Marie, le premier tabernacle de l’histoire

Dans quelques jours, nous fêterons la Vierge Marie, la Mère de Dieu, dans son Immaculée Conception.
Cette année, plus qu’une autre, il convient de souligner la portée de cette fête, car elle coïncide avec l’anniversaire de sa proclamation, il y a 150 ans, le 8 décembre 1854. Le Pape Pie IX, ce jour-là, conférait solennellement à Marie le titre d’Immaculée Conception.
C’est pour en rappeler le souvenir que Jean-Paul II est venu à Lourdes, le 15 août dernier. Dans le prolongement de cet événement, la Commission doctrinale des évêques de France a publié une déclaration dont le texte complet a paru dans le précédent numéro d’Église des Pays de l’Ain (n°19, du 19 novembre 2004, pp. 992-993). On y rappelle que, dès le premier instant de son origine humaine, c’est-à-dire, dès sa conception, Marie a été préservée de cette « fêlure originelle qui fait dissoner le coeur des hommes ». Une dissonance, c’est-à-dire une « fausse note », un dysfonctionnement.
Qu’est-ce à dire ? Pour entendre cette fausse note, il suffit d’écouter la mélodie qui s’élève du coeur humain. Saint Paul, à la manière d’un virtuose en a donné la partition définitive : « Le bien que je voudrais faire, je ne le fais pas et le mal que je ne voudrais pas, je le fais quand même !  » Chacun perçoit immédiatement la vérité de cette situation. Point n’est besoin de mener une enquête. La vérification expérimentale sur soi-même est immédiate. Mais après coup, on s’aperçoit que, si c’est vrai « pour soi »… c’est aussi vrai « pour tous »… sans exception !
Cette dissonance provient d’une fracture à l’intérieur du coeur humain. Chaque être humain se trouve dans une situation paradoxale. « Je vois bien ce qu’il y a de meilleur et je l’approuve, et pourtant je cède à la pente du pire. » Voilà bien la « fêlure » : suivre et faire le pire en le condamnant comme tel, tout en sachant clairement où est le meilleur !
Cette situation très inconfortable, et somme toute humiliante, provoque chez l’homme le désir de s’en échapper. Il suffit, pour cela, qu’il définisse lui-même ce qui est bien et ce qui est mal. Sera « bien » tout ce qu’il veut – tout ce qui lui est agréable – tout ce qu’il perçoit comme un épanouissement de lui-même. Sera « mal » tout ce qui s’oppose à son désir, tout ce qui se met en travers de ses projets. On parlera aujourd’hui d’une « éthique de l’authenticité ».
Luc Ferry en donne la description suivante : »La seule exigence authentiquement morale, c’est de laisser chacun être soi-même, pourvu qu’il le soit véritablement. (…) Le seul droit à respecter, c’est le droit d’être soi-même, hors de toute imposition de valeurs extérieures à soi. »
On reconnaît dans cette présentation une parenté avec ce que rapporte le premier livre de la Bible. L’homme de la Genèse s’enferme dans son indépendance en choisissant de se conduire comme il l’entend. C’est le péché des origines. Le désordre qui s’en suit est si profond qu’il laisse sa trace, non seulement dans le premier homme, mais qu’il se prolonge dans chaque être humain. La fracture des origines devient intérieure à chaque homme. « Mon âme est née avec une plaie », disait Lamennais.
De cette blessure d’origine, Marie a été préservée. C’est ce que veut dire l’Église en parlant de l’Immaculée Conception. Y a-t-il des raisons de le croire ? Le Père Bruckberger, dans un langage imagé, indique un chemin possible : »Dès que nous réfléchissons à la place de la croyance dans notre vie, nous la voyons mêlée à toutes nos démarches, des plus humbles aux plus hautes. Quand nous traversons une route au feu vert, la voiture qui arrive sur notre droite doit s’arrêter parce que le feu pour elle est rouge : nous croyons qu’elle s’arrêtera et nous risquons notre vie sur cette croyance, car enfin, nous ne le savons pas. Vous me dites que cette croyance est tout ce qu’il y a de plus raisonnable, précisément nous y voilà : l’honneur de la pensée humaine n’est pas d’éliminer toute croyance, c’est de n’accorder la croyance que lorsqu’il est raisonnable de la donner. »
Le raisonnable, le « convenable », ici, c’est de penser que Marie, parce qu’elle est « Mère de Dieu », parce qu’elle est « le premier tabernacle de l’histoire », est une terre immaculée, c’est-à-dire, un espace où dans un coeur il y a consonance entre la pensée de Dieu et la volonté de la créature. Marie est immédiatement accordée à Dieu ! Non pas qu’elle soit devenue une mécanique qui fonctionnerait à la façon d’un automate ! Le « oui » de son adhésion à Dieu, n’a rien de commun avec le « oui » contraint de l’esclave qui se soumet à son maître. Elle le prononce comme l’expression la plus haute de sa liberté de créature ! Dans le « oui » du consentement, elle perçoit la plénitude de la réussite humaine ; elle y voit son accomplissement et son bonheur, à la différence de l’homme des origines qui, dans son opposition à Dieu, croit trouver le lieu de son épanouissement et la porte d’entrée dans la vraie vie. Marie est l’Immaculée en ce sens qu’elle est en amitié immédiate avec Dieu. Elle ne suspecte pas ses intentions ; elle ne trouve en Lui aucune arrière-pensée. Elle le regarde comme un Ami avec lequel il fait bon collaborer. Car elle saisit que l’accomplissement de soi va de pair avec la glorification de Dieu.
