ORDINATION SACERDOTALE à la Chartreuse de Portes

Le Calendrier liturgique indiquait au 14 septembre la fête de la Sainte Croix. C’est ce jour-là qui avait été choisi pour la célébration de l’ordination du Frère Christophe, à la Chartreuse de Portes. Comme tout futur ordonné, Frère Christophe a adressé à l’Évêque, en accord avec son Père Prieur, une lettre dans laquelle il demande à recevoir, en toute liberté, l’ordination sacerdotale.
Il m’a semblé opportun de redonner dans notre bulletin l’homélie faite lors de cette ordination ; car elle est constituée, en grande partie, des extraits de sa lettre. Le Frère Christophe explique comment il vivra, comme prêtre, la liturgie eucharistique. Sa perception aidera tout chrétien – et déjà tout prêtre – à entrer plus profondément dans le mystère eucharistique, en cette année où toute l’Eglise catholique voudrait souligner la place de ce Sacrement dans la vie chrétienne.

Homélie du Père Évêque – Chers Frères, l’ultime chemin d’accès qui conduit à votre Chartreuse prévient celui qui l’emprunte qu’on ne peut aller plus loin. Ce qui veut dire qu’il faut ou bien rebrousser chemin ou bien, par un acte de volonté bien arrêté, s’engager sur cette voie sans issue avec l’intention d’y demeurer.
À l’évidence, c’est la seconde solution que vous avez choisie, vous les moines, puisque vous êtes là ! Là depuis cinq ans, vingt ans, trente ans et plus…Etre pendant tant d’années « sur une voie sans issue » soulève des interrogations ! Des interrogations surtout chez ceux qui ont la grâce de venir jusqu’à vous.
Ils repartent toujours avec le sentiment d’avoir été en contact avec le mystère…d’avoir été mis en présence de quelque chose d’essentiel ? des grandes questions que soulève l’intelligence sur la vie humaine : celle du sens de la vie, du sens de la mort… quelle est ma place en ce monde ? À quoi est-ce que je sers ? Pourquoi suis-je venu sur terre ? Où est-ce que je vais ?
Des questions que la vie de tous les jours s’emploie à effacer, avec son cortège de préoccupations de tout genre, de soucis immédiats, de divertissements, avec le flot quotidien d’informations. Dans cette dispersion, on est finalement rarement soi-même. Ce chemin sans issue est celui qui s’ouvre sur ce qui est le plus important, le plus décisif, le plus capable de remplir l’infini du coeur humain ? Dieu.
C’est ce qu’exprimait un jour une moniale pour rendre compte de son entrée dans la vie monastique : « Je suis venue pour Dieu seul. (…) Depuis le jour décisif de mon adolescence où j’ai entrevu un peu ce qu’était Dieu, combien seul il est, que tout le créé n’est qu’en lui, n’a qu’une ombre de réalité à côté de lui, j’ai compris qu’il n’y avait que lui qui comptait, que nous sommes impérieusement faits pour lui, qu’en dehors de lui, il n’y a pas de raisons de vivre. Finalement, je suis entrée dans un ordre monastique, sans ombre d’hésitation, parce que là seulement le but unique, direct, est Dieu. »
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Mais quand on devient prêtre dans une chartreuse, une nouvelle question se pose. Pourquoi ordonner un frère qui ne pourra pas exercer son ministère en dehors de sa communauté déjà pourvue en prêtres ?
Un commencement de réponse nous est apporté dans un texte du Concile Vatican II repris par le Pape Jean-Paul II dans sa récente encyclique « Ecclesia de Eucharistia » : « Le Concile de Vatican II a vu dans la charité pastorale le lien qui unifie leur vie et leurs activités. Elle découle, ajoute le Concile, « avant tout du Sacrifice eucharistique, qui est donc le centre et la racine de toute la vie du prêtre. »(Décret Presbyterorum ordinis, n.14). On comprend alors l’importance pour la vie spirituelle du prêtre, autant que pour le bien de l’Eglise et du monde, de mettre en pratique la recommandation conciliaire de célébrer quotidiennement l’eucharistie, « qui est vraiment, même s’il ne peut y avoir la présence de fidèles, action du Christ et de l’Eglise. » De cette manière, le prêtre est en mesure de vaincre toutes les tensions qui le dispersent tout au long de ses journées, trouvant dans le Sacrifice eucharistique, vrai centre de sa vie et de son ministère, l’énergie spirituelle nécessaire pour affronter ses diverses tâches pastorales. Ainsi ses journées deviendront vraiment eucharistiques. »
La liturgie eucharistique conserve sa puissance de fécondité même quand le prêtre est seul à la célébrer. C’est le mystère suprêmement efficace de l’Eucharistie qui est la raison d’être de l’ordination. Vous l’avez exprimé, Frère Christophe, dans votre lettre de demande d’ordination :
