Opter pour l’avenir

La peur a envahi notre monde. Une peur diffuse, comme si le danger guettait chacun d’entre nous au moindre de ses pas ! Peur de perdre son emploi ! Peur d’être agressé ! Peur d’avoir des enfants ! Peur du déchaînement de la violence ! Peur des voisins ? peur des étrangers ? peur du cancer ? peur de la solitude ? peur de la vieillesse ? peur de l’opinion ? peur des changements climatiques ? peur de la démographie. L’avenir lui-même est si incertain qu’il fait peur !
Ce climat nous pénètre beaucoup plus que nous ne pensons. Il pèse sur nos psychologies. Le recours fréquent aux tranquillisants en est une preuve. Leur marché est en pleine expansion ! Comme s’il fallait prévenir la peur d’avoir peur !
Ma grand-mère, qui avait connu plusieurs guerres, avait une façon d’appliquer le principe de précaution, bien avant d’en connaître la formulation. Quand nous partions en vacances chez elle, dans sa grande ferme, les lits des chambres avaient tous de mauvais draps rapiécés tandis que, dans une armoire, soigneusement tenue sous clef, sommeillaient de magnifiques paires de draps ! Et quand la remarque lui était faite de cette situation contradictoire, elle répondait imperturbablement : « On ne sait pas ce qui peut arriver demain ! » Et la conversation s’arrêtait là !
La grand-mère était prête à tous les renoncements pour mieux se préparer aux événements à venir : « On ne sait jamais ! » Et elle n’hésitait pas à engager enfants et petits enfants dans ce même esprit de renoncement. Cette façon de faire lui était si naturelle qu’elle ne la discutait pas et tout le monde suivait !
A la réflexion, sa réaction exprimait paradoxalement sa foi en l’avenir. Pourtant, elle avait été fortement éprouvée par de multiples décès : frères, oncles, amis, morts à la guerre. Mais, en même temps, elle savait qu’il y avait un avenir. Il fallait donc le préparer. Demain existait et faisait partie du présent Une confiance foncière… avec la foi en Dieu !
Aujourd’hui l’avenir a disparu La perspective des années qui viennent arrive avec tant de nuages au-dessus de nos têtes qu’on préfère ne pas y penser du tout. On vit donc dans l’immédiat. On s’en remet à l’instant dont on cherche à épuiser toutes les possibilités. « On s’éclate ». Il n’y a jamais eu autant de fêtes, de distractions de toutes sortes, d’un bout à l’autre de l’hexagone ! Du Nord au Sud, la France est devenue un Parc de Loisirs ! Drogues et tranquillisants font le reste. Ils permettent de passer d’un réalisme lucide à une inconscience « bienheureuse ». Dans ce contexte, parle de renoncement ne veut plus rien dire puisque l’avenir a cessé d’exister.
On parle beaucoup aujourd’hui de « coaching ». C’est une nouvelle science qui cherche à réunir les conditions qui optimisent le rendement dans les entreprises. Et, ô miracle ! on s’est aperçu que les objectifs ne pouvaient être atteints, chez celui à qui on s’adresse, « sans une recherche simultanée sur le sens profond de sa vie ». Autrement dit, celui qui a un avenir, donc un sens pour sa vie, celui qui n’est pas habité par le vide intérieur, travaille avec un rendement supérieur, sans même s’en rendre compte !
Comment mieux dire qu’un avenir ? qui existe parce qu’il a du sens ? rend à l’homme toutes ses potentialités. Celui-ci se dépasse en se réalisant soi-même. Le renoncement dans l’effort a alors sa pleine signification ! C’est pourquoi, constatent les professionnels du « coaching », « la demande de référence éthique est en forte croissance ».
Voilà qui nous ramène au pape défunt, Jean-Paul II, dont on se plaît à rappeler partout son fameux appel : « N’ayez pas peur ! » On pourrait ajouter : « Oui, n’ayez pas peur car vous avez un avenir ! C’est la route qui mène à l’éternité de Dieu ! »

Mgr Guy-Marie Bagnard, juin 2005