Lettre aux prêtres à propos du Motu Proprio – 7 septembre 2007

Bourg-en-Bresse, le mercredi 22 août 2007

L’ÉVÊQUE DE BELLEY-ARS

aux prêtres et aux diacres diocèse à propos du Motu Proprio sur la célébration de la Messe selon le Missel de 1962 ? appelé « rite tridentin » ou de saint Pie V.

Chers Amis,

A l’approche de la nouvelle année pastorale, je vous adresse, en priorité, les réflexions et les orientations que je souhaite porter à votre connaissance concernant le Motu Proprio « Summorum Pontificum » du Pape Benoît XVI. Veuillez m’excuser pour la longueur de ce texte.

1. L’intention première

Ce qu’un père de famille appelle de ses voeux les plus chers, quand une grave division a séparé ses enfants, c’est le retour à l’unité ! La volonté de restaurer la pleine communion entre les catholiques a conduit Benoît XVI à publier, le 7 juillet dernier, un document que l’on appelle communément le « Motu Proprio », accompagné d’une longue lettre d’explication. L’objectif déclaré en est « la réconciliation interne au sein de l’Eglise ». Un passage mérite d’être cité presque en entier car il explique le pourquoi de cette initiative :

« En regardant le passé, les divisions qui ont lacéré le Corps du Christ au cours des siècles, on a continuellement l’impression qu’aux moments critiques où la division commençait à naître, les Responsables de l’Eglise n’ont pas fait suffisamment pour conserver ou conquérir la réconciliation et l’unité ; on a l’impression que les omissions dans l’Eglise ont eu leur part de culpabilité dans le fait que ces divisions aient réussi à se consolider. Le regard vers le passé nous impose aujourd’hui une obligation : faire tous nos efforts afin que tous ceux qui désirent réellement l’unité aient la possibilité de rester dans cette unité ou de la retrouver à nouveau. »

Le Pape nous invite donc à ne pas retomber dans les « omissions » du passé. Lorsqu’une division s’installe dans la durée et qu’elle se perpétue d’une génération à l’autre, les chances de refaire l’unité deviennent de plus en plus incertaines. La nouvelle communauté se constitue en groupe indépendant et les liens avec la Mère Église disparaissent. Il faut éviter – autant qu’il est possible – qu’une rupture provisoire ne devienne définitive. La préoccupation du Pape doit devenir la nôtre à tous. Notre attitude est avant tout filiale. Et la filialité engendre la communion entre tous les disciples. Le Cardinal Ricard expliquait dans une interview, le 5 février dernier : « Sortons de la critique systématique pour vivre la charité fraternelle ».

2. Un mot d’explication

Le « Motu Proprio » traite de « l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970. » On peut se demander pourquoi. Il faut se rappeler que le fondateur de la Fraternité saint Pie X, Mgr Marcel Lefebvre, était à l’époque en conflit ouvert avec Rome. Il avait été amené, en juillet 1988, à ordonner quatre évêques contre la volonté expresse du Pape. Cette rupture publique ouvrait le schisme que nous connaissons. Le motif avancé pour justifier, entre autres raisons, cet acte grave était l’impossibilité pour les traditionalistes de célébrer la Messe dans le rite tridentin – la célébration de la Messe de saint Pie V- dont l’évêque prenait la défense.

Or, dans sa lettre, le Pape offre la possibilité de célébrer dans ce rite, en faisant remarquer toutefois que « l’usage de l’ancien rite n’a jamais été juridiquement abrogé » et que, par conséquent, « il est toujours autorisé » Ce qui manquait jusqu’alors, c’était un cadre d’application, « un règlement juridique clair. » Le Motu Proprio vient combler cette lacune en apportant des précisions par une série de 12 articles, qui en constituent le fond. On peut consulter le texte intégral sur le site internet du diocèse.

3. La mise en oeuvre dans le diocèse.

? Un constat général Comme le pense le Pape, je crois que les demandes de célébrer dans l’ancien rituel resteront limitées. Mis à part les journalistes, personne, dans le diocèse, ne m’a interrogé sur cette question depuis le 7 juillet. Même à Lourdes, parmi les 550 pèlerins présents, aucune interrogation n’a été soulevée sur ce point. Il faut d’ailleurs se rappeler l’expérience qui avait été menée en 1988, au moment de la promulgation du Décret « Ecclesia Dei ». Le Décret demandait aux Évêques d’offrir largement et généreusement à tous les fidèles qui en feraient la demande, la faculté d’utiliser le Missel Romain publié en 1962 par Jean XXIII. Une Messe dans le rite tridentin avait donc été instaurée, tous les dimanches, dans l’église Saint-Rémy près de Bourg. L’expérience s’est arrêtée au bout de quelques mois en raison du nombre de participants qui n’avait cessé de diminuer. Depuis cette époque, les demandes qui me sont parvenues tournent autour de quelques unités.

