Les bienfaits du dialogue ?cuménique

Lorsqu’un catholique rencontre un frère d’une autre confession chrétienne, il est obligé de se tenir à son écoute pour l’entendre parler de sa foi. Qui, en effet, peut mieux parler de sa foi que celui qui en vit ? Ainsi, le climat ?cuménique oblige à ouvrir ses oreilles : « Que pense l’autre ? Je ne vais quand même pas parler à sa place !  » Le climat ?cuménique obéit à cette loi fondamentale de l’écoute.
Dans l’écoute, je découvre en quoi l’autre, dans l’expression de sa foi, diffère de moi. Ce qu’il exprime ne recouvre pas tout à fait ce que moi-même je crois ! Je suis ainsi provoqué à mieux cerner le contenu de ma propre foi ! Si je veux « jouer le jeu », je suis « contraint » à approfondir ce que je crois moi-même. Non pas d’abord pour trouver des arguments à opposer à l’autre… Mais parce que j’ai besoin d’y voir plus clair pour moi-même. Au dialogue ?cuménique est lié non seulement l’écoute de l’autre, mais aussi l’exigence d’aller à la redécouverte de sa propre foi. Ecouter « en vérité » rend « responsable » de l’identité de sa foi. Le dialogue ?cuménique fait sortir d’une sorte de sommeil dans lequel nous sommes tous enclins à nous installer ! Paradoxalement, il nous personnalise !
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À l’écoute fraternelle fait suite l’échange. Le partage est en effet inévitable, puisque nous confrontons deux contenus différents de foi ! Le dialogue n’implique-t-il pas d’être au moins deux. Le déroulement du dialogue va alors devoir se soumettre à deux impératifs absolument incontournables : ceux de la charité et de la vérité.
? La charité parce que c’est l’amour du Christ descendu dans nos coeurs ! Se réclamer ensemble du Christ – puisque nous sommes chrétiens – sans en même temps vivre de son propre Amour nous mettrait en contradiction radicale avec nous-mêmes. Si la charité s’évanouit, c’est la foi chrétienne qui se détruit.
? La vérité, parce que dans la foi, nous affirmons ensemble que le Christ est « la Vérité ». « Il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés » (Actes 4, 12) . En Jésus, nous avons la Parole définitive sur Dieu. Par Lui est entrée « dans notre histoire une vérité universelle et ultime qui invite l’esprit de l’homme à ne jamais s’arrêter » (Jean-Paul II, Fides et ratio n°14).
Il s’agit donc de vivre ce que le Psaume nous livre avec une rare sobriété : « Amour et vérité se rencontrent Justice et paix s’embrassent. » (Ps 85, 11)Deux exigences dont on ne voit pas toujours comment elles peuvent s’accorder. Et pourtant, se passer de l’une ou de l’autre, c’est, à coup sûr, ne plus servir la cause de l’unité !
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Le dialogue ?cuménique met encore en relief une autre dimension. Il n’y a pas de vie chrétienne en dehors de l’appartenance à une communauté de foi ! Chaque chrétien est membre d’une famille, de laquelle il tient sa propre foi. C’est en elle qu’il est né et où il a grandi. Un chrétien sans famille serait comme une maison sans mur. Il ne pourrait pas tenir debout !
Quand donc deux chrétiens s’exposent courageusement à l’aventure d’une rencontre, ils viennent l’un à l’autre… avec leur Famille. Le dialogue ?cuménique n’est jamais la simple rencontre de deux individualités, mais de deux Confessions !
D’où la question : quand l’un s’exprime sur sa foi, est-ce bien la foi de « sa » Communauté qu’il exprime ? La vérification nécessaire les renvoie, l’un et l’autre, à leurs Églises respectives. Sans doute, la foi est personnelle, mais chacun est lié à ce que croit sa communauté. La foi individuelle est naturellement rattachée à une expression autorisée qui dépasse les personnes.
