Offrir ses mains et son coeur

Chaque année, depuis onze ans, a lieu « la Journée mondiale du malade ». On lira plus loin le Message qu’adresse Jean-Paul II à cette occasion. Ce même jour, le 11 février, la liturgie célèbre Notre-Dame de Lourdes. On ne saurait mieux souligner le lien entre ce lieu marial et les personnes malades.
De fait, aller en pèlerinage à Lourdes, c’est rencontrer à la fois Marie et les malades. Leur présence commune s’entrecroise comme les fils d’une même étoffe.
On vient prier Marie au lieu privilégié de la grotte de Massabielle, mais les personnes malades ou handicapées, on les rencontre à chaque pas, dans les allées et venues ; on les retrouve dans les célébrations ; on les accompagne dans les processions ! Elles vivent au grand jour, tout naturellement. On n’a pas peur de se montrer à leurs côtés et elles-mêmes ne craignent pas d’être vues. Car elles font si bien partie de la vie quotidienne qu’on ne s’arrête pas pour les dévisager.
En se mettant à leur service, les bien-portants les réintroduisent dans le courant de la vie ordinaire et rendent leur présence familière. Ici, l’image nous est donnée d’une société où l’Évangile est pris à la lettre : la force des uns se met au service de la faiblesse des autres !
* * *
C’est pourquoi, quand les pèlerins reviennent de Lourdes, ils sont toujours un peu changés dans le fond de leur soeur : ils ont une autre manière d’appréhender la vie. Ils voient plus clairement qu’une vie réussie n’est pas celle où l’on gagne de l’argent ; celle où l’on occupe les premières places ; celle où l’on acquiert une notoriété ! La réussite ? Elle se trouve dans un soeur ouvert, dans le soutien que l’on apporte à ceux qui sont dans le besoin ! Et l’on apprend aussi à servir dans l’effacement et le silence, à la manière de Marie dont on entend si peu le son de la voix dans l’Évangile, bien qu’elle soit présente jusqu’à la fin, debout aux pieds de Jésus crucifié.
Cette attitude de silence en face de la souffrance me rappelle ce que le Cardinal Veuillot, en 1968, terrassé par la maladie, confiait, quelques jours avant de mourir, à son ami, Mgr Lallier : »Nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même, j’en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n’en rien dire : nous ignorons ce qu’elle est. J’en ai pleuré. »
Devant ceux qui souffrent, qui sont atteints de graves maladies ou de lourds handicaps à vie, il n’y a rien d’autre à faire que d’offrir ses mains pour aider et son soeur pour aimer. Le reste apparaît superflu, presque indécent !
* * *
La faiblesse dans laquelle plonge la maladie agit comme un rappel à l’ordre. Elle nous fait éprouver notre fragilité humaine. Une bonne santé habituelle nous ferait volontiers croire que rien ne peut nous atteindre. Cette illusion peut nous bercer parfois pendant des années !
Mais quand un jour la santé se détériore, nous sommes contraints de nous regarder autrement. Devant la maladie, on ne peut pas biaiser, on ne peut pas mentir. On se découvre tel que l’on est réellement. « On apprend beaucoup de choses à l’Hôpital, disait encore le cardinal Veuillot… Depuis que je suis ici, je cherche à vivre dans une vérité totale. Je regarde la croix sur le mur. C’est mon compagnon. » C’est pourquoi le contact avec les malades est une source incomparable d’enseignement. C’est une école de vie. Car nous y apprenons à accueillir nos propres limites. Nous entrons en familiarité avec elles. Nous évacuons nos révoltes ; nous laissons s’éteindre nos agressivités. C’est finalement sur soi-même que l’on porte un nouveau regard. Un pèlerinage au service des malades, c’est en réalité un pèlerinage intérieur ; c’est une marche vers soi-même, vers la vérité de ce que l’on est !
Beaucoup ont fait cette expérience au service des malades. On devient plus indulgent, davantage bienveillant ; on s’ouvre à la miséricorde ! C’est pourquoi la présence des personnes malades dans notre société est une richesse. Elle nous fait retrouver les critères évangéliques !
* * *
En cette journée qui honore nos frères et soeurs malades, je voudrais tout simplement les remercier d’être ce qu’ils sont. Leur dire que, loin d’être un poids, ils nous apportent une lumière dans nos existences, une autre manière de regarder et d’agir. Je voudrais aussi dire merci à celles et ceux qui sont au service des malades ; qui donnent de leur temps pour les soigner, les soulager, les visiter ; qui, quotidiennement, leur apportent un soutien, un sourire, une présence ! Je pense en particulier à l’équipe diocésaine de la santé, aux médecins et au personnel soignant, aux hospitaliers. La Journée mondiale du malade devrait être une occasion de nous rapprocher du Christ à travers notre proximité avec tous ceux que la maladie atteint ! Elle devrait nous faire entrer plus avant dans le mystère de la Croix ! Dans la souffrance, au gré de notre consentement intérieur, nous pouvons trouver un chemin de sainteté !

Mgr Guy-Marie Bagnard, 7 février 2003