Message d’au-revoir de Mgr Bagnard

Dimanche 2 septembre 2012

Chers diocésains,

Au moment de quitter la mission reçue, il y a 25 ans, je pense à vous tous avec qui il m’a été donné de collaborer : les prêtres d’abord, les diacres, la vaste diversité des laïcs, les religieuses et les religieux. S’y ajoutent tous ceux que j’ai rencontrés une fois ou l’autre, à la faveur des allées et venues dans le diocèse : je pense spécialement aux Maires et aux membres de leurs Conseils !

2012-09-02_-_Depart_Mgr_Bagnard_135_

Le symbolisme de l’anneau épiscopal

Il m’a été impossible de répondre à la plupart des invitations. Il faut se résoudre à partir sans qu’il y ait eu une rencontre personnelle avec chacun. Mais j’ose vous dire que je vous emporte tous avec moi. Le signe de cette proximité continuée, je le vois dans l’anneau que je conserve à mon doigt. Il m’avait été glissé au doigt par le Cardinal Decourtray, lors de la célébration d’ordination du 4 octobre 1987 à Ars. Aujourd’hui, son symbolisme prend pour moi une nouvelle profondeur. Une alliance fait naturellement penser au lien qui unit les époux. Dans la liturgie d’ordination, l’anneau renvoie à l’alliance de l’Evêque avec le diocèse. L’évêque épouse un peuple, celui que l’Eglise lui confie. Sa vie, désormais, se passera à le servir, à l’intérieur d’un lien comparable à celui des époux.

Pour moi, ce sentiment d’alliance se trouve renforcé par le fait d’avoir été l’Evêque d’un unique diocèse. J’étais d’ailleurs arrivé chez vous alors même que j’étais seulement évêque « nommé » ! J’ai reçu l’ordination parmi vous ; c’est avec vous et pour vous que je l’ai mise en oeuvre jusqu’au jour fixé par l’âge. Cet anneau d’ordination demeurera à mon doigt comme le signe vivant qui me rattache à vous tous. Je le garderai jusqu’à ma mort et j’aimerais l’emporter avec moi dans la tombe !

L’unique Rocher face à l’avenir

Alors que la célébration d’ordination du 4 octobre 1987 s’achevait, j’avais été invité à dire quelques mots à l’Assemblée. Comme c’était le jour de la fête de saint François d’Assise, je m’étais inspiré d’un passage du livre du Père Eloi Leclerc : « Sagesse d’un pauvre ». J’avais choisi l’épisode où Claire reçoit la visite de François. Celui-ci traversait alors un moment de ténèbres intérieures. Une inquiétude le rongeait : que vont devenir les frères qui, au fil des années, sont venus grossir les rangs du petit groupe de la première heure ? Cette vaste famille pourra-t-elle garder son unité, alors que le grand nombre de ses membres l’expose à l’éclatement ? Alors Claire prend la parole. Je reproduis ici le texte tel que je l’ai lu.

« Il y eut à nouveau un moment de silence puis Claire reprit : « Je suppose que l’une de nos soeurs de cette communauté vienne s’accuser d’avoir cassé quelque objet par suite d’une maladresse ou d’un manque d’attention, je lui ferais sans doute une observation et je lui donnerais une pénitence, comme il est d’usage. Mais si elle venait me dire qu’elle a mis le feu au monastère et que tout est brûlé ou presque, je crois qu’à ce moment-là, je n’aurais rien à lui dire. Je me trouverais devant un événement qui me dépasse. La destruction d’un monastère, c’est là vraiment une trop grosse affaire pour que j’en sois troublée profondément. Ce que Dieu lui-même a bâti ne saurait tenir à la volonté ou au caprice d’une créature. C’est autrement solide ». »

La leçon de Claire est transparente : face à l’avenir, Dieu est l’unique Rocher sur lequel prendre appui ! Nous n’avons aucune prise sur ce qui vient. Le futur reste le grand inconnu ! Au moment où je citais ce texte, avec la naïveté d’un débutant, j’ignorais que j’allais être pris au mot très rapidement. Des situations aux issues incertaines ne tardèrent pas à se présenter. Les paroles de Claire me revenaient comme s’il m’était demandé d’en faire maintenant descendre le contenu dans la réalité. En somme, passer de la théorie à la pratique. « Ce que tu as lu, applique-le ! »