Saint Irénée écrira plus tard : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. » C’est ce qui explique que Marie, bien qu’elle soit insérée dans la suite des générations humaines, n’a pas été atteinte par les conséquences de ce premier péché de l’homme. Dans son être profond, elle fait partie du monde d’avant le péché.
L’Immaculée Conception nous confronte inévitablement à la notion de péché originel. Il est assez surprenant que cette donnée de notre foi, qui a connu une réelle éclipse, trouve aujourd’hui un regain d’intérêt dans les réflexions d’un certain nombre de Penseurs. L’histoire du XXe siècle n’y est pas pour rien.
Les atrocités qui l’ont jalonnée ne cessent pas d’impressionner. On croyait – surtout depuis les Lumières – que le monde était en marche inéluctable vers le Bien, la Paix et la Fraternité, et c’est autre chose qui s’est produit. Plus que tous les autres siècles, le vingtième est allé au-delà du pensable dans le massacre des hommes par les hommes. Les statistiques le vérifient, comme aussi le raffinement des moyens employés ! Il s’agissait pourtant, dans l’esprit des idéologies du moment, d’éradiquer le mal. Or, le mal a surabondé comme jamais ! « Des noms comme Kolyma et Auschwitz désignent des choses nouvelles dont l’humanité n’avait pas l’expérience », écrit Alain Besançon. Comment se fait-il que la Révolution pour la justice et pour la liberté se soient transformées en dictatures criminelles ! Cette interrogation met en lumière le mal comme une réalité agissante dans le monde. « Le mal existe. écrit Jacques Julliard, il n’est pas qu’une insuffisance d’être ou une ignorance involontaire. Il est un principe actif à l’oeuvre dans le monde et en chacun d’entre nous. Le péché originel n’est pas un mythe mais une expérience vécue. Il y avait jadis de la candeur à croire au diable. Il y a aujourd’hui de l’aveuglement à ne pas y croire. (…) La pensée démocratique optimiste, héritière du XVIIIe siècle considère qu’en libérant l’homme, on a libéré la possibilité de faire du bien et d’oeuvrer à une société plus juste. Ce n’est pas vrai. On s’est débarrassé de Dieu. Sans doute. Mais on a gardé le Diable. »
Parler du mal comme d’une réalité en action dans le monde, c’est en fait désigner un être personnel dont la préoccupation est de détourner l’homme de Dieu. Saint Jean nous dit qu’il s’avance masqué parce qu’en lui il n’y a pas de vérité. Il est père du mensonge et homicide depuis les origines. Son trait le plus marquant, c’est de tirer tout de son propre fonds. Sa seule référence, c’est lui-même. C’est à son image qu’il voudrait façonner l’homme. Rien de surprenant que l’homme se soit laissé séduire. À l’inverse, Marie n’a de référence qu’en Dieu. Son Immaculée Conception n’est que l’expression théologique de cette vérité.
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Quelques années plus tard, une Dame apparaissait à une jeune fille sur les bords du Gave. À la demande de Bernadette, elle donna son nom : « Je suis l’Immaculée Conception ». Bernadette rapporte que, sur le chemin du retour, elle ne cessait de répéter les mots de la Dame : « Que soy era Immaculada Councepciou. ».
Elle avait peur de les oublier et de ne pas pouvoir les redire au prêtre. Étrange situation : Marie confirmait la voix de l’Église auprès d’une enfant qui recueillait des mots totalement inconnus d’elle et sans signification. Bel accord – musical – entre le ciel et la terre, entre l’humanité et Dieu.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 3 décembre 2004