’accueil de l’étranger et l’aide au développement passent par un effort de solidarité qui inclut la remise en cause de nos modes de vie. »

C’est en effet « risqué », pour des Politiques, de dire à ceux qui les ont élus : « Vous allez être amenés à remettre en cause votre mode de vie ». Ils risquent, tout simplement, de ne pas être réélus !

Car modifier sa manière de vivre va bien plus loin que le fait de « donner un peu de son argent » – ce qui est déjà hautement respectable – ou de s’investir personnellement dans un service de solidarité – ce qui est encore plus méritoire. Changer son comportement global oblige à un retournement fondamental dans sa façon de vivre.

L’arrivée des réfugiés dans notre pays et dans toute l’Europe – que les raisons en soient économiques ou politiques – est une question adressée à notre propre standing de vie : sommes-nous prêts à partager ? Or, partager, cela veut dire accepter de renoncer à une partie des biens dont on dispose pour en faire bénéficier d’autres qui ont moins ! C’est-à-dire « changer son mode de vie ».

La seconde parole, je la trouve dans une méditation – le mot n’est pas trop fort ! – de Jean-Claude Guillebaud. Il notait « cette gêne bizarre qui finissait par s’imposer » lorsque la Télévision, ces derniers mois, nous informait des drames qui se déroulaient dans l’Asie du Sud- Est avec le Tsunami, ou bien l’ouragan Katrina en Louisiane, et aujourd’hui avec le séisme au Pakistan.

De quelle gêne s’agit-il ? Celle ressentie devant « ce mélange des genres » où, sur le petit écran, se succèdent sans transition des images de peuples dans le désespoir et celles de réclames publicitaires qui traduisent l’avidité d’une consommation sans frein : « la pub pour les régimes amaigrissants ou le camembert Machinchouette ». Cette cohabitation de drames humains avec l’avidité consumériste est porteuse d’une quasi « obscénité » : « Derrière l’énoncé des dépêches d’informations court une sorte de chuchotement : voyez comment tous ces gens meurent pendant que nous consommons ». Dans nos pays dits avancés, « n’est-ce pas la disposition à consommer qui sert à évaluer – stupidement – ce qu’on appelle ces temps-ci le « moral des Français » ? »

C’est bien cela. L’état moral des Français est évalué au baromètre de leur capacité à consommer ! Comment ne pas éprouver un malaise – si l’on est loyal avec soi-même ! – dans un tel contexte de société ! Et ce malaise n’est-il pas le signe annonciateur que nous sommes appelés à changer notre manière de vivre – à modifier en profondeur nos comportements et donc, finalement, à revoir le sens que nous donnons à notre existence !

Sommes-nous prêts à partager… et à partager de bon coeur ! Car attendre de se faire arracher par la force une part de ce que l’on a pour le donner, c’est préparer, souterrainement, sur notre continent européen, le retour des totalitarismes qui ont envahi l’histoire du XXe siècle. On sait à quelles extrémités ils ont conduit des peuples entiers : à l’extrême de la misère matérielle, de la misère physique, de la misère morale !

Au totalitarisme qui impose, il faut substituer un coeur qui s’ouvre généreusement, de son plein gré. Pour cela, il faut que chacun retrouve le sens profond de sa liberté.

Soljenitsyne – qui savait de quoi il parlait – s’exprimait ainsi le 17 mars 2001 : « L’autolimitation volontaire est de ces qualités qu’il est le plus difficile d’acquérir, que ce soit pour les particuliers, les partis, les Etats, les corporations. La vraie signification de la liberté a été perdue : l’exercice suprême de la liberté consiste à se restreindre dans tous les aspects de l’expansion et de l’accumulation. »

Un tel événement ne peut se produire sans une révolution intérieure. Il s’agit d’un changement d’ordre hautement spirituel. Parlant de la naissance de Solidarnosc, le premier syndicat libre de Pologne, par lequel s’est détricoté
l’empire communiste ; Jean-Claude Guillebaud écrit : « Il est clair que cette insurrection ouvrière, avant d’être politique, se voulait spirituelle. Les ouvriers de Gdansk ou de Gdynia, les mineurs de Silésie ou d’ailleurs, ne tiraient pas leur audace d’un « programme politique » à proprement parler (celui-ci vint après). Ils invoquaient la Vierge Noire de Czestochowa et le message évangélique. Autrement dit, c’est en s’arc-boutant sur la fermeté d’une croyance – cette foi catholique consubstantielle à l’identité polonaise – qu’ils trouvèrent assez d’énergie et de courage pour accomplir ce qui semblait alors impossible. »

C’est ce même chemin que nous avons à prendre pour faire advenir l’impossible. C’est par la foi en Dieu – et par sa Vie qui vient en nous par les sacrements – que les coeurs de pierre se transformeront en coeurs de chair !

Le 22 septembre 1982, rappelons-nous, les Évêques de France avaient adressé un appel pressant aux chrétiens et aux hommes de bonne volonté. Leur message, toujours actuel et vrai, s’intitulait précisément : « Pour de nouveaux modes de vie ». Nous devons nous préparer à vivre autrement pour que chaque être humain puisse recevoir le minimum de bien-être qui respecte sa personne et qu’il puisse dignement s’asseoir à la table de l’humanité.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 21 octobre 2005