2012-09-02_-_Depart_Mgr_Bagnard_242_

La Parole de l’Eglise

Pourtant, dans la pire des solitudes, nous ne sommes jamais complètement seuls! Quand l’inconnu nous enveloppe, Dieu ne nous demande pas de « le chercher dans le vide ». Il y a toujours près de nous une lumière qui, si faible soit-elle, oriente la marche. Pour moi, cette lumière fut constamment « la Parole de l’Eglise » appuyée sur la Parole de Dieu, fondement irremplaçable. La Parole de l’Eglise nous arrive par toute sorte de canaux : les textes des conciles et tout spécialement ceux du dernier en date, Vatican II ; ceux des encycliques, du Catéchisme, des synodes. On peut y joindre les nombreuses déclarations des Papes qui interviennent sur toute sorte de sujets. Voilà des repères sûrs au milieu des brumes de « l’air du temps ». Les accueillir, les comprendre, les percevoir dans leur justesse et leur profondeur, sont la condition pour qu’elles deviennent des lumières sur notre route !

Or aujourd’hui, justement, il est dangereux de se montrer trop ouvertement proche de la Parole de l’Eglise. Quand nous osons rappeler ce qu’elle nous dit sur des sujets aussi brûlants que ceux du respect de la vie naissante et de la vie finissante, ceux de l’indissolubilité du mariage, ceux du célibat du prêtre, ceux de la dignité humaine et du droit des pauvres, etc., notre parole produit une onde de choc dont nous mesurons les effets par le silence réprobateur ou les contestations ouvertes qu’elle suscite.

Voyez la prière universelle du 15 août. Elle était pourtant inoffensive dans sa formulation : « Que les élus aient la force de suivre les indications de leur conscience » ; « Que l’enfant puisse bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère. » De telles demandes, adressées à Dieu, ont fait, chez certains, l’effet d’une déclaration de guerre comme si c’était le début d’une révolution qu’il fallait s’empresser d’étouffer. En d’autres temps, Maurice Clavel aurait tonné : « Dieu est Dieu, nom de Dieu ! »

Le courage face au diktat des opinions

Je ne suis pas étonné que le pape actuel signale le courage comme la principale qualité d’un évêque, un courage qui, dit-il, est particulièrement nécessaire pour « ne pas se plier au diktat des opinions », un courage qui permet « d’agir selon la connaissance intérieure, même si elle apporte des contrariétés. » (Lumière du monde p. 117). Etre courageux veut dire : rester libre ; ne pas céder à la peur. Le Curé d’Ars disait de la peur qu’elle est l’arme du démon. « Dieu ne fait pas peur ! » Or, dans le jeu des relations humaines, la peur se glisse imperceptiblement, plus qu’on ne veut bien le dire. Peur de perdre l’estime de ses Proches ; peur d’être tenu à distance dans son environnement ; peur d’être suspecté ; peur de ne pas être reconnu dans la Presse ! Peur de perdre sa tranquillité, etc. Vu les désagréments auxquels donne lieu une parole claire, la peur peut devenir le fil rouge secret de notre conduite et le ressort subtil de nos décisions.

La recherche du consensus – qui en soi est une noble préoccupation – peut très vite tomber dans la compromission. Il est possible, en effet, de s’arranger pour que tout le monde se sente compris, grâce à un langage qui a perdu ses arêtes et qui permet les interprétations les plus diverses. A la Pentecôte, tout le monde se comprenait, mais une même action de grâce montait des coeurs, et la gloire de Dieu en sortait grandie. Aujourd’hui, Dieu est plutôt rangé sur un strapontin !

2012-09-02_-_Depart_Mgr_Bagnard_298_

Vaincre la peur par la Foi

Comme elles sont prophétiques les paroles de Jean-Paul II ! « N’ayez pas peur ! » Elles l’étaient au temps où régnait l’empire communiste ; elles le sont encore aujourd’hui ! Ce même pape, dans un livre posthume, constatait, en effet, que « les bases mêmes de la morale humaine sont ébranlées » ; d’énormes moyens financiers, explique-t-il, tentent d’imposer ces conditions aux pays en voie de développement. « On peut légitimement se demander si ce n’est pas une autre forme de totalitarisme sournoisement caché sous les apparences de la démocratie. » (Mémoire et Identité, p. 64).

Il faut accueillir la Parole de l’Eglise ! C’est devenu une urgence ! L’Année de la Foi à laquelle nous invite Benoît XVI est le moment providentiel d’approfondir le CREDO des Apôtres ! Car c’est à partir d’une foi ardente que naît le dynamisme de l’évangélisation. Vous le ferez avec le nouvel Evêque, Mgr Pascal Roland, à qui je souhaite à nouveau la bienvenue ; qu’il soit assuré de ma prière fervente, et vous-mêmes, croyez à mon affection.

? Père Guy-Marie Bagnard
Administrateur apostolique de Belley-Ars