Notre tâche est de faire entendre la voix d’une conscience droite !

Homélie de Mgr Bagnard
pour la Messe d’au revoir à Notre-Dame de Bourg – 2 septembre 2012

J’ai conscience, mes chers Amis, d’être parmi vous, pour une ultime célébration dans cette magnifique église Notre-Dame où, pendant vingt-cinq ans, je suis venu bien des fois, en toute sorte de circonstances :
-* pour des messes dominicales comme aujourd’hui ;
-* pour des messes télévisées ;
-* pour des funérailles ;
-* pour des concerts d’orgue.

Je me souviens en particulier du dimanche où elle fut érigée en co-cathédrale, en présence du Nonce apostolique, venu spécialement de Paris.

Je pourrais y ajouter également bien d’autres souvenirs, mais je ne voudrais pas faire l’impasse sur cet Évangile que la liturgie nous donne d’entendre aujourd’hui. Un Évangile qui nous délivre un message d’une réelle actualité pour notre vie chrétienne.

Jésus s’adresse successivement à trois auditoires :
-* les scribes et les pharisiens d’abord, qui l’interrogent sur le non respect de ses disciples vis à vis des traditions religieuses juives ;
-* puis la foule, à qui Jésus explique la raison des réponses qu’il vient de donner aux Autorités religieuses ;
-* enfin, les disciples ! C’est avec ce troisième auditoire qu’il se montre le plus explicite, qu’il donne le sens véritable de ses paroles. « C’est du dedans, du soeur de l’homme que sortent les pensées perverses. Tout le mal vient du dedans. »

En parlant du dedans et du dehors, de l’intérieur et de l’extérieur, Jésus touche, ni plus ni moins, à notre condition humaine. Dès qu’on est un être humain, le monde se trouve partagé entre un « dedans » et un « dehors » ! Entre ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas ! Entre « notre personne » et « le monde qui nous entoure ». Impossible d’échapper à cette loi dès lors que nous existons !

Il n’y a guère que le petit enfant qui a du mal à faire cette distinction, au moins dans les débuts de son existence. Il voit le monde qui l’entoure comme un prolongement de lui-même. Mais il percevra vite qu’il y a des frontières auxquelles il devra se soumettre ! La fusion est une illusion !

Les parents aussi font l’expérience de ces lignes de démarcation. Leurs jeunes ont un « dedans » dans lequel ils ne peuvent entrer que si le propriétaire leur ouvre la porte ! Et il arrive parfois que l’attente se fait longue avant que la porte ne s’ouvre. Mais quand elle s’ouvre, c’est la joie, car la communication devient une réalité. Pour que la communication se fasse, il faut au moins que deux portes s’ouvrent !

Jésus a un sens si profond de l’intériorité que lui-même reste sur le seuil : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. » (Ap 3,20). Jésus ne fracture pas la porte ; il attend qu’elle s’ouvre. Il laisse à chacun la responsabilité de la décision !

Le Cardinal Newman a beaucoup parlé de ce « dedans » de l’homme ; avec lui, nous pouvons l’appeler la « conscience ». Elle est, disait-il, la « voix de Dieu » ; elle est « le premier de tous les vicaires du Christ » ; elle est « le prophète qui nous révèle la vérité. » (La conscience, p. 240) « C’est sur cette voix de la conscience que l’Église elle-même est fondée » (p. 244). « Elle n’a pas d’autre mission que de confirmer cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ». Et il ajoutait ces mots bien connus : « Si j’avais un jour à porter un toast et à choisir entre le pape et la conscience, je porterais ce toast d’abord à la conscience et ensuite au pape. » (Honoré, p. 65 : la fidélité d’une conscience).

C’est parce qu’elle est si décisive dans notre existence qu’on peut la mettre en avant dans certaines situations délicates et faire valoir, comme nous disons, « la clause de conscience » : les médecins, les juristes, les politiques… Il nous est demandé d’apprendre à la reconnaître et à l’écouter comme la brebis qui apprend à distinguer la voix du Berger parmi toutes les autres et à se laisser conduire par elle.

C’est qu’en effet, la conscience a besoin d’être éclairée, éduquée, développée ; beaucoup d’intermédiaires lui sont nécessaires, à travers les personnes et les événements, et parfois à travers des circonstances inattendues. Une petite histoire, empruntée aux souvenirs de l’Abbé Pierre, illustre avec beaucoup d’à propos, cette éducation de la conscience et comment elle peut même parfois déterminer toute l’orientation d’une vie.

