Le Trésor de l’Eucharistie

Les mois d’été sont favorables aux rencontres. L’une d’entre elles m’a marqué.
Invité à partager une soirée organisée par le Comité missionnaire local de Feillens-Manziat-Pont-de-Vaux, j’ai écouté avec intérêt les interventions des missionnaires originaires de notre diocèse, venus se reposer dans leurs familles.
Un prêtre africain, du Burkina-Faso, était lui aussi présent. Il avait passé deux mois dans le diocèse en assurant des remplacements ici et là. Il a donc parlé de l’Église au Burkina. Il a rappelé qu’il y avait beaucoup de pauvreté, dans pratiquement tous les domaines de la vie : la nourriture, la santé, les écoles, les infrastructures du pays, la sécurité sur les routes, la corruption, etc… Et en même temps, il a évoqué la vigoureuse vitalité d’une Église jeune, joyeuse, ardente à vivre sa foi et à en témoigner.
Une question venue de l’assistance lui a été alors posée : comment un africain voit-il l’Église en France ? La question l’a d’abord laissé sans voix. Elle était inattendue, mais elle avait quelque chose de très original. Car c’est à peu près toujours nous, les chrétiens de France, qui cherchons à connaître ce qui se passe au loin, mais nous sommes moins préoccupés de savoir comment ceux qui sont au loin nous regardent. Nous pensons spontanément que les jeunes Églises n’ont pas grand chose à nous apprendre sur nous-mêmes, nous qui appartenons à des Églises millénaires.
La réponse est venue sous forme d’exemples : « J’ai célébré la Messe dimanche dernier et, à la sortie, des chrétiens m’ont fait remarquer que la célébration avait duré cinq minutes de plus que d’habitude : 1 h Ils étaient mécontents. J’ai été très surpris, ajoutait-il avec humour, car le repas qui a suivi a duré plus de trois heures ! Chez nous, en Afrique, la messe dominicale dure facilement trois heures et cela ne pose pas de problème. D’ailleurs, beaucoup de chrétiens viennent de loin et ils marchent à pied pendant des heures. Pour eux, l’Eucharistie est un moment capital. La communauté est heureuse de prier et de chanter. Personne ne regarde sa montre ! Dans la célébration, on rencontre vraiment le Christ. Alors le temps ne compte pas ! Autre question : « Que pensez-vous des femmes diacres ?  » À voir sa réaction, il était clair que ce n’était vraiment pas « son » problème. Il a pourtant répondu : « Nous, nous voulons être en lien avec l’Église universelle. Ce qui nous importe, c’est d’être en pleine communion avec le Pape. »
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Cette façon de répondre, par un prêtre venu d’ailleurs, qui ne pouvait être soupçonné de prendre parti dans des débats qui nous occupent, a certainement fait réfléchir ceux qui l’écoutaient. Elle nous renvoie – comme dans un miroir – une des facettes de notre conduite chrétienne.
La réponse du prêtre africain, dans sa teneur, est très voisine du climat de la dernière encyclique de Jean-Paul II sur l’Eucharistie. C’est particulièrement sensible dans un des paragraphes où le Pape fait allusion à un passage d’Évangile bien connu. Judas s’élève contre l’attitude de la femme qui vient de briser un flacon de parfum précieux sur la tête de Jésus. Judas juge que c’est du gaspillage et il s’insurge. Le Pape enchaîne :
« Comme la femme de l’onction de Béthanie, l’Église n’a pas craint de « gaspiller », plaçant le meilleur de ses ressources pour exprimer son admiration et son adoration face au don incommensurable de l’Eucharistie. » (…) « Il n’est permis à personne de sous-évaluer le mystère remis entre nos mains. » (nn° 48…52).
Comment, devant un trésor si grand et si précieux, s’élever pour quelques minutes qui ont prolongé la célébration ! Est-ce du temps gaspillé que de vivre près du Christ ? Le Pape va plus loin. Il nous invite à prendre du temps pour adorer l’Eucharistie en dehors de la Messe : « Si, à notre époque, le christianisme doit se distinguer surtout par « l’art de la prière?, comment ne pas ressentir le besoin renouvelé de demeurer longuement, en conversation spirituelle, en adoration silencieuse, en attitude d’amour, devant le Christ présent dans le Saint-Sacrement ? Bien des fois, chers Frères et S?urs, j’ai fait cette expérience et j’en ai reçu force, consolation et soutien !  » « L’Eucharistie est un trésor inestimable : la célébrer, mais aussi rester en adoration devant elle en dehors de la Messe permet de puiser aux sources mêmes de la grâce ». (n°25).
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L’Eucharistie n’a pas qu’à faire au temps. Elle comporte aussi la dimension de l’espace. Elle nous rattache à l’Église universelle. Cet aspect essentiel de la célébration nous fait rejoindre la seconde réponse du prêtre africain. Quand nous participons à l’Eucharistie, nous nous rappelons que nous célébrons un don qui appartient à l’Église tout entière et que nous ne pouvons y communier que si nous adhérons à cette Église. Le Pape cite le Concile Vatican II :
« Sont pleinement incorporés à la société qu’est l’Église ceux qui, ayant l’Esprit du Christ, acceptent intégralement son organisation et tous les moyens de salut qui ont été institués en elle et qui, par les liens que constituent la profession de foi, les sacrements, le gouvernement et la communion ecclésiastiques, sont unis, dans l’organisme visible de l’Église, avec le Christ qui la régit par le Souverain Pontife et les évêques ». (Lumen Gentium n°14)
En citant ces mots du pape, je pense à bien des chrétiens, à ceux, en particulier, qui se réclament de la Fraternité Saint Pie X et qui viennent de s’installer au château de Marlieux, sur le territoire du diocèse. Je pense également – dans une moindre mesure – à ceux qui tiennent la communion avec l’Église comme un aspect secondaire de la vie chrétienne et même, en certains cas, comme une réalité superflue !
« Toute célébration de l’Eucharistie est faite en union non seulement avec l’évêque, mais aussi avec le Pape, avec l’Ordre épiscopal, avec tout le clergé et le peuple tout entier. Toute célébration valide de l’Eucharistie exprime cette communion universelle avec Pierre et avec l’Église tout entière. » (n° 39)
Etre chrétien, c’est tenir ce sacrement comme la source et le sommet de tout l’agir chrétien. Merci au Père africain de nous l’avoir rappelé à partir d’un témoignage spontané, puisé dans la propre vie de sa communauté.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 12 septembre 2003