MEDITATION sur l’Evangile du 4° dimanche de Carême 2006

« Quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les Ténèbres à la Lumière. » (Jn 3,19) Ce combat entre la lumière et les ténèbres est fortement évoqué dans l’acte de confiance que Jean-Paul II adressait à
Marie, Notre-Dame de Fatima, le 8 octobre 2000 : « Aujourd’hui, l’humanité possède des moyens de puissance inouïe : elle peut faire de ce monde un jardin, ou le réduire à un amas de cendres… Plus que jamais, l’humanité est à une croisée de chemins… O Mère, toi qui connais les souffrances et les espérances de l’Eglise et du monde, assiste tes enfants dans les épreuves quotidiennes que la vie réserve à chacun et fais que, grâce aux efforts de tous, les ténèbres ne l’emportent pas sur la lumière. » Telle est la supplication instante qui monte du c¦ur du Pape, au nom de toute l’Eglise et au nom de tous les hommes de bonne volonté.
L’Evangile d’aujourd’hui fait remarquer que celui qui fait le mal cherche à agir dans l’ombre, à se dissimuler dans les ténèbres, « de peur que ses ¦uvres ne lui soient reprochées » (Jn 3,20). Pourquoi cette peur d’agir au grand jour ? C’est que celui qui fait le mal garde en lui la conscience du Bien. Et quand on conserve en soi la lucidité du Bien que l’on ne fait pas, spontanément, on se cache pour faire le mal, parce que l’on sait que l’on commet le mal ; celui-là reste habité par la lumière qui indique le chemin du Bien. La dissimulation est la mesure de la conscience qui reste illuminée par le Bien.
Il y a quelques années, Christian Chabanis, journaliste, avait recueilli les confidences du grand dramaturge, Eugène Ionesco, dans lequelles se reflète bien ce combat entre la lumière et les ténèbres dans le c¦ur de l’homme : « J’ai tenté, vers la trentaine, de vivre d’une façon tout à fait religieuse, et plus que cela même, de me livrer à des jeûnes, des prières, de me tenir le plus près possible de Dieu, c’est-à-dire de ses Églises. Je crois que je suis allé assez loin ; ou assez haut. Mais pas assez, puisqu’à un moment donné, j’ai senti une sorte de regret énorme pour le monde terrestre, pour la façon terrestre de vivre. J’avais l’impression que vraiment, j’abandonnais ce monde. Puis le regret a été si grand que j’ai d’abord oscillé entre lui et la volonté d’abandonner le monde, jusqu’au moment où le regret a été le plus fort. J’ai vraiment eu alors l’impression d’un chute. Depuis ce moment-là, je peux dire que j’ai abandonné le ciel, et j’ai l’impression que le ciel m’a abandonné. Je me suis de plus en plus enfoncé dans la vie : avide, vorace. Plus je vieillis, plus j’ai une envie folle de vivre, une gourmandise énorme, une sensualité : le vin, la « vie », qui est le contraire de la « vraie vie », la gloire littéraire, tout cela. Et je sens qu’à l’origine de tous ces désirs énormes, il y a comme première cause, ma première faute, c’est-à-dire ma chute personnelle. Tous ces désirs qui veulent être comblés, ce sont comme des choses qui doivent remplacer ce que j’ai perdu, une fois, mais qui, pourtant, je le sais, ne peuvent le remplacer. Et je suis de plus en plus, en vieillissant, plein de désir. Je sais que j’ai fait fausse route, je le sais très bien, mais je ne le sais pas assez. Je ne le sais que d’une façon abstraite, intellectuelle, cérébrale. »
Une seule chose n’est pas tout à fait juste dans ces propos, que l’on recueille avec un très grand respect : « J’ai l’impression que Dieu m’a abandonné ». L’Évangile d’aujourd’hui dit le contraire : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Il y a un danger bien plus grand que celui de se cacher pour faire le mal, celui, au contraire, de le faire ouvertement, parce que l’on a conscience de faire le bien. On revêt le mal du vêtement du Bien. Le climat dans lequel nous plonge la société nous y achemine progressivement. Je le remarque au moins sur trois points :
– L’invitation plus ou moins souterraine à pratiquer l’euthanasie. Les personnes âgées qui doivent être accompagnées par des soins importants deviennent des « poids ». Dans une société où tant de besoins se manifestent, pourquoi garder des personnes qui ne sont plus vraiment utiles ?
– La pratique, plus ou moins souterraine de l’eugénisme. Quand; en effet, au cours d’examens pré-natals, on découvre un handicap chez l’enfant à naître, la tentation est de plus en plus forte aujourd’hui de supprimer l’enfant.
– Dans un autre domaine, celui de l’économie, de grands Groupes industriels enregistrent des bénéfices considérables, grâce à la Bourse, alors que, dans le même temps, ces mêmes Groupes se refusent à une légère augmentation pour les salariés. Les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et… les riches de plus en plus riches.
Et l’on cherche à convaincre les esprits que, dans tous ces domaines, il est bon de faire évoluer les mentalités, pour que tous finissent par reconnaître que cette nouvelle manière de penser et d’agir est un Bien ! Si c’est un Bien, il n’est plus nécessaire de se cacher pour le faire ; il faut même le faire très ouvertement pour amener tout le monde à s’éclairer à cette lumière !
Oui, aujourd’hui plus qu’hier, nous pouvons adresser à Dieu cette instante supplication : « que les ténèbres ne l’emportent pas sur la lumière. » Et s’il nous arrive parfois de mal faire, prions pour que nous gardions la conscience du Bien. Ce qui implique que nous acceptions – même dans nos actes mauvais – de nous laisser mesurer par la Lumière de Dieu !

Mgr Guy-Marie Bagnard, Carême 2006