Le trésor de la foi

C’était, naguère, la période de « la vache folle ». Aujourd’hui, nous sommes entrés dans celle de « la grippe aviaire » ! Les médias suivent à la trace la progression du mal. La planète est devenue un petit village. C’est que les oiseaux migrateurs – par nature – se déplacent d’un continent à l’autre ! Le sentiment grandissant, c’est que le mal s’approche à pas feutrés. Il y a quelques mois, c’étaient des volailles en Chine – puis des oiseaux en Afrique – aujourd’hui un canard dans la Dombes ! C’est au tour des chats d’être atteints et, depuis hier, il faut tenir son chien en laisse.
Le verbe « confiner » a retrouvé un emploi inattendu dans le vocabulaire courant ! « Confiner »; c’est-à-dire, « maintenir entre quatre murs » ; « garder dans le noir » ! Est-ce que ça va durer longtemps ! 
Autre question : Est-ce que les médias n’en font pas un peu trop ? Dès que l’on trouve un cadavre d’oiseau quelque part dans le monde, la terre entière est prévenue. Au fin fond de la Chine, on sait qu’un canard a été trouvé sur les rives d’un étang de la Dombes. Une cinquantaine de pays viennent de fermer leurs portes à la volaille française. Le chômage se dessine chez les Producteurs.
Mais alors, si les médias devenaient muets, on ne manquerait pas de dire : « On nous cache quelque chose ! » – « On ne sait pas ce qui se passe ! » – « Si, au moins, on était prévenu ! » Qui ne se souvient du nuage de Tchernobyl ! Au gré des vents, il s’est promené au-dessus de nos têtes, silencieusement !
Je crois qu’à l’arrière plan de tout cela, il y a un problème métaphysique. Vous avez dit : « métaphysique » ? Oui ! Nous souffrons de plus en plus de la précarité de notre condition humaine. Les philosophes parlent de « finitude », de « contingence ». Paradoxalement, alors que nous bénéficions de tant de progrès techniques, nous ressentons notre fragilité et nous l’acceptons de moins en moins. Nous sommes pourtant mieux nourris, mieux soignés, mieux garantis, et cependant le sentiment de l’inacceptable grandit ! Nous ne sommes pas loin, écrit Régis Debray « d’inscrire au nombre des droits de l’homme, le droit au risque zéro ! »* Le droit de n’avoir jamais peur ! Le droit de n’être jamais exposé au danger !
Nous sommes à la recherche de sécurité. Aujourd’hui, nous croyons la trouver dans le dédale des procédures juridiques. Le Juge est partout dans les relations humaines : malade – médecin ; usager – transport ; élève – professeur ; Citoyen – République ; époux – épouse ; enfants – parents ; etc. Le Juge est chargé de réparer nos relations manquées et le psychologue d’apaiser notre intériorité inquiète !
Et Dieu dans tout cela ? Il semble avoir déserté l’histoire. Régis Debray écrit joliment : « Moins il y a d’églises, plus il y a de tribunaux… Il n’y a plus de Providence, mais des contrats d’assurance… »* On voit ce que deviennent les solidarités humaines dans ce contexte où les relations sont prioritairement soumises aux règlements judiciaires. Le geste gratuit, l’entraide, le service désintéressé n’ont plus de sens. Au nom de quoi prendrait-on soin d’autrui :
« Dès lors que soigner devient un métier comme les autres, soumis aux 35 heures, sans fondement extra-mondain ni reconnaissance sociale, l’altruisme des équipes hospitalières tiendra de plus en plus du miracle laïque ou d’un vice incompréhensible, l’abnégation. »*
C’est bien cela : l’abnégation, le renoncement à soi-même, le sacrifice, perdent toute signification. « Il est temps, écrit encore Régis Debray, de jeter des passerelles entre ce monde où domine l’économie du risque et la croyance. Si le monde est livré aux seuls calculs d’intérêts, le plus simple désintéressement devient déraisonnable. »
Comment mieux dire que, là où Dieu est absent, l’acte de générosité n’a pas de sens. Il devient littéralement absurde. Si, comme le dit la Bible, l’homme a été fait à l’image de Dieu, chasser Dieu défigure l’homme et défait les liens entre les hommes. L’Évangile ajoute : la figure du Christ se reflète d’une manière privilégiée dans le visage du pauvre. Dieu est la vérité de l’homme. Un monde sans Dieu, c’est la mort de l’homme.
« Seigneur, je crois, mais viens en aide à mon peu de foi ! »
* Les citations sont extraites d’un article de Régis Debray : « Le prix da la décroyance », dans « Le Monde des religions », mars-avril 2006, p. 17.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 10 mars 2006