? Dans la pratique Voici donc les points qu’il me paraît utile de préciser : – Tout prêtre, quand il est seul, peut célébrer la Messe dans le rite de saint Pie V, sans avoir besoin d’une autorisation préalable de l’évêque. – Le Motu Proprio précise que la forme ordinaire de la célébration eucharistique est celle du Missel promulgué par Paul VI en 1970, dans le prolongement du Concile Vatican II. Par contre, la célébration selon le Missel de saint Pie V est la forme extraordinaire du rite romain.

Si donc, par exemple, des chrétiens, dans une paroisse, veulent participer en semaine à la Messe selon le rite de Saint Pie V alors que d’autres, en même temps, veulent la Messe dans le rite de Paul VI, on prendra, de préférence la forme ordinaire de la célébration. Dans tous les cas, le curé est juge. Si des difficultés surviennent, on en réfère alors à l’Évêque.

Célébrer dans l’une des formes ne signifie pas pour autant la dénonciation ou le rejet de l’autre forme. Célébrer dans un esprit de rupture mettrait en contradiction avec le Sacrement lui-même. En définitive, l’attitude intérieure compte plus que le rite lui-même. L’intention n’est jamais à négliger.

– Dans son article 5, le Motu Proprio prévoit la possibilité de célébrer le dimanche une Messe « tridentine », dans la mesure où dans les paroisses existe un « groupe stable de fidèles » qui le désire. Ce qui est clair, c’est qu’il est de la responsabilité du curé de faire les discernements nécessaires et de prendre la décision, en se montrant ouvert.

Mais les critères qui définissent le « groupe stable » ne sont pas donnés. S’agit-il d’un groupe nombreux et de quelle importance ? La stabilité dont il est question désigne-t-elle des fidèles vivant dans la paroisse même ou bien des fidèles venant de paroisses voisines, ou bien encore venant d’autres diocèses – je pense à Ars, à Cuet, ou éventuellement à d’autres paroisses ? Comme le même article rappelle que tout se fait « sous le gouvernement de l’Évêque », je demande donc que l’Évêque soit prévenu et puisse donner ses conseils au curé qui se trouverait confronté à cette situation, avant de prendre sa décision. J’adresse la même demande aux communautés religieuses du diocèse.

– L’article 10 prévoit pour l’évêque la possibilité d’ériger « une paroisse personnelle » où se célébrerait habituellement la Messe selon la liturgie tridentine, sous la responsabilité d’un chapelain nommé. Compte tenu de ce que je connais, je ne crois pas que cela soit nécessaire, au moins pour le moment dans notre diocèse. Cette situation s’adresse surtout aux grandes villes !

– Pour tout le reste, il suffit de se reporter aux articles.

