Libre méditation sur le récit des tentations du Christ

Dans les années 1965-70, une question revenait souvent dans les conversations : « D’où parlez-vous ?  »
C’était assez déstabilisant pour ceux à qui la question s’adressait, mais elle avait la vertu d’obliger les interlocuteurs à découvrir les points d’appui sur lesquels reposaient leurs convictions. Comme quelqu’un qui regarde couler une rivière et se demande où elle prend sa source, il s’agissait, de même, de remonter aux origines de ses propres affirmations et d’en vérifier la valeur. C’était décapant, mais bienfaisant !
C’est à une pareille question que Jésus consent à s’exposer dans l’épisode des tentations au désert. « D’où parles-tu ?  » Jésus y voit l’occasion de déclarer ses sources, la Source d’où va s’écouler sur le monde l’eau vivifiante de son message. En effet, aux trois questions qui lui sont posées et qui sont comme autant de pièges pour le détourner de sa mission, il répond comme un refrain : « Il est écrit… », « Il est dit… » Sa référence est imperturbablement répétée : la Sainte Écriture, la Parole de Dieu, son propre Père.
Rien ne peut le déloger de ce lieu d’enracinement, même pas la perspective de recevoir la royauté de ce monde en s’appuyant sur la puissance de son interlocuteur, prêt à mettre ses moyens à sa disposition.
Ce qui est remarquable, c’est que « l’Adversaire » est lui-même un fin connaisseur de la Bible. Il la cite sans complexe, et avec l’à-propos d’un érudit : « Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder ». Nous voilà donc transportés au coeur d’un débat entre exégètes. Ce qui illustre un problème majeur : celui de l’interprétation des Écritures. Il ne suffit pas de se référer à la Parole de Dieu ! Encore faut-il avoir la clef qui en ouvre le sens, le sens qui est le sien et non pas celui que l’on voudrait lui imposer de l’extérieur ! Sur ce point encore, Jésus est inébranlable. Sa réponse indique la même direction : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur, ton Dieu. » Obéissance absolue à Dieu.
La Bible est donc un livre redoutable puisqu’il peut servir un projet ayant toutes les apparences du dessein de Dieu, tout en lui étant parfaitement opposé. Jean Guitton disait : « Le chef d’oeuvre de l’art d’informer, c’est de tromper en ne disant jamais que la vérité ». Le chef d’oeuvre du Mal, c’est de s’avancer, revêtu des habits du Bien.
Le moment lui-même où se déroule cet épisode renferme un enseignement d’une portée universelle. Le récit de la tentation se situe à la veille de l’entrée active de Jésus sur la scène publique. Inconnue jusqu’alors, Sa Parole va bientôt être entendue en Judée, en Galilée, à Jérusalem ; elle franchira les frontières et se répercutera dans toute le bassin méditerranéen puis, de là, dans le monde entier !
Quand on se retourne pour voir, dans le rétroviseur de l’histoire, les effets de cette voix sur le cours des événements, on perçoit à quel point ce moment a été capital. Comment s’étonner que ce soit à cet instant-là précis que survient l’épreuve de la tentation ? L’Adversaire pressent l’avenir considérable qui se prépare. La face du monde sera complètement changée selon que l’un des interlocuteurs l’emportera sur l’autre.
La tentation agit donc comme un signal ; quand il n’y a pas d’enjeu, il n’y a pas de tentation ; quand au contraire, elle est là, c’est l’indication que quelque chose d’important va se produire. C’est particulièrement vrai quand on est à un tournant de son existence, face à un choix de vie, à une décision à prendre.
Ne serait-ce pas aussi le cas des catéchumènes qui choisissent la route du Baptême ou celui des baptisés qui prennent conscience de ce que veut dire : renouveler les promesses de son Baptême ?
Une véritable entrée en Carême, avec son appel à la prière, au jeûne, au partage peut engendrer bien des tentations. Le plus souvent, elles chercheront à affaiblir les exigences de conversion : « Dieu n’en demande pas tant !  » – « Ne te fais pas trop de souci : Dieu est bon ! Et puis, tu as déjà beaucoup donné !  » Et c’est au nom du Dieu miséricordieux que l’on dira : »Doucement les basses !  » « Restons raisonnables !  »
À y regarder de près, ce genre de raisonnement est une façon d’interpréter la Parole de Dieu en l’adaptant à son propre cas, si bien que la situation personnelle prend le pas sur la Parole de Dieu.
La réponse de Jésus est bien différente. Elle maintient avec une force souveraine la primauté de l’Écriture sur toute autre considération, sans souci des applications auxquelles elle le conduira.
