Le visage humain de Dieu – Edito Janvier 2012

François d’Assise regardait Noël comme « la Fête des fêtes », car on y voyait le visage humain de Dieu. C’est son amour pour l’Enfant Jésus qui l’amena à le représenter dans une mangeoire remplie de foin, entouré d’un b?uf et d’un âne. Thomas de Celano raconte qu’il l’embrassait « avec une indicible tendresse ». Enfin, Dieu se montrait avec un visage d’homme !

Rien n’est plus beau, plus expressif chez l’être humain, que son visage. A travers lui, il se donne à voir ; il se découvre sans défense ; le visage devient comme une offrande de soi qui s’expose et se donne à autrui.

C’est si vrai que, lors de la guerre des tranchées de 1914, les officiers évitaient que leurs hommes soient trop proches des combattants ennemis, car d’une tranchée à l’autre, on pouvait apercevoir les visages. Or devant un visage, les hommes en armes, instinctivement, avaient beaucoup plus de difficulté à tirer, car précisément, l’ennemi avait un visage. Il n’était plus une abstraction.

Le visage ? dans sa nudité ? est à lui-même sa propre défense, car l’autre, en le reconnaissant, ne peut plus le saisir autrement que comme un frère en humanité ! Un frère… et plus tout à fait un ennemi qu’il faut abattre.

On comprend que les chrétiens, au gré de l’actualité récente, aient été profondément meurtris de voir le visage de Jésus si piétiné ! Ce que le combattant n’ose pas faire avec son fusil, le peintre ose parfois le faire avec son pinceau, ou l’écrivain avec sa plume.

Bien des chrétiens se sont réunis pour prier à cette occasion : ceux de Paris avec leur archevêque sont même allés déposer, individuellement, une rose blanche devant le « théâtre » et à Notre-Dame, dans une procession interminable, ils ont vénéré la Couronne d’épines.

Dieu se fait homme, chaque homme devient sacré

En 1988, le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon, à la suite de la projection du film de Martin Scorsese « La Dernière Tentation du Christ », avait exprimé tout simplement sa foi au cours d’une liturgie, dans une assemblée profondément recueillie. On en lira le texte plus bas.

Revenir, comme le fait le cardinal Decourtray, à l’acte central d’une démarche personnelle de la foi, c’est ennoblir la souveraine liberté de l’être humain, c’est révéler le sanctuaire sacré d’une conscience qui tranche librement sur le sens de son existence. C’est donc cesser de faire procéder la dignité humaine d’une religion, soit qu’on la refuse, soit qu’on y adhère ! L’incroyant comme le croyant sont dignes de respect dans le fait que chacun est le « lieu » sacré ou surgit la liberté de croire ou de ne pas croire et de donner un sens à sa destinée !

Pour la foi chrétienne, Dieu a pris un visage humain. C’est toute la signification de la fête de Noël. Au simple titre de son humanité, Jésus est déjà infiniment respectable ; membre de la famille humaine, il est l’un des nôtres. Mais plus que cela ! Il est, selon la belle expression du cardinal Billé : « Celui en qui nous est donnée l’humanité de Dieu, celui en qui nous avons découvert que la manière la plus humaine d’aimer était une manière divine ! »

On peut certes s’en prendre aux chrétiens qui vivent bien mal leur religion ! Mais on ne peut pas s’en prendre au visage de Jésus ! Car alors, ce n’est pas faire déchoir Dieu, mais enténébrer un peu plus l’humanité.

? Père Guy-Marie Bagnard
Évêque de Belley-Ars



Pour vous qui suis-je ?

Cette question que Jésus posait à ses Apôtres, c’est à chacun de ses disciples d’aujourd’hui et, avec une gravité particulière, à chacun des pasteurs de son Peuple, qu’il ne cesse de la poser. Ce que tu es pour moi, Seigneur Jésus, je ne puis le formuler qu’avec des mots venus de toi, portés et vivifiés par ton Esprit.

Tu es un homme, le plus humain de tous les hommes. En toi je me reconnais et me retrouve jusqu’au plus profond de moi-même. Ta vie, ta parole m’éclairent et me font vivre. Et pourtant, lorsque je te rencontre, c’est un véritable abîme de ténèbres et de mort qui s’ouvre parfois devant moi !

Tu es un ami, le plus proche de tous les amis. Je reçois tes confidences. Je les passe et repasse dans mon coeur comme faisait ta Mère, Marie. Et pourtant, plus je vis dans ton intimité, plus je perçois la distance qui me sépare de toi. Tu es l’inconnu, l’étranger, le déconcertant, le Tout Autre !

Tu es un maître, mon maître à penser et à vivre, le seul que j’aie envie de suivre inconditionnellement. J’ai passé des milliers d’heures à scruter tes propos, tes actes, tes attitudes. Tu m’as conduit d’étonnements en étonnements, de découvertes en questions, et de questions en découvertes. Tu ne m’as jamais lassé, jamais déçu. Tu te renouvelles sans cesse. Tu es la nouveauté même !

Tu es le Sauveur. Tu ouvres les portes du Royaume de lumière, de justice et de paix annoncées par les Prophètes. Tu brises la fatalité de la mort et du péché ! Ressuscité par la puissance de Dieu, tu combles en la dépassant, l’attente universelle, celle d’Israël, celle de l’humanité, celle de toute créature visible et invisible. Seigneur de l’univers et de l’histoire, tu envoies ton Esprit qui entraîne le monde dans le sillage de ta victoire.

Tu es le Messie, le Fils du Dieu Vivant ! Tu es l’incomparable. Dans ta parole humaine, dans tes oeuvres humaines, dans ta vie humaine, dans ta mort humaine, je pressens un amour au-delà de tout amour. À travers l’obscurité, je devine l’indicible présence de Celui que tu appelles ton Père. Tu es l’image du Dieu invisible ! Tu es celui qui est, qui était et qui vient. Tu es le Verbe éternel, le Fils Unique de Dieu. Toi, le fils de Marie, tu n’as jamais eu d’autre père que Dieu, et ta mère est Mère de Dieu ! Engendré avant l’aurore du monde, tu es Dieu depuis toujours, Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. J’aime dire et chanter que tu es consubstantiel au Père !

Oui, serviteur de ta Parole, j’aime dire et chanter ton Nom ! Mais parce que ce Nom est au-delà de tout nom, de toute pensée, de toute représentation, parce que tu es la Réalité devant laquelle s’effacent tous les signes qui la désignent et qui la donnent, je préfère encore le silence, le silence de la fidélité et de l’adoration !

Enfant de Bethléem je m’agenouillerai devant toi, mon Seigneur et mon Dieu. Et je veillerai près de ta crèche, avec Marie, avec Joseph, avec les bergers et les Mages, avec toute l’Église, dans l’attente du jour où je te verrai tel que tu es, dans la splendeur de la Lumière éternelle !

? Cardinal Albert Decourtray
Archevêque de Lyon
(1923-1994)