« Je devais avoir sept ou huit ans, j’avais mangé de la confiture en cachette. Quand on s’en est aperçu, on a soupçonné un de mes frères et je me suis bien gardé de me dénoncer pour le disculper. Puis on s’est aperçu que c’était moi le fautif, et on m’a dit : « Eh bien, pour ta punition, tu n’iras pas à la fête de famille » chez des cousins qui étaient très privilégiés, très riches, où il y avait toujours les jouets les plus formidables. Le soir, quand reviennent mes frères et soeurs, l’un de mes frères court vers moi, exubérant, et me dit : « c’était merveilleux, il y avait tel jouet, etc. » Je m’entends encore, comme si c’était arrivé ce matin, rétorquer dédaigneusement à mon frère : « Mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, puisque je n’y étais pas ? » Puis je lui tourne le dos et je m’en vais. Peu après, mon père vient me prendre par la main, il ne me gronde pas, ne me punit pas, mais m’emmène dans sa chambre et là, triste, peiné, me dit simplement : « J’ai entendu ce que tu as dit à ton frère tout à l’heure. C’est affreux. Alors, il n’y a que toi qui compte ? Tu n’es pas capable d’avoir de la joie, d’être heureux en sachant que les autres sont heureux ? » C’était comme si, d’un coup, tout un univers s’écroulait pour faire place à un autre. Comme si je m’étais trouvé dans une pièce obscure et que soudainement une tempête avait ouvert les volets, ouvert la fenêtre, et que je découvrais un autre horizon. Par la peine, par le chagrin de mon père, je percevais un autre ordre de réalité, l’ordre de l’amour, de la bonté, du partage : si tu es heureux, je suis heureux ; si tu souffres, je souffre. Cette histoire a beaucoup marqué ma vie. » (Mémoires d’un croyant, pp. 72-73).

On voit sur le vif, l’impact que peuvent avoir une parole, un geste, l’expression d’une tristesse. Dans les événements habituels de l’existence, une conscience peut être redressée et renvoyée à sa véritable Source : la voix de Dieu qui habite le soeur de l’homme et ainsi retrouver « l’ordre de l’amour, de la bonté, du partage », comme l’exprime le témoignage.

Il est vrai que cette voix peut être étouffée ; elle peut être submergée ou séduite par toutes sortes de manières de penser et de faire. L’extérieur peut l’emporter sur l’intérieur. Il ne s’agit plus de lavage de coupes, de cruches ou de plats ; il n’est plus question de s’asperger d’eau au retour du marché, de se soumettre aux 612 préceptes de la Loi de Moïse. L’enjeu aujourd’hui est autrement plus considérable. Il s’agit, par exemple, du climat général qui touche l’accueil de la vie naissante et le respect de la vie finissante ; la réalité du mariage d’un homme et d’une femme avec l’engagement des époux à éduquer les enfants dans une famille stable, durable, fidèle ; le partager des biens de la terre dans la justice et l’équité ; la responsabilité de ses propres dettes sans la faire peser sur les épaules des jeunes générations, quitte à changer de modes de vie ; la protection de la terre pour qu’elle demeure habitable et accueillante à tous.

Face à tous ces défis, les réponses aujourd’hui tendent à se fondre dans une pensée unique et à se transformer en traditions qui s’imposent à tous comme des vérités allant de soi. La conscience s’assoupit ; on roule à plat. Il en allait ainsi au temps de Jésus où les traditions des hommes avaient supplanté le commandement de Dieu. Aujourd’hui la voix de Dieu en l’homme, sa conscience, s’efface pour laisser place aux pensées des hommes, aux solutions purement humaines. Et à nouveau, comme autrefois, Jésus nous indique le chemin de l’intériorité, le chemin de la conscience, là où Dieu parle à notre soeur !

N’était-ce pas ce chemin-là qu’indiquaient les évêques, dans la prière universelle du 15 août. Ils disaient : « Que l’enfant puisse bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère. » « Que les élus aient la force de suivre les indications de leur conscience. » Ne pas se soumettre à l’esprit du temps. Notre tâche est de faire entendre la voix d’une conscience droite ! De faire entendre ses appels, même s’ils sont pour nous, des causes de contrariété.

***

Je ne voulais pas, chers Amis, éviter le commentaire de cet Évangile, même en cette dernière Eucharistie, car il est finalement très proche de notre actualité. Surtout, il nous tourne vers l’avenir comme une tâche à accomplir, comme le lieu de défis à relever. Il rejoint ce que nous avons essayé de faire ensemble depuis quelques années par l’appel à une nouvelle évangélisation, et tout spécialement à la dernière Pentecôte où nous avons pu mieux mesurer ce que nous pouvions faire quand nous unissons nos forces, autour de l’Eucharistie et de la grâce de l’Esprit Saint !

Car l’évangélisation procède d’un soeur qui est donné au Christ et qui vit en communion de foi avec les frères et soeurs. Il ne nous est pas demandé de faire des choses grandioses, mais d’abord d’être fidèles dans les petits événements de la vie quotidienne, fidèles à transmettre ce que nous avons reçu, comme ce père de famille qui prend son enfant à l’écart et l’ouvre à l’univers de la Bonté ! On voit ce que cela a produit dans la vie de cet enfant !

Une fidélité dans l’humble quotidien peut engendrer des événements d’une très grande portée. Nous ne pouvons pas déserter ! Nous devons demeurer dans l’espérance ! Vous le ferez avec votre nouvel Évêque !

? Père Guy-Marie Bagnard
Administrateur apostolique de Belley-Ars

HomelieMgrBagnard2septembre2012