* * *
« D’où parlez-vous ?  »
La question avait l’art de provoquer l’inventaire des arrière-plans de la pensée. Mais une autre intention l’habitait : celle d’inviter à penser par soi-même. Le fait d’invoquer les sources de ses convictions dans un héritage reçu : l’éducation, la culture, un enseignement, la famille, l’école, était de soi disqualifiant. Il fallait être « vrai », donc parler à partir de soi-même, comme d’une origine absolue. « D’où parles-tu ?  » La question invitait à rejeter toutes les « tutelles » dont on aurait pu encore dépendre. Elle appelait à se libérer ! Toute référence autre que soi-même faisait planer le soupçon d’un esclavage non encore reconnu ! Il fallait donc trancher les liens qui continuaient d’asservir.
Le dialogue entre deux personnages de Sartre dans « Le diable et le Bon Dieu » illustre bien cette mentalité : – G : Je prendrai la ville. – C : Mais pourquoi ? – G : Parce que c’est mal. – C : Et pourquoi faire le mal ? – G : Parce que le Bien est déjà fait. – C : Qui l’a fait ? – G : Dieu le Père. Moi, j’invente !
Dans ce climat, les réponses de Jésus l’auraient fait taxer tout droit de « demeuré », quelqu’un qui n’aurait pas encore coupé les ponts avec son héritage. Devant un jury de mai 68, il aurait été renvoyé avec cette observation : « Vit trop sous la tutelle de son Père ; devrait consulter un psychanalyste ».
Ne croyons pas que les effets de cette mentalité des années 60-70 n’a plus d’impact sur nous aujourd’hui. Elle influe encore beaucoup sur nos esprits. Elle flatte si bien l’individualisme contemporain. C’est qu’en elle-même, elle a quelque chose de bienfaisant. En appelant chacun à déterminer lui-même son chemin, elle sollicite la responsabilité personnelle. Elle favorise donc la maturation de l’adulte.
Mais à trop solliciter la responsabilité, on la rend malade. Les sportifs le savent bien : demander trop d’efforts à son corps, c’est le dégrader. Le recours au dopage n’arrange rien. Quand chacun est seul à devoir inventer son propre chemin et à élaborer par lui-même les réponses au sens de son existence, on place sur ses épaules un fardeau qui risque de l’écraser. À toujours inventer du sens, on s’épuise. Voici ce qu’écrit un contemporain, bien au fait de la psychologie et de la sociologie :
« En l’an 2000, les pathologies de la personne sont celles de la responsabilité d’un individu qui s’est affranchi de la loi des pères et des anciens systèmes d’obéissance et de conformité à des règles extérieures. »
Et un de ses commentateurs n’hésite pas à nommer la forme la plus courante de ces pathologies :
« Véritable « maladie de la responsabilité », la dépression est le symptôme ultra moderne de l’individu libéré des tutelles religieuses et sociales qui entend néanmoins répondre à l’impératif moderne de se réaliser par lui-même. »
Aujourd’hui, aux dires de bien des observateurs, c’est toute la société elle-même qui semble atteinte par ce mouvement dépressif.
Cette « fatigue d’être soi » peut prendre un autre aspect tout à fait inattendu. C’est le phénomène des sectes. On choisit de se décharger du fardeau de sa vie sur un groupe. On lui demande de penser pour soi-même. On attend qu’il vous dirige jusque dans les moindres détails de l’existence. Dans ce refuge sécurisant, on est prêt à se soumettre sans condition à la direction autoritaire d’un maître.
« Il est troublant de constater, fait remarquer Frédéric Lenoir, auteur du dictionnaire des religions, que le développement, à partir des années 70, du phénomène sectaire, comme des mouvements fondamentalistes et communautaristes… est parfaitement concomitant de la généralisation de la dépression. »
Cette observation laisse penser que des symptômes apparemment très éloignés, comme la dépression et la montée des gourous, ont en fait une même cause : l’individu, obligé de se porter lui-même dans une société qui ne le porte plus, recourt à des subterfuges, qui l’amènent à démissionner de lui-même.
Le récit des tentations se présente comme un antidote à cette attitude de démission. Le Christ montre que s’affranchir de tout lien pour se mettre soi-même au centre de tout, c’est la pire des tragédies. Mais se soumettre à une volonté plus haute n’a rien d’une démission. « Consentir » est un acte de liberté. Toute la suite de l’Évangile montre à quel degré le Christ a vécu en homme pleinement libre.
On peut prendre Jésus comme compagnon de route, au début du Carême. Il n’est ni le gourou qui tiendra en laisse notre liberté, ni le maître qui nous abandonnera, seuls, angoissés, dans notre quête de la Lumière.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 5 mars 2004