 » Le prêtre atteint le sommet de son ministère quand il prononce les paroles mêmes de Jésus à la Dernière Cène : « Ceci est mon Corps… Ceci est la coupe de mon Sang… », paroles qu’il prononce en s’identifiant sacramentellement et mystiquement au Christ, et qui revêtent la même efficacité que celles de Jésus. C’est Lui, en réalité, le Grand Prêtre éternel qui offre à ce moment son propre sacrifice par le ministère du prêtre pour y associer l’Église, la souffrance et l’effort de l’homme. Les fruits du mystère de la Rédemption sont ainsi communiqués avec abondance par cette oblation, en y faisant participer nos vies présentes et le monde d’aujourd’hui. »
Finalement, la voie indiquée comme sans issue permet de rencontrer Celui qui dit à l’humanité : « Je suis le Chemin – Je suis la Porte – Nul ne va au Père sans passer par moi. »
Les paroles de Jésus prennent une densité incomparable dans la vie du chartreux, et davantage encore le jour où il devient prêtre, puisque, par ce ministère silencieux, il introduit toute l’humanité par cette Porte qu’est le Sacrifice du Christ.
En ce sens, l’existence du prêtre chartreux rappelle à tous les autres prêtres engagés directement dans le service des communautés chrétiennes que l’offrande de soi est inclue dans la présidence de l’Eucharistie.
Chaque prêtre est lui-même « hostie » dans l’acte même où il préside pour le service de la communauté. Et c’est pourquoi il est conduit à revivre en sa propre personne le mystère de l’Agneau immolé qui livre sa vie dans le don de lui-même aux hommes et dans la filialité ouverte à l’être du Père.
En ce sens, devenir prêtre évacue tout risque de « fonctionnarisme » car l’appel à une consécration de tout l’être fait partie de l’ordination comme une de ses composantes essentielles.
Sur ce point, je n’éprouve pas le besoin de redire autrement ce que vous écrivez : « Si le prêtre chartreux n’a pas de ministère extérieur, c’est pour entrer plus profondément au coeur de ce mystère. Il doit faire sienne d’une manière spéciale l’universalité du sacrifice de Jésus. La totale offrande du chartreux, par consécration perpétuelle au Christ, permet une plus grande intériorisation et une plus profonde union intime au Christ, Prêtre et Victime, qui l’assume en la sienne. La vie de contemplation et d’oraison du chartreux, en acquiert une valeur ecclésiale nouvelle. Elle doit être un débordement de la charité brûlante de Jésus, puisée dans l’identification du prêtre au Christ s’offrant par amour pour nous. Cette vie divine s’écoulera alors à flots dans le Corps Mystique du Christ, comme le sang dans les artères du corps. Le prêtre chartreux a la sublime et redoutable mission, et la responsabilité de contribuer à diviniser les âmes, dans le secret de la Face de Dieu, par la puissance et la ferveur de sa vie intérieure. Cette mission est d’autant plus urgente que le monde élève un mur d’acier entre la terre et le Ciel, et s’englue dans les réalités terrestres. Ainsi, notre séparation du monde, dans la solitude et le silence, loin d’être un mépris du monde, est un appel à une plus totale consécration à Dieu seul, pour se laisser envahir par l’Esprit d’amour et de lumière, pour une plus grande fécondité spirituelle, au bénéfice de l’Église entière et de l’humanité. »
Finalement, le Père chartreux, dans la célébration quotidienne de l’Eucharistie, peut faire pleinement siennes et mettre particulièrement en oeuvre ces paroles que le Concile Vatican II adresse à tous les prêtres : « Le don spirituel que les prêtres ont reçu à l’ordination les prépare non pas à une mission limitée et restreinte, mais à une mission de salut d’ampleur universelle, « jusqu’aux extrémités de la terre. » ».
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Cette « mission d’ampleur universelle », liée à l’ordination, pourrait laisser s’évader le nouveau prêtre chartreux dans une sorte de rêve mystique, loin des réalités quotidiennes. C’est pourquoi, en terminant votre lettre, vous prenez soin, frère Christophe, d’enraciner cette mission dans votre communauté de Portes, avec les Pères et les Frères bien vivants qui la composent. Je vous laisse nous le dire :
« Ce ministère s’exprime et se concrétise avant tout dans la communauté dans laquelle vit le prêtre chartreux. L’intimité avec le Seigneur est une invitation à une transformation intérieure, pour reproduire en l’âme du prêtre, en mon âme, le visage même du Christ. Je dois Le laisser rayonner en moi en me mettant au service de mes frères et de la communauté, refléter l’image du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, exprimer sa miséricorde infinie et sa bonté. Toute ma vie doit se conformer au mystère de la croix du Seigneur pour être un vrai témoin de la Rédemption. Seule la puissance de l’Esprit Saint, qui me consacrera et me conférera la grâce sacerdotale, peut accomplir une telle oeuvre, qui soit celle du Christ-même. Je l’implore grâce à vos prières, à l’intercession de la Vierge Marie et de tous les saints, pour que je sois « comme une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère ». » (…)

Mgr Guy-Marie Bagnard, 14 septembre 2004