Noël ! « un » Sauveur ou « LE » Sauveur

Devant le nouveau né de Bethléem, que pouvons-nous faire d’autre que de regarder avec amour et adorer en silence celui qui sommeille paisiblement. !
C’est ce qu’ont fait, les premiers dans l’histoire, Marie, Joseph et les bergers du voisinage.
Quelle différence pourtant entre nous et ceux qui ont célébré le premier Noël !
Eux, ils n’avaient qu’un enfant sous les yeux, avec l’intuition qu’ils assistaient à un événement d’une grande portée, si dépouillé que soit le décor !
Nous autres, aujourd’hui, nous nous approchons de l’enfant avec le recul du temps, en connaissant l’adulte qu’il a été et nous avons en mémoire ses paroles et ses actes que les Évangiles ont recueillis.
Des paroles qui ne supportent la comparaison avec rien d’autre dans l’histoire.
Ainsi par exemple :
– « Je suis la Lumière du monde »
– « Nul ne connaît le Fils sinon le Père et nul ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler »
– « Avant qu’Abraham fût, je suis »
– « Qui me voit, voit le Père. »
Et ce sont de telles paroles qui ont sonné sa condamnation à mort. « Non content de violer le sabbat, il appelait Dieu son propre Père, se faisant l’égal de Dieu » (Jn 5, 18)
Regarder ainsi l’enfant endormi sur l’arrière-fond de la suite de sa vie, de sa Passion et de sa Résurrection, appuyé sur le témoignage des Apôtres et la foi de tous les saints, c’est se faire membre de cette famille que nous appelons l’Église.
C’est avec son regard à Elle que nous nous rendrons au pied de la crèche en cette nuit de Noël et que nous nous rappellerons ce qu’elle nous disait lors de l’année jubilaire : « Dans cette Parole définitive de sa Révélation, Dieu s’est fait connaître en plénitude ; il a dit à l’humanité qui il est. » « Cette révélation est unique, complète, définitive, car celui qui parle est le Fils de Dieu incarné ».
Telle est la foi de l’Église, telle est notre foi ! Tel est le mystère de Noël pour les chrétiens que nous sommes.
* * *
Mais n’allons pas croire que tous les Noëls se ressemblent. Chacun, bien entendu, salue la venue du même enfant ; et c’est bien le même événement qui est fêté. Pourtant, chaque Noël a son originalité propre, car chacun s’inscrit dans un contexte inédit.
Fêter Noël en s’abstrayant de ce contexte, c’est oublier la loi d’incarnation dont le mystère de Noël nous révèle justement l’actualité. Nous nous interrogeons alors : comment se présente aujourd’hui le monde où nous vivons ?
Sans recourir à des analyses qui pourraient se poursuivre à l’infini, une donnée au moins ressort avec netteté : le monde d’aujourd’hui est marqué par le pluralisme religieux. Nous sommes, en effet, en contact fréquent avec plusieurs grandes religions : le judaïsme, l’islam et le bouddhisme. D’où des questions nouvelles. Ces derniers mois nous l’ont suffisamment montré avec l’affaire du voile islamique. Ce n’est pas d’abord le problème du voisinage mutuel qui se pose – même s’il existe aussi – mais plutôt la valeur de chacune de ces religions comme chemin d’accès à Dieu. Et ces questions ont naturellement une
incidence sur le christianisme. Un sociologue des religions résumait ainsi son interrogation « Le christianisme peut-il rester lui-même tout en cessant d’affirmer qu’il est dépositaire de la vérité ultime et que toutes les religions de l’humanité ne sont que des voies partielles ou imparfaites du salut. »
Le drame qu’ont été dans l’histoire les Guerres de religion nous a appris l’importance du vivre ensemble. Il faut donc à tout prix le sauvegarder. Pour cela, on croit bon de faire place au relativisme religieux.
La pente dominante des esprits nous enjoint, selon l’expression populaire, d’ « arrondir » les angles ! C’est-à-dire de raboter toutes les différences gênantes qui mettraient une religion au-dessus des autres. Comment alors pourrait être maintenu le contenu de la foi chrétienne si le Christ, qui en fait le centre, était ramené à la dimension d’un fondateur de religion en tout point semblable aux autres ?
À Noël, accueillons-nous « un » Sauveur parmi d’autres ou venons-nous à Lui comme « LE » Sauveur, l’unique Sauveur ? Jean-Paul II parle ainsi de Lui : « C’est le caractère unique du Christ qui lui confère une portée absolue et universelle par laquelle, étant dans l’histoire, il est le centre et la fin de l’histoire elle-même : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Denier, le Principe et la Fin » »
Comment prendre ses distances par rapport à ce caractère tranché de la foi chrétienne sans la renier ? Comment rester chrétien sans affirmer que le Christ a ce caractère unique de nous révéler en plénitude le Visage de Dieu ? Est-ce possible de rester son disciple en reniant ce qu’il dit de Lui-même dans l’Évangile ? N’est-ce pas pour cette foi qu’ont versé leur sang tous les martyrs que compte l’histoire chrétienne ? N’est-ce pas de cette même foi qu’ont vécu tous les saints au long des siècles et jusqu’à notre époque : Mère Térésa, par exemple ?
Affirmer ainsi sa foi, ce n’est en rien déclarer la guerre aux autres religions. C’est dire simplement « qui » l’on est comme croyant. S’il en allait autrement, il faudrait alors suspecter a priori le christianisme, sous prétexte qu’il exprimerait quelque chose que les autres religions n’expriment pas ? Seul le respect des différences sauve le dialogue et lui donne un accent d’authenticité. Face à la pente moderne, qui relativise toute vérité et adapte tout contenu religieux à la mesure de ce qu’en accepte l’esprit humain, le mystère de Noël nous invite à laisser entrer, dans notre vie et dans notre intelligence, la parole de Quelqu’un qui s’adresse à nous. Nous ne pouvons prétendre adhérer à Jésus en nous détournant de ce qu’il dit. Sa Parole fait corps avec sa Personne.
On dira peut-être que nous n’allons pas dans le sens de la modernité qui cherche le consensus social, fût-ce au prix d’une uniformisation de la pensée religieuse. Il faut rappeler que l’héritage chrétien n’est parvenu jusqu’à nous que grâce à l’existence d’un petit reste. Toute la Bible est habitée par cette présence d’un petit noyau. En chaque siècle, c’est « le petit reste » qui a maintenu la foi dans son authenticité et qui nous l’a transmise.
Noël est donc l’instant solennel dans l’histoire où l’homme, face à l’inattendu et à l’inconcevable, se décentre de lui-même, quitte sa manière de voir pour laisser Dieu lui parler comme il l’entend, sans chercher à corriger la copie qu’il nous tend.
La foi chrétienne nous conduit donc à dire : « à Noël, nous accueillons « LE » Sauveur ! »
Mgr Guy-Marie Bagnard, 9 janvier 2004