Chaque Église dispose ainsi d’une Autorité à travers laquelle se dit la foi de toute la communauté. Dans l’Église catholique, on parle de « magistère » ! Ce mot fait fuir ! Mais comment l’éviter ? Un dialogue vrai ne peut s’en passer !
Le dialogue ?cuménique inclut donc – pour être authentique – le lien de filialité de chaque interlocuteur à sa communauté. « L’électron libre » se ferme la porte de l’?cuménisme.
Héritier de la foi de son Église, le chrétien est aussi forcément héritier de son histoire. S’étendant sur plusieurs siècles, cette histoire renferme dans sa trame bien des ombres à côté d’indéniables lumières. Les chrétiens d’aujourd’hui se tromperaient lourdement en se désolidarisant de ce passé et en rejetant la faute sur leurs aînés.
Le dialogue ?cuménique les invite, au contraire, à assumer le poids de cette histoire douloureuse avec la vive conscience que, placés dans les mêmes conditions, ils auraient sans doute posé les mêmes actes. L’?cuménisme est une marche vers l’humilité. Il s’agit de purifier la mémoire ecclésiale, de se regarder mutuellement sans adopter le filtre déformant du passé. Non, les Orthodoxes ne sont pas des « monstres », pas plus que les Protestants ou les Anglicans.
Nous sommes tous des chrétiens qui souffrons de cette division. Une souffrance partagée rapproche ; elle rend frères ! Elle fait partie de ce que Max Thurian, avec le Concile Vatican II, appelait l’?cuménisme spirituel. Cette souffrance est d’autant plus vive que nous ne voyons pas, à vue humaine, comment sortir de cette situation. Elle soulève une interrogation : Comment se fait-il que, liés par le même amour du Christ, par la même affirmation du mystère trinitaire, enracinés dans la même Parole biblique, priant avec le même Notre Père, nous soyons séparés ?
La réponse provient de la bouche même de Jésus : c’est l’existence de l’Adversaire – le Prince des Ténèbres, celui que la Bible appelle le Diviseur (diabolos). Dans la parabole de l’ivraie (zizania en latin) mêlée au bon grain, le Maître explique : « C’est un Ennemi qui a fait cela ». Depuis le commencement de l’humanité, c’est lui qui introduit les germes de division dans le champ de Dieu.
Face à nos séparations, nous devons réapprendre l’existence de forces surnaturelles ; celles-ci ne peuvent donc pas être vaincues par nos seules forces. C’est pourquoi nous ne devons pas céder au mouvement d’impatience naturelle, qui ferait l’unité à bon compte.
Cette impatience, qui menace parfois le dialogue ?cuménique, ne vise pas d’abord l’affaiblissement de la charité, encore que nous aurons tous – et toujours – à progresser dans ce domaine de l’amour ! Elle concerne plutôt l’impasse sur la vérité ! Se retrouver tous au sein d’une même « Église », mais où chacun croirait ce qu’il voudrait, se forgerait une foi taillée à sa mesure !
Ensemble… mais sur des lignes parallèles ! Il n’y aurait donc plus de vérité objective éclairant la conscience des croyants. Tout serait « vrai », pourvu qu’on soit ensemble ! Le relativisme reconnu et accepté comme un moindre mal serait le prix à payer pour rétablir l’unité. Une unité à ce prix ne vaudrait pas cher !
La définition que donnait Jean Guitton du dialogue est alors à entendre et à garder comme un trésor, porté, il est vrai, dans notre argile humaine : « Le dialogue étant l’affrontement de deux amis de l’éternelle vérité, est un libre exercice où chacun jure à l’autre de ne céder qu’à la lumière. »
Oui, l’unité, disait le Père Couturier en s’adressant à Dieu, mais : « telle que Tu la veux, par les moyens que Tu veux ».

Mgr Guy-Marie Bagnard, 10 janvier 2003