4. Célébration et respect de la liturgie

La volonté du Pape de refaire l’unité au sein de l’Eglise appelle chaque prêtre et chaque fidèle à réfléchir sur la nature et la place de la liturgie dans la pastorale ordinaire. Dans la Lettre qui accompagne le Motu Proprio, le Pape donne son propre témoignage : « En de nombreux endroits, on ne célébrait pas fidèlement selon les prescriptions du nouveau Missel; au contraire, celui-ci finissait par être interprété comme une autorisation, voire même une obligation de créativité ; cette créativité a souvent porté à des déformations de la Liturgie à la limite du supportable. Je parle d’expérience, parce que j’ai vécu moi aussi cette période, avec toutes ses attentes et ses confusions. Et j’ai constaté combien les déformations arbitraires de la Liturgie ont profondément blessé des personnes qui étaient totalement enracinées dans la foi de l’Eglise. » Il ajoute à la page suivante : « La meilleure garantie pour que le Missel de Paul VI puisse unir les communautés paroissiales et être aimé de leur part est de célébrer avec beaucoup de révérence et en conformité avec les prescriptions; c’est ce qui rend visible la richesse spirituelle et la profondeur théologique de ce Missel. » La liturgie du nouveau Missel issu de Vatican II a cherché à simplifier et à offrir plus de souplesse dans son déroulement : temps de silence, monitions, chants, etc… Mais cette liberté n’autorise pas à se rendre propriétaire de la liturgie. La liturgie est une action du Christ que l’Eglise reçoit et qu’elle met à notre portée. C’est un drame dans lequel on se coule en vue d’en imprégner notre pensée et notre agir. Parfois, écrit le cardinal Danneels, c’est l’inverse qui se produit : « le vrai sujet semble ne plus être le Christ Lui-même, mais la communauté qui accomplit un rite d’autocélébration ; au lieu d’accomplir un geste déjà donné, on multiplie les discours, on donne des instructions. » Sans tomber dans le rubricisme, le Motu Proprio nous invite à respecter le rituel tel qu’il est donné dans le missel et à développer dans la célébration le sens de l’intériorité et du sacré. Car être mis en contact avec le Sacrifice du Christ, sa Passion et sa Résurrection, nous ouvre à un Mystère plus grand que nos personnes. Je suis conscient des efforts importants qui ont été faits par rapport à une certaine période, mais il reste encore du chemin à parcourir.

5. L’accueil du Concile Vatican II

Reste la grande question des textes du Concile Vatican II, de leur valeur et de leur interprétation. Car, à l’arrière-plan de la demande de célébrer selon le rite de saint Pie V, se cache parfois, chez certains, la remise en cause de l’enseignement de Vatican II. Pour eux, le Concile aurait changé la nature de la foi, il aurait rompu le lien avec la Tradition ; il aurait dénaturé l’identité de l’Eglise. Les conséquences de ces graves erreurs seraient aujourd’hui la dévaluation de la célébration eucharistique, la désaffection de la pratique, la chute des vocations, le désintérêt pour la catéchèse, etc… Tout cela serait la preuve que l’événement du Concile a été un grand malheur pour l’Église. Il faudrait donc revenir à l’Église d’avant le Concile !

Ce qui était jusqu’ici simplement vécu se trouve exprimé ; ce qui était incertain est éclairci ; ce qui était médité, discuté et en partie controversé, parvient aujourd’hui à une formulation sereine. » Et le Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ajoute, dans son commentaire : »Le Saint-Père, et notre Congrégation avec lui, n’utilise pas l’herméneutique de la rupture, de l’opposition entre ce qui est pré-conciliaire et ce qui est post-conciliaire. Pour le Pape comme pour nous, ce qui a de la valeur, c’est l’herméneutique de la continuité et du développement dans la tradition. Il faudrait arrêter de considérer le second millénaire de la vie de l’Église comme une parenthèse malheureuse que le Concile Vatican II, ou mieux son esprit, a annulé d’un seul coup… »

Aussi, trois jours après la parution du Motu Proprio, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a publié une mise au point en forme de « questions-réponses ». La première de ces questions porte justement sur le Concile : « Le Concile Vatican II a-t-il changé la doctrine antérieure sur l’Église ? » Voici la réponse, reprise d’une discours du Pape Paul VI : « La promulgation (de la Constitution conciliaire « Lumen Gentium ») ne change en rien la doctrine traditionnelle. Ce que veut le Christ, nous le voulons aussi. Ce qui était demeure. Ce que l’Eglise a enseigné pendant des siècles, nous l’enseignons également.

On ne peut donc pas dire qu’en offrant la possibilité de célébrer dans le rite de saint Pie V, le Pape met implicitement Vatican II entre parenthèses. Il s’est lui-même expliqué à ce sujet le 22 décembre 2005, dans un discours important adressé aux Responsables de la Curie Romaine (cf. Doc. Cath. n°2350 du 15 janvier 2006, pp. 56 et sv.). On peut donc célébrer le rite de saint Pie V sans pour autant contester le Concile Vatican II et c’est bien ainsi que le comprend le Pape. Il faut cesser de faire l’amalgame. Nous sommes donc arrivés à un moment de vérité vis à vis de ceux qui refuseraient le Concile Vatican II – tel que l’interprète le Magistère vivant de l’Eglise – en utilisant la liturgie comme prétexte.

Benoît XVI annonce que le Motu Proprio entrera en application le 14 septembre dans toutes les paroisses.

A tous, je souhaite une bonne rentrée pastorale.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 7